Une odeur de soufre

Posté par : Sylvie Braibant


OrduresCanada Rien qu’à regarder la photo, la nausée nous monte au nez : cette femme qui disparaît derrière un tas de sacs d’ordures au premier plan, nous rappelle de mauvais jours, ceux où les villes en France disparaissaient sous nos déchets ménagers, pendant les grèves des éboueurs. En général, les correspondants étrangers, en particulier ceux d’Amérique du Nord, se gaussaient de notre petit hexagone ballotté par les mouvements sociaux à répétition, et se bouchaient le nez avec un air narquois…

Et bien voici que les rats ont traversé l’Atlantique et se répandent dans les rues de Toronto, la capitale économique du Canada, le poumon de pays. 24 000 employés de la ville sont en grève depuis deux jours pour ce qui s’annonce l’un des rapports de force historiques dans l’un des pays modèles du libre-échange. Des cols blancs et bleus sont prêts à en découdre avec les autorités et la population, sans limites de durée, pour défendre leur condition : le droit à la sécurité de l’emploi, à la prise en compte de leur ancienneté, et surtout au maintien de leurs dix-huit jours de congés maladie flottants…

Plusieurs services municipaux sont suspendus : les bibliothèques, l’entretien des parcs, les garderies, laCAN_TGAM2 collecte des ordures et le service des traversiers – un très vieil héritage des premiers conquérants, celui des transports fluviaux, une sorte de colonne vertébrale fondatrice de ces immenses espaces aqueux. En deux jours les signes de ce mouvement sont plus ou moins visibles : l’herbe a légèrement poussé ; on voit moins de lecteurs dans les rues ; les fleuves sont silencieux ; en revanche les maisons individuelles ou les appartements familiaux ont pris des allures de chaos et les parents sont au bord de la crise de nerfs ; mais surtout le paysage urbain se transforme à vue d’œil avec des barricades de détritus qui s’élèvent partout à travers la mégalopole…

La tension monte. On a vu des piquets de grève violemment pris à partie par des citoyens venus apporter leurs sacs dans les déchetteries, interdits d’y entrer, pour finalement être verbalisés et condamnés à payer 380 dollars canadiens (240 €) parce qu’ils avaient déposé leurs immondices dans la rue. Certains en seraient presque venus aux mains.

Derrière cette grève, ce ne sont pas seulement les déjections qui s’accumulent, mais les frustrations : les employés municipaux ont assisté à une augmentation exponentielle du train de vie de certains fonctionnaires, côté salaires et côté avantages sociaux, tandis qu’eux mêmes restaient son seulement sur le bas côté mais voyaient leur convention collective revue à la baisse.

CONTAINER_GLAS_120303Mais Margaret Wente pointe dans le Globe and Mail un  autre  effet pervers pour les administrés et côté gestion de l’environnement cette fois : avec le tri ménager, la multiplication des poubelles, nous sommes devenues de véritables entreprises de recyclage non rémunérées. Ce n’est plus le service des ordures qui travaille pour nous, mais nous pour lui. Avec risque d’être cloué au pilori, voire fouetté en place publique si vous avez eu le malheur de jeter un petit pois dans le récipient des plastiques… Cette expérience de la dictature des contenants, nous l’avons tous faite un jour ou l’autre. En Europe, il me semble qu’elle est particulièrement à l’œuvre en Allemagne, dont les cités sont maintenant défigurées par d’immenses boîtes de couleur fadasse… Mais cela gagne, cela gagne partout.

Nos amis les bêtes

Posté par : Sylvie Braibant


AUT_DP On a les combats qu’on peut. En Autriche et au Canada, en ce début de semaine, deux excellents quotidiens avaient choisi le décalage à la Une : Die Presse à Vienne faisait le point sur les nouveaux pères ; le Devoir québécois enquêtait sur la folie des animaux domestiques. Un dénominateur commun réunit ces deux sujets en apparence distants (mais en apparence seulement) : le désengagement des premiers et la croissance exponentielle des seconds sont proportionnels à l’évolution de la crise…
En Europe, deux grands reporters hors pair sont donc partis à la découverte d’une espèce en voie de disparition : les super papas. Le super papa est censé partager l’élevage des petits humains à égalité avec la super maman, jusque dans les tâches les moins nobles, comme nettoyer des fesses crottées ou donner des taloches. Le super papa se recrute principalement chez les bobos, une catégorie de jeunes urbains branchés, écolos et humanitaires, un genre en développement dans l’hémisphère nord. Dans les années 1970/1980, le nouveau père avait acquis le statut de héros moderne : bravant tous les tabous culturels, il se féminisait (donc se dévalorisait), dans la joie et la bonne humeur, changeait les couches-culottes et faisait chauffer les petits pots en chantant, tout en étant performant professionnellement, voire sexuellement. Rien ne semblait pouvoir arrêter cette ascension. Jusqu’à la crise.

Les Rouletabille de la paternité ont rencontré des tas d’hommes qui le week-end venu, dans parc AUT_KZ viennois de Siebenstern, l’un des espaces verts et de loisirs les plus courus de Vienne, tapent dans le ballon ou les raquettes avec enthousiasme et surtout avec leur progéniture. L’image est jolie, mais elle est illusoire. La plupart des entretiens ont mis au jour cette vérité tragique : le reste de la semaine, à leur corps défendant, ces mâles dominés par les contingences matérielles travaillent et n’ont plus de temps à accorder à leurs enfants… Ah bon ? Et vos femmes, non ? Oui aussi, mais elles gagnent moins alors elles sont moins engagées dans leur emploi. En Autriche, les femmes reçoivent en moyenne un revenu inférieur de 30% à celui des hommes (il n’y a pas qu’en Autriche d’ailleurs…). En principe le congé parental peut être pris indifféremment par les deux sexes, moyennant un salaire réduit, mais dans la réalité ce sont toujours les femmes qui s’y collent, puisque la perte d’argent est moindre. 
L’article s’achève donc pas ce théorème : il ne peut y avoir de nouveaux pères, sans de nouvelles mères, c’est-à-dire des femmes parvenues à égalité de traitement social et sociétal avec les hommes.

Animaldevoir De l’autre côté de l’océan, le genre animal est en passe lui d’accéder au genre humain, une condition que, sur le vieux continent, il a conquise depuis longtemps… Avec un milliard d’euros et près d’un foyer sur deux qui possèdent aujourd’hui un chat ou un chien, le marché vétérinaire et animalier explose au Canada (+ 40% en cinq ans), sans aucune récession en vue à l’horizon. Mais il reste encore très loin derrière la France – 20 millions d’animaux de compagnie -, et des États-Unis – 50 milliards de dollars américains, selon le très sérieux Business Week.  Les sociologues avancent deux facteurs : le vieillissement des populations dans les pays du Nord et l’augmentation des dépressions humaines liées aux effets de la crise économique et sociale.
Mais quand les propriétaires boivent, leurs fidèles compagnons trinquent : des éthologues constatent, paraît-il, une forte hausse de troubles du comportement chez nos amis à quatre pattes, liés surtout aux divorces de leurs maîtres…

Le Devoir conclut son important dossier (pas moins de quatre angles longuement développés) en donnant la parole à uneGalerie-membre,chien-cavalier-king-charles-spaniel,dsc00693 femme d’affaires avisée, propriétaire d’un hôtel de luxe pour animaux (60 € la nuit, avec télévision et webcam de surveillance). Linda Zago, dans sa grande sagesse, a identifié quatre types de propriétaires : l’humaniste, en quête du nec plus ultra pour la prunelle de ses yeux ; le conservateur, responsable de son bien mais sans ostentation ; le gaga prêt à tout pour son objet transitionnel ; le distant, qui a voulu faire plaisir à ses enfants, mais pour qui « un chien reste un chien » - mens sana in corpore sano...

 

Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable.

Posté par : Sylvie Braibant


800px-Whitecliffs_Sheep  Il m’arrive de rêver de la Nouvelle-Zélande… Des clichés plein la tête, j’imagine une atmosphère tempérée, de vertes collines ondulant à perte de vue, et de paisibles troupeaux de moutons dérivant le ventre plein, le tout baignant dans un doux clapotis de bonheur. La lecture des journaux confirme habituellement ces impressions. Rarement de drame en manchette, parfois les soubresauts de la vie politique locale (et oui, il y en a, dans la plus parfaite tradition anglo-saxonne), le plus souvent des nouvelles insulaires.
La photo de cette belle brune, les yeux dans le vague, à la Une du New Zealand Herald, le plus grand quotidien de l’archipel, appartenant à un groupe de centre gauche, me semblait aller dans cette tendance, tant son expression pouvait dire : pas de vagues, surtout pas de vagues.

Le titre lui-même, au-dessus de la photo, dans sa sécheresse, ne paraissait pas évoquer la tragédie : « NEWZ_NZHune touriste enceinte est sommée de quitter le pays. » Alors on commence à lire l’article, et la stupeur va  crescendo devant tant d’inhumanité ! Quoi, ce modèle de démocratie, construit à la sueur des pionniers, deviendrait à son tour hostile aux étrangers ? Les Skiauteris, une famille bien propre sur elle, Mr, Mme et le petit Léonardo, étaient arrivés en janvier de Lituanie, avec un visa de tourisme de trois mois, pour rendre visite au frère de Monsieur, installé depuis plusieurs années à Auckland. Elle était enceinte de six semaines et tout allait bien dans un monde presque parfait, lorsque début mars, à l’occasion d’un contrôle de routine, les médecins ordonnent à la gestatrice de se coucher pour cause de complications. À compter de ce moment-là, la machine bureaucratique s’emballe : le 2 avril, le couple reçoit l’injonction de quitter le pays, malgré les risques énormes que le voyage fera courir aussi bien à la mère qu’à l’enfant à venir, accompagné de ce motif tranchant comme un couperet : « le service de l’immigration ne prolongera pas le visa des Skiauteris, au motif que le niveau de santé de Mme Skiautéris n’est pas acceptable et que la prolongation de son séjour s’accompagnera de dépenses de santé trop élevées pour l’ État. »

Taupiri Les médecins de l’hôpital prénatal de North Shore en sont restés comme deux ronds de flanc, avant de réagir avec force : « le renvoi par air de notre patiente mettra sa vie en danger ainsi que celle de son bébé. » Par ailleurs, le père proteste de sa solvabilité : non seulement ils disposent d’une assurance, obligatoire pour tout voyageur dans ce pays, qui pourrait couvrir les 36 semaines de grossesse et ses complications à hauteur de 250 000 livres néo-zélandaises, mais en plus, la famille sur place affirme pouvoir assurer toute dépense supplémentaire, bulletins de revenus à l’appui. Réponse de l’Immigration : « votre permis n’étant plus valable, vous devez partir ». Circulez, il n’y a rien à voir.

L’article de Lincoln Tan, reporter pour toutes ces questions d’immigration, une rubrique de taille sur cetteC_Y_O'Connor_and_family,_1891 terre tant convoitée, nous apprend encore que cette pratique n’est pas inhabituelle : peu avant, une étudiante sud-coréenne, poursuivant son cursus à Auckland, « tombée » enceinte pendant son année universitaire, avait également été reconduite à la frontière, dès la nouvelle de sa grossesse connue. Son visa n’était, paraît-il, pas en règle non plus. Le ministre de l’Immigration Jonathan Colleman s’est justifié : « notre pays ne dispose pas des ressources de santé suffisantes pour pouvoir soigner les touristes. » La Nouvelle-Zélande, un pays sous-développé ? Cela nous avait échappé…

Viol à l'étalage

Posté par : Sylvie Braibant

JPN_AEN2  « Si vous faites la même chose dans la vie réelle, vous serez poursuivi pénalement. Ce jeu est une dramaturgie, une fiction. N’essayez jamais de l’imiter. » Cet avertissement figure dans le manuel du parfait petit utilisateur d’un jeu électronique qui a fait fureur au Japon avant d’être retiré de la vente : RapeLay, que l’on pourrait traduire agréablement par « simulation de viol ». L’avertissement ne dit pas : dans la vie réelle ne faîtes pas ça, c’est mal ou pas bien approprié, surtout pour les victimes – non le manuel dit seulement que c’est risqué, que vous pourriez être puni. Il aura fallu trois ans avant que les autorités japonaises ne réagissent, et seulement sous l’impulsion d’organisations de défense des femmes… américaines, et plus précisément new-yorkaises. Cette lamentable histoire faisait la Une des journaux japonais en cette fin de printemps où les cerisiers fleurissent…

La dramaturgie, pour reprendre l’expression pompeuse des inventeurs de ce charmant divertissement – une société informatiqueRap14xf de Yokohama, est assez simplette, et relève plus du cinéma porno que du jeu de société : un homme dénoncé par une jeune femme pour des attouchements, prend sa revanche en abusant d’elle, puis de sa mère et de sa sœur (on se demande pourquoi ils ont été si timorés, ils auraient pu étendre sa vengeance à toute la gente féminine de la famille, tant qu’à faire). Le joueur manipule allègrement le personnage, présenté comme un justicier solitaire, et ses malheureuses victimes, mais donc coupables envers lui – le côté ludique résidant dans le choix des sévices et leur degré de sadisme.

Viol Et donc après des trois ans de vente, y compris sur Amazon.com, avec un taux de progression exponentiel, et des centaines de milliers d’exemplaires écoulés, ce n’est pas le jeu lui-même qui a fait débat au pays du Soleil levant, mais son interdiction, au nom de la liberté d’expression ou de la stricte application de la loi… Masahiro Uzaki, un éminent professeur de droit constitutionnel de l’Université de Tokyo s’interroge : «  si l’on se demande si ce jeu constitue une violation de la loi, il sera difficile de décréter son illégalité. C’est seulement au nom de l’éthique que l’on peut définir sa permission sociale ou non. Ce n’est pas à la loi de dicter les restrictions aux industriels, mais à l’industrie de dessiner son périmètre moral, et cela aussi pour préserver sa liberté d’expression. »

Le Japon dispose pourtant d’une sorte de CSA du jeu vidéo, une autorité supérieure qui examine plus de mille produits chaque année.300px-Tizian_094 L’un de ses membres, resté prudemment anonyme, sans doute pour échapper à la fureur féministe, avoue cependant que leur tâche est délicate : « Aussi abominables que soient les intrigues imaginées par les créateurs de ces jeux, nous ne pouvons pas facilement dire non, en raison de la liberté d’expression. Après tout, beaucoup de romans, de bandes dessinées ou de films sont traversés de fureur et de violence extrêmes. »

Face à tous ces défenseurs acharnés de la liberté de création, on est tout de même pris d’un doute : le Japon est leader du marché vidéo, ne serait-ce pas la protection de cette manne là, qui guiderait tous ces Tartuffe nippons, parangons de la liberté absolue ? On n'ose imaginer un quelconque lien avec une tradition guerrière utilisée abondamment avec les Chinoises ou Corénnes, durant la Seconde guerre mondiale, et pudiquement appelée : usage de femmes de réconfort...

Les seniors vous saluent bien

Posté par : Sylvie Braibant

Vieux2 Voilà peu de temps, j’ai eu un choc lorsque j’ai reçu un magazine français destiné aux personnes mûres. J’ai pensé que c’était au mieux une erreur de destinataire, au pire de la pub. Et puis, j’ai pris conscience que dans les yeux de mes confrères et consoeurs, j’étais désormais une « senior », c’est-à-dire une travailleuse de plus de 50 ans. Du coup, je me suis penchée d’un peu plus près sur les articles qui évoquent cette sorte de crépuscule, où certains se demandent quand est-ce que vous allez céder la place, tandis que d’autres vous enjoignent de rester encore plus de quinze ans au travail. Pour être franche, j’ai toujours pensé que j’étais une paresseuse contrariée, et je rêve de la retraite depuis l’âge de vingt ans… Mais en même temps je déteste qu’on m’accole l’étiquette de senior, alors que je me comporte souvent comme une adolescente. Si je raconte tout cela, c’est qu’au Canada et en Australie, deux grands quotidiens, Le Devoir et le Sydney Morning Herald, se sont envoyé comme une sorte d’écho par Unes interposées.

En Australie, le Sydney Morning Herald, probablement le journal le plus AUS_SMH2 respecté du pays, donnait la parole à Richard Bishop, ouvrier depuis l’âge de 14 ans. Il en a aujourd’hui 57, un beau visage buriné, et après 43 ans de travail difficile, fatigant et pas toujours gratifiant, il pensait pouvoir enfin goûter des jours plus exaltants à ne rien faire, qui comme le disait le regretté Manuel Vasquez Montalban, « est une activité extraordinaire ». Mais voilà, le gouvernement australien va contrecarrer les plans de Richard, le plaçant dans une position intenable : « trop jeune pour s’en aller, et trop vieux pour travailler », résume Adele Horin, l’auteure de l’article. D’ici 2017, à l’image des États-Unis, de l’Allemagne, l’Islande, ou le Danemark, l’âge de la retraite à Sydney va progressivement s’élever jusqu’à 67 ans. Ceux qui ont entre 55 et 57 ans aujourd’hui devront donc aller jusqu’à 65 ans et demi, ceux de 52 ans et moins, ne partiront pas avant 67 ans. Or, la plupart des salariés, comme Richard, n’ont pas envie de travailler au-delà de 60 ans ; quant à la plupart des employeurs, ils rechignent à garder des « seniors ».

Devoir2 Cette quadrature du cercle, le Devoir québécois  pense l’avoir résolue en allant à la rencontre d’entreprises qui misent sur des salariés d’expérience, et investissent pour leur offrir des horaires aménagés glissant en pente douce vers la retraite, un environnement cosy et respectueux. Tel le quincaillier Rona, chaîne de magasins canadienne prisée du parfait petit bricoleur. Son directeur principal « Personnes et culture » (ça ne s’invente pas !) affiche une autosatisfaction sans complexe : « Même si les employés seniors entraînent un coût plus élevé pour l’organisation en matière de cotisations au régime d’assurance pour les soins de santé, ils donnent une valeur ajoutée qui est largement supérieure aux coûts. » Ce reportage, le Devoir l’a commandé alors que se déroulait un colloque à l’Université d’Ottawa sur la discrimination au travail pour cause d’âge. Tous les chercheurs réunis estiment que c’est le premier facteur discriminant, avant le handicap, le genre, ou l’origine ethnique. 

L’alternative à toute cette circonvolution autour de la durée du travail et de son impact social a Arsenic peut-être été proposée voilà plus de trente ans aux États-Unis d’abord, avant d’essaimer en Allemagne puis en France, par les Panthères grises - appellation en guise d’hommage aux Panthères noires. Plus on avance en âge, plus on prend de l’assurance, moins on se plie aux règles, plus on se révolte, plus on imagine et on s’amuse. Comme dans « Arsenic et Vielles dentelles », ou encore la Veuve joyeuse !

L'hypertrophie des muscles

Posté par : Sylvie Braibant

SPA_PAIS Deux histoires rapportées aux antipodes ce dernier week-end, l'une en Espagne et l'autre en Australie, racontaient chacune à leur manière un monde de force ou de puissance, de biceps trop gonflés, un monde d'hommes. À Madrid, El Païs, le meilleur quotidien du monde paraît-il, l'un des plus fournis en sujets et en écrits en tout cas, rapportait les derniers instants d'un procès, images floues à l'appui. C'est un militaire qui est jugé, un drôle de soldat, le crâne soigneusement rasé, pour le meurtre de José, un adolescent de 16 ans, dans une rame du métro madrilène, au vue et au sus de tous. Alors que le procureur venait de requérir 17 ans de prison, El Païs, pour lequel la peine était un peu trop clémente, a choisi de verser au dossier une pièce essentielle : les images floues et décomposées du meurtre, enregistrées par les caméras de surveillance de la RATP espagnole. Sur le site, on peut même revoir la vidéo complète. El Païs est pourtant loin d'être un journal à sensations. C'est même plutôt l'inverse : dans ses colonnes, règnent la nuance et la rigueur. Pourquoi donc ces photos chocs en Une ? La rédaction semble estimer qu'il y a urgence, dans ce pays où le fascisme n'est pas un souvenir lointain : l'affaire révèle une extrême droite sûre d'elle et ultra violente.

Le 11 novembre 2007, des manifestants racistes et fascistes sont en route via le métro pour le coeur de la capitale espagnole, en toute légalité,Manif_feixistes_barcelona_12_oct_08 avec parmi eux Josué, un troufion baraqué de 23 ans, vêtu du tee-shirt emblématique des nationalistes. En entrant dans le wagon, il joue avec un rasoir et un poignard.  Au même instant, des jeunes contestataires ont décidé d'aller protester contre cette démonstration de force, tandis que le reste de la péninsule semble indifférent. Parmi eux, Carlos, à peine sorti de l'enfance, vêtu de rouge et noir, les couleurs chères aux anarchistes. Lui aussi a choisi de prendre le métro. Il monte dans la même voiture que Josué et ses compagnons, déjà passablement énervés. Se sentant invincible, Carlos tire sur le blouson de Josué, lequel sans sommation plonge son poignard dans le coeur de Carlos, 7 cms dans le ventricule gauche, et il le pousse hors du wagon. L'acte n'a pas duré plus de dix secondes. Il est 12 h 56' 21" sur les cassettes d'enregistrement. Personne n'a bougé. C'est ce que semble dénoncer El Païs : cette indifférence locale ou nationale aux néo-fascistes, qui lorsqu'ils ne pratiquent pas la chasse aux immigrés, se défoulent sur d'autres. Le nom de Carlos est maintenant scandé à longueur de défilés d'alternatifs, opposés à l'omniprésence des commandos d'extrême droite.

AUS_AGE En Australie, The Age, l'un des plus vieux journaux (fondé à Melbourne en 1854), n'a pas non plus pour habitude d'appâter le lecteur avec des Unes spectaculaires. Et pourtant voici en manchette un sujet habituellement réservé aux magazines populaires : on y voit la photo d'un bellâtre plutôt costaud, le regard joyeusement perdu au-dessus d'un parterre de fleurs avec ce titre : les hommes, du genre masculin, risquent leur santé pour rester jeunes. Celui qui pose avec tant de désinvolture et d'arrogance est un médecin de 77 ans, le Dr John Levin, qui prétend ne paraître que 50 ans - alors qu'il fait surtout vieux beau -, et qui avoue être arrivé à ce résultat grâce à l'injection régulière de HGH, l'hormone humaine de croissance, réservée en principe aux enfants atteints de nanisme. Cette médication, le HGH, interdite en Australie, comme partout ailleurs (mais en vente sur Internet) est de plus en plus prescrite par des praticiens peu scrupuleux à leurs patients en quête de la fontaine de jouvence. Au pays des Kangourous, elle génèrerait 15 000 dollars par homme et par an en clinique, et jusqu'à 50 000 au marché noir. Elle séduit surtout de plus en plus hommes, 70% des consommateurs, dès l'âge de 35 ans, à la recherche d'une forme olympique et de l'augmentation de leurs capacités sexuelles. Un body builder accroc à cette hormone, mais équine ou porcine en ce qui le concerne (le gars n'a vraiment pas peur de ce vieux Creutzfeldt-Jakob...) se réjouit d'un effet identique aux amphétamines qui lui permet de crever son "plafond sexuel", jusqu'à... trois fois par jour.

Resserver2The Age, en quotidien de centre gauche légèrement puritain, a choisi de consacrer plusieurs pages à ce qui lui semble être un fait de société menaçant pour la santé publique, mais aussi mentale des humains. Nombre d'endocrinologistes soulignent les dangers, parfois mortels (comme des cancers ou la déformation de la mâchoire) de ces médications sauvages, mais aussi le pouvoir illusoire qu'elles procurent sur la mortalité, toujours inévitable... Malheureusement.

Grippes, intoxication et autres poisons

Posté par : Sylvie Braibant


EauINDE À quoi mesure-t-on le degré de développement d’un pays ? Peut-être aussi désormais à sa capacité d’indignation en cas de crise sanitaire. À cette aune, il est intéressant de noter que si les quotidiens indiens ont peu relayé les avancées fulgurantes de la grippe porcine, ils se sont émus de l’empoisonnement des eaux potables à Bholakpur ( État d’Andhra Pradesh, centre Est de l’Inde). Cinq  personnes dont trois enfants ont succombé après avoir bu de l’eau du robinet, tandis que plus de 250 personnes ont été hospitalisées avec de graves troubles dysentériques. L’intoxication serait due à un système d’alimentation hydraulique obsolète, entrelacs de conduites poreuses et parallèles, trop proches, voire superposées, d’eau usagées et potables. Dans ce quartier pauvre de cette ville dense, la colère s’est propagée, aussi vite que les angoisses médiatico/politiques dans les pays riches, après l’alerte au virus mexicain. Les habitants de cette zone très populaire sont immédiatement descendus dans la rue, ont pris d’assaut l’hôpital, accusant les autorités d’avoir retardé les travaux d’assainissement et de n’avoir pas réagi dès les alertes lancées aux premiers écoulements d’une eau noire et nauséabonde. Ils ont attendu trois jours avant de prendre les mesures nécessaires à la protection de la population locale. Les gérants de la station contre-attaquent en accusant les tanneries clandestines installées dans cette zone, et leur pompage des eaux à l’aide d’un matériel contaminé, d’être à l’origine de la pollution.

Nul doute que le A/H1N1 nord américain et si lointain de ce début mai 2009 ne s’inscrira pas dans la GripDEV mémoire collective indienne. De toute façon le souvenir est sélectif : le Devoir est revenu sur les ravages de la grippe espagnole au sortir de la Première guerre mondiale (tout comme nous l’avons fait à TV5Monde) et l’hécatombe qu’elle a engendrée au Canada, avec 50 000 morts dont 14 000 Québécois. Au pire du drame, cette pandémie emportait un Montréalais toutes les neuf minutes.
«Au Canada, il y a eu à peu près autant de morts de la grippe que du conflit, et pourtant la Première Guerre mondiale va laisser des traces beaucoup plus importantes», résume la professeure Magda Fahrni, du Département d'histoire de l'Université du Québec à Montréal. «Au Canada anglais, la guerre a servi à unifier le pays et marqué en quelque sorte la naissance de la nation canadienne. Au Québec, évidemment, c'est de la conscription qu'on se souvient. L'épidémie de grippe espagnole passe un peu dans l'oubli, malgré ses ravages dans d'innombrables familles.»

Cette excellente historienne, interrogée par le quotidien québécois, s’attache à décrypter le façonnage de l’histoire des villes à travers leurs épidémies, comme à Montréal : « ce qui m'intéresse toujours, c'est dans quelle mesure la grippe a servi de catalyseur à des mesures sociales et de santé publique ou privée, explique-t-elle. Comme je suis historienne de Montréal, j'ai pris cette ville comme étude de cas. Montréal, comme toutes les grandes villes du monde, a été en partie façonnée par les épidémies. Les Amérindiens furent décimés par les maladies microbiologiques importées du Vieux Continent. Au XIXe siècle, l'île industrialisée a connu trois attaques successives, par le choléra (1832), le typhus (1847) et la variole (1885). »

À  cette époque, rappelle encore Stéphane Baillargeon, l’auteur de l’article du Devoir, la maladie était « démocratique » : elle décimait autant les riches que les pauvres. Ce qui n’est bien sûr plus le cas aujourd’hui, avec la mise à disposition de médicaments et de moyens d’intervention massifs dans les pays du « Nord », mieux armés dans la lutte contre ces virus meurtriers. C’est là bien sûr un autre marqueur de la mesure du développement…

Post scriptum équin

Posté par : Sylvie Braibant

Image-2 Plusieurs experts en équidés ont pris en main mon éducation chevaleresque et m'ont donné la clef de l'affreuse hécatombe de l'écurie de polo vénézuelienne : tout d'abord, le fameux produit incriminé, le biodyl quoique non approuvé par l'agence sanitaire américaine, n'est pas formellement interdit aux États-Unis, mais il n'y est en tout cas pas fabriqué. Il paraît que c'est un produit largement utilisé partout, surtout pour les chevaux de compétition amenés à parcourir de longues distances dans les transports les plus divers, mais toujours très inconfortablement. Le biodyl limite les courbatures consécutives à une trop longue posture immobile. Le vétérinaire affecté à l'équipe vénézuélienne a donc demandé à une pharmacie, connue en Floride, de lui préparer la mixture, et cela affirme-t-il en toute transparence. C'est le dosage qui a été fatal : trop de sodium sélénite à ce qu'il paraît, ce qui a entraîné des hémorragies internes fulgurantes. L'erreur est humaine à ce qu'on dit, sauf que cette pharmacie avait déjà été impliquée dans un accident similaire l'an dernier avec des chevaux venus de New York (trois étaient morts). (Si vous voulez vraiment tout savoir, regardez donc la vidéo du Los Angeles Times.)  Une enquête criminelle est donc maintenant en cours... La main de Chavez ou celle de la CIA ?

On achève bien les chevaux

Posté par : Sylvie Braibant

ChevauxNUEVO Le sommet des Amériques venait de s’achever, Barack Obama était rentré à la Maison blanche, critiqué pour sa poignée de main souriante avec le président vénézuélien… Aussi quand la chose est arrivée, on ne pouvait que se demander : est-ce une attaque de la CIA ou un mauvais coup d’Hugo Chavez ? La chose, c’est ce fait-divers hallucinant qui a secoué la Floride mardi 21 avril. Vingt et un chevaux de l’équipe de polo vénézuélienne se sont effondrés en quelques minutes, raides morts, alors qu’ils allaient entrer en piste pour l’un des tournois internationaux les plus prestigieux de cette discipline. Les habitués du polo et des chevaux qui ont assisté à la scène, ne trouvaient pas de mots pour la décrire : « Je pratique ce sport depuis 50 ans, et je n’ai jamais rien vu d’aussi tragique » a commenté sobrement le directeur de l’association de polo des États-Unis.

Les premières analyses indiquent qu’ils sont morts d’un œdème pulmonaire et d’une hémorragie, sauf qu’on ne sait pas encore ce qui les a causés. Évidemment, le dopage a été aussitôt suspecté, en particulier un mélange de vitamines reconstituantes, le Biodyl, interdit aux États-Unis, mais autorisé sous d’autres latitudes et fabriqué en Argentine. Immédiatement les Américains ont donc montré du doigt les Vénézuéliens qui à leur tour s’en prennent au laboratoire fournisseur de Buenos-Aires. Cinq chevaux ont survécu, ceux qui n’avaient pas eu le droit au mélange, parce qu’ils risquaient d’être contrôlés…

 Les équidés appartiennent à l’un des hommes les plus riches de Caracas, pas vraiment un proche duVEN_EU pouvoir, le banquier Victor Vargas, puissant directeur de la Fédération des banques latino-américaines, la Felaban, dont le Nuevo Herald nous apprend que sa fille a épousé Louis Alfonse de Bourbon, Duc d’Anjou et arrière petit-fils de Franco (alors, on ne sait jamais ça peut être aussi un attentat de l’ETA ?) ! En quelques secondes, Victor Vargas a donc perdu deux millions de dollars (il n’y donc pas que la bourse qui chute en ce moment), mais qu’il récupérera sûrement grâce aux assurances.

La coïncidence a voulu que cette affaire arrive en plein conflit entre les éleveurs de chevaux et le gouvernement vénézuéliens, comme nous l’indique El Universal. Le ministre de l’Agriculture et des terres, de Caracas, Elías Jaua, vient d’annoncer la confiscation de 4300 hectares, en grande partie dévolus aux haras privés et à leurs chevaux, pour être restitués à la production alimentaire. Les propriétaires annoncent qu’ils entrent en résistance, et que cette mesure annonce la fin de l’une des filières les plus prestigieuses du Venezuela ! Une information nous manque cependant : les chevaux sacrifiés sur l’autel du polo venaient-ils de ces élevages sacrifiés pour mieux nourrir la population ?

Un mur pas très mûr

Posté par : Sylvie Braibant

Mur3 Les Argentins sont farceurs. Alors que le monde entier s’apprête à célébrer en grandes pompes le vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin, les habitants de San Isidoro, quartier chic des banlieues de Buenos-Aires en construisent un autre… Certes la barrière de ciment élevée à la demande du maire de la localité s’avère moins solide et moins meurtrière que celles érigées entre Palestiniens et Israéliens ou entre Coréens du Sud et du Nord, par exemple.  Mais sa valeur symbolique n’en a pas moins fait couler de salive et d’encre. La presse et la classe politique à l’unisson ont condamné cette initiative d’un autre temps.

La semaine dernière sous les yeux des habitants de la rue Uruguay, frontière tout autant réelle que virtuelle entre les cités de San Isidoro et San Fernando, des Pagina maçons diligentés par M. Gustavo Posse, premier magistrat élu des San Isidoriens, installent au milieu de la chaussée cinq piliers assez peu esthétiques, prémices d’une improbable ligne de démarcation : à ma gauche, un urbanisme cossu et douillet ; à ma droite, la zone, peuplée de pauvres, qui n’ont – paraît-il - qu’une envie, déferler chez les riches voisins… Le béton à peine sec, la clameur se fait entendre et les tagueurs se mettent au travail : les quelques centimètres carrés sont recouverts de graffitis vengeurs, et les voix crient au scandale jusqu’au plus haut niveau. Cristina Fernandez de Kirchner, qui préside l’un des pays membres du G20, tout de même, publie un communiqué : « Ce mur est une régression. Je suis stupéfaite, c’est une mesure séparatiste. Au lieu de se séparer, nous devrions nous unir. » Le maire drapé dans sa dignité lui rétorque : «  nous avons fait cela pour empêcher les vols et l’invasion des délinquants. L’État n’a qu’à mieux assurer sa mission de sécurité ! »  Et d’envoyer la maréchaussée défendre son édifice…

Sous les parpaings, les grands reporters accourent afin de recueillir la vox populi et ils ne sont pas déçus : « Posse n’est qu’un communiste » lance une citoyenne de plus de Murciment 80 ans aux journalistes ébahis, avant d’ajouter « mais oui, c’est comme chez les Russes, ici… » Un autre regarde des deux côtés de la rue et s’interroge sur la partie huppée : « franchement, ils ont les mêmes pavés, les mêmes éclairages, et ils manquent autant de gaz que nous… » Et une troisième demande aux autorités s’il lui « faudra un passeport pour aller rendre visite à son petit-fils ? ». Quant aux enfants, ils rejouent « sous les pavés, la plage », en récupérant les plus petites des pierres.

La nuit portant conseil, le lendemain, la construction de ce mur de la honte était arrêtée, mais à travers le pays le choc est rude. Les Argentins ne savent sans doute pas qu’en Europe, en Russie, aux Etats-Unis, et sans doute ailleurs, les forteresses résidentielles sont innombrables.Et que les murs ne sont pas près de tomber parce que le plus souvent ils racontent l'Histoire...