Personne ne coupera le doigt levé de Mine Kirikkanat

Posté par : Sylvie Braibant

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C’est le moment de partir. L’Institut du monde arabe vous invite à bord du mythique Orient Express.  Installons nous, fermons les yeux et laissons nous porter jusqu’à Constantinople. Pardon, Istanbul. Le nom a changé plusieurs fois mais c’est la même merveille à contempler, composée de collines, d’eau, douce ou salée, et de villes, mais pas précisément une merveille à vivre.

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Nous voici donc arrivés sur les rives du Bosphore, un peu noyés dans les plus de 14 millions d’habitants de la mégalopole. Et pourtant, dans cette masse humaine, aujourd’hui nous voyons une femme qui semble survoler la ville. Elle se tient debout, l’index de sa main menue brandi bien haut. Il ne fait pas bon de se trouver désigné par ce doigt en colère. Qui fait mouche presque à tous les coups, malgré les tentatives incessantes de le couper. Comme en ce moment.

Mine Kirikkanat est une institution turque, qui vaut le détour, aussi belle et affolante que les jardins du palais de Topkapi ou la citerne enfouie sous terre. Sociologue des religions, historienne, écrivaine et éditorialiste, elle a été récompensée trois fois du prix de la journaliste la plus courageuse de Turquie, masculin féminin confondus.  Un titre qui se paye, parfois, très cher, surtout ces derniers temps, dans ce pays source des eaux douces d’Europe, où de nombreux journalistes sont embastillés, souvent sans jugement.  La Turquie atteint péniblement le 154ème rang mondial en matière de liberté de la presse.


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Comme ses confrères et consoeurs, Mine Kirikkanat subit le harcèlement judiciaire. Cela avait commencé avant les autres, déjà quand elle assurait la correspondance en Espagne d’abord, en France ensuite, de plusieurs grands quotidiens. Parce qu’elle n’écrivait pas que sur les soubresauts de la politique parisienne ou madrilène. Une fois par semaine, elle scrutait son pays en un billet mordant, qui n’épargnait personne, tant du côté du pouvoir que de l’opposition, des dignitaires religieux ou des jusqu’auboutistes laïcs, se solidarisant ici avec les Kurdes, là avec les Arméniens. De retour à Istanbul depuis quelques temps, la cadence de ses morsures, avant tout à usage des illusionnistes et des crétins de tout bord,  s’est accélérée, et  avec elle, celle de ses mises en accusation enclenchées par des mordus dépités. Parmi lesquels deux poids lourds dont les noms, à peine murmurés, font déjà frémir, et bien au delà des frontières de l’ancienne Byzance.

Adnan Oktar et Fethullah Gülen réclament chacun de leur côté mais pour un même article la condamnation et l’emprisonnement (entre un et deux ans et demi) de Mine Kirikkanat pour un billet publié le 24 juillet 2013 par Cumhuriyet, le quotidien qui accueille aujourd’hui sa plume survoltée, depuis que ses anciens employeurs l’ont abandonnée, se soumettant ainsi aux désirs (et aux menaces) des autorités.

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Adnan Oktar s’est rendu célèbre sous le nom de plume de Harun Yahya, voilà quelques années avec son très indigeste Atlas de la création (plus de 900 pages dans l’édition française), répandu à travers le monde pour signifier aux pauvres âmes que nous sommes de renier les théories de l’évolution, ces âneries développées par Charles Darwin – matérialisme et darwinisme seraient aux sources du terrorisme selon ce créatonniste musulman inspiré par ses homonymes chrétiens, tous plus allumés qu’éclairés…
(En dehors de prétendre que la matière ne serait qu’illusion, Adnan Oktar/Harun Yahya aime bien aussi s’attaquer aux juifs et aux francs maçons, sans oublier de nier le génocide perpétré par les nazis entre 1933 et 1945…)  

Fethullah Gülen s’est rappelé à notre bon souvenir ces derniers mois dans la guerre sans merci qu’il mène, depuis la Pennsylvanie où il réside, contre le Premier ministre turc Recep Tayyip Edrogan, pour des raisons de nuances dans l’interprétation de l’islam. : l’ancien imam et nouvel américain na pas apprécié, semble-t-il, les tentatives de rapprochement de son ancien disciple avec les frères musulmans. On se gardera bien de rentrer dans ces querelles théologiques et sanguinaires.

Dans son éditorial disséqué audience après audience par les juges, l’écrivaine enjoint les Turcs (et au delà tous les humains) à se méfier des illusionnistes qui savent si bien fabriquer des mensonges, de quoi tant fâché les deux impétrants : « Le monde est mensonge ; et la société est anesthésiée ! » proclame-t-elle. Avant de mettre en garde : « Ce que le voleur qui s'introduit chez vous pour vous dépouiller redoute par-dessus tout, c'est que vous vous réveilliez et que vous vous défendiez. De la même manière, ce que les puissants (suivez le regard de Mine…) qui ont volé le pouvoir redoutent le plus, c'est que le peuple spolié se réveille, les chasse, leur demande des comptes et les punisse. C'est pourquoi, depuis la nuit des temps, les exploiteurs qui s'engraissent au pouvoir et les puissants dénués d'envergure veillent avant tout à endormir le peuple pour le tromper et, si besoin est, l'anesthésier... »

La justice a tranché dans le procès intenté par le théologien Fethullah Gülen : Mine Kirikkanat a été acquittée, dans un tribunal comble qui avait retenti des déclarations enflammées de l’  « accusée ». Adnan Oktar attend l’heure de son jugement ou plutôt celui de cette si dangereuse auteure à ses yeux. On croise les doigts : le créationniste avait réussi, le 15 avril 2013  voilà tout juste un an, à faire condamner pour blasphème et insulte aux valeurs religieuses, via deux de ses disciples, le pianiste turc Fazil Say, à dix mois de prison avec sursis, une peine qu'il devra purger en cas de récidive d'ici à cinq ans, ce qui le condamne à un long silence.

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Dans son dernier livre, Bir Hristiyan Masalı, « Un conte chrétien », avec ce sous titre « La plus grande supercherie de l'histoire » qui depuis sa parution le 12 février 2014, en est à son cinquième retirage (un record pour un traité d’histoire), la polémiste trempe sa plume dans son passé de sociologue des religions.  Elle y démonte une vérité donnée comme absolue par le dogme chrétien, au fondement de l’autorité papale : le testament de Constantin sur laquelle elle repose aurait été falsifié.  « La papauté est une imposture et les papes n'ont pas de légitimité, ni morale ni politique. Le faux testament attribué à Constantin le Grand a permis à la chrétienté triomphante de déplacer sa suprématie de Constantinople à Rome. » (Merci à Liliane Charrier pour son aide à la traduction.)

 

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On en connaît une, suivez notre regard, qui va encore se faire des amis ! Mais nous veillerons à ce que personne, ni en Turquie, ni ailleurs, ne coupe le doigt levé de Mine Kirikkanat ou les mains de Fazil Say qui joue comme personne... la "marche turque".

 

Le site de Mine Kirikkanat (en turc)

Son compte twitter

De femme à femme à femme au Chili et en Amérique latine

Posté par : Sylvie Braibant

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La photo est belle forcément : à  Valparaiso (hisse et ho, santiaaano !), à 120 kms de la capitale Santiago, dans un palais républicain un peu austère, Isabel Allende remet l’écharpe présidentielle bleu, blanc, rouge (à l’image du drapeau chilien, rien à voir avec la France) à Michelle Bachelet, (ré)élue en décembre 2013. Après avoir présidé une fois déjà aux destinées de cette longue bande de 4300kms, peuplée de 16 millions d’habitants, et avoir dirigé (la première) ONU Femmes, cette femme, médecin de formation, torturée comme son père (mort en détention) et sa mère par les sbires du général Pinochet, n’a pu s’empêcher de se donner à nouveau à sa patrie. Ou peut-être devrait-on dire « matrie »  pour évoquer cette politique qui n’a pas peur du mot féministe…

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Hors champ, d’autres femmes sont là : l'argentine Cristina Kirchner, la brésilienne Dilma Rousseff, la costaricaine Laura Chinchilla, la jamaïcaine Portia Simpson et la trinidadienne Kamla Persad-Bissessar. Elles ont en commun de gouverner leurs Etats respectifs. Six sur vingt et un dans cette région du monde, soit plus de 25%, ont choisi des femmes pour les conduire. Tandis que la proportion générale tombe largement en dessous de 10% si l’on fait le tour de la planète : six femmes dirigeantes en Europe sur 54 (Allemagne, Lituanie, Danemark, Slovénie, Kosovo et San Marin), contre quatre en Afrique sur 54 (Liberia, Malawi, Centrafrique et Sénégal) et trois en Asie sur 47 (Bangladesh, Corée du Sud, Thaïlande)… Aucune en Amérique du Nord.

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En regardant les jolies images du Chili aujourd’hui, on se rassure donc : il y a bien un endroit du monde où cela avance… Mais une dépêche de l’Agence France Presse remet les pendules à l’heure, en nous précisant que : « Toutefois, plusieurs experts et organismes internationaux relèvent que sous cette façade avantageuse, la représentation du genre féminin sur le continent demeure à la traîne dans le monde politique comme dans celui des affaires, surtout lorsqu'il s'agit de postes stratégiques. Selon la Commission économique pour l'Amérique latine des Nations unies (Cepal), les femmes parlementaires, hauts magistrats et ministres ne détiennent que 26% de ces postes sur le continent. Et la situation est plus édifiante encore au niveau local, avec seulement 11,7% de femmes maires. »  En France, ce n’est pas brillant non plus : 5104 femmes maires, soit moins de 14% du total des dirigeants des 36 769 communes.

Mais ce n’est pas la seule ombre au tableau chilien. La nouvelle (ex) présidente devra s'attaquer au tabou des tabous : le non droit à l’avortement. Le Chili appartient au petit club fermé des quelques pays dans le monde, aux cotés du Vatican, de Malte, du Nicaragua, de la République Dominicaine et du Salvador, où l'interruption volontaire de grossesse sous toutes ses formes et dans toutes les conditions est interdite et pénalisée. Et sur ce sujet, la nouvelle présidente ne s’est pas montrée très téméraire, ni lors de son mandat précédent, ni durant sa campagne.

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Sur notre site Terriennes, Paola Martinez Infante écrivait en novembre 2013 : « Pour la première fois, l’avortement et la liberté contraceptive se sont introduits dans les débats de campagne. Le sujet est entré dans l’agenda sans demander la permission. La question s’est imposée et les candidat-e-s à la présidence du pays, quelque peu embarrassés, ont dû faire face à une réalité chilienne qui renvoie à des temps moyenâgeux. Volte face pour la candidate Matthei, qui a dû faire profil bas sur ses opinions personnelles, car « elle n’est pas toute seule et elle représente une coalition. Nous sommes opposés à l’avortement sous toutes ses formes » réaffirme un porte-parole de la candidate, « essentiellement pour des motifs relatifs à la morale ». De l’autre coté, à l’aide d’une batterie d’euphémismes, le Plan de Gouvernement de Michelle Bachelet, candidate de la gauche, ex présidente du Chili (2006-2010), ex directrice exécutive de ONU femmes, médecin elle même, et favorite selon les sondages, a ouvert la voie, en déclarant qu’elle fera tout son possible pour la légalisation de l’avortement thérapeutique, mais de lui seul. Cette dépénalisation se fera dans le cas où la femme est en danger de mort, de grossesse suite à un viol ou de graves anomalies du foetus. Dans son plan de gouvernance, elle propose une éducation sexuelle « laïque et humaniste ». »

Malgré toutes ces réserves, on se réjouira que la sénatrice socialiste chilienne Isabel Allende (ne pas confondre avec l'autre Isabel, écrivaine et cousine de celle-là), fille de l'ex-président Salvador Allende renversé, et assassiné, par un coup d'Etat le 11 septembre 1973, première femme à présider le Sénat chilien remette les clés du pays à la socialiste Michelle Bachelet, elle même fille de résistant à la junte du général Pinochet…

A réécouter : quand Michelle Bachelet avait rendu visite aux Terriennes

Demain c'était la guerre

Posté par : Sylvie Braibant

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Les images couleur sépia ont reflué au pic de la crise ukrainienne, ces jours derniers. On y voit des jeunes gens qui dansent, rient, débattent, s'empoignent sur les bienfaits du socialisme, des jeunes femmes s'interrogent sur les priorités de leurs vies de bientôt adultes, des jeunes gens s'aiment. Puis meurent. Cela se passe en 1940, dans une ville provinciale d'Union soviétique, où un directeur d'école lance débonnaire à ses élèves : "Un vrai homme aime deux femmes, sa mère et son épouse. Un vrai homme aime ses enfants et sa patrie."

Ainsi commence "Demain c'était la guerre", le premier film (1987) de Youri Kara, né le 12 novembre 1954 à Stalino, en Ukraine orientale, devenue depuis Donetsk, ville devenue familière à la terre entière depuis qu'elle incarne la légitimité à Moscou, face aux "européanistes" de Kiev. Le long métrage, adapté de la nouvelle éponyme de Boris Vassiliev, enchaine les moments graves, drôles et tendres, ceux d'une bande de copains insouciants, mais marqués par leur éducation soviétique sous Staline. Le suicide de l'une des jeunes filles du groupe après l'arrestation arbitraire de de son père ingénieur dans l'aviation, sonne comme une prémonition. Jusqu'à ce 22 juin 1941, où Staline répond à l'invasion de l'Urss par les blindés allemands et fait entrer son pays dans la guerre, début de la fin pour Hitler. Les garçons de la petite bande ne reviendront pas du front (20 millions de morts pour la seule Union soviétique) et seule l'une des jeunes filles survivra.

On a les réminiscences qu'on peut, liées à des histoires personnelles ou des stratégies politiques. Celles d'Hillary Clinton, ancienne secrétaire d'Etat, peut-être future présidente, puisent aussi à la seconde guerre mondiale, à la crise des Sudètes plus précisément : "Si vous avez l’impression d’avoir déjà vu cela, c’est parce que c’est ce qu’a fait Hitler dans les années 1930. Tous les Allemands qui étaient (...) des Allemands ethniques, les personnes d’origine allemande qui se trouvaient en Tchécoslovaquie, en Roumanie et ailleurs, Hitler n’arrêtait pas de dire qu’ils étaient maltraités. (…) Quand il (Vladimir Poutine) regarde l’Ukraine, il voit un endroit qui, selon lui, fait partie intégrante de la mère patrie russe." Une référence résolument anachronique, guerrière, et ignorante de l'histoire qui ajoute à la peur. La Crimée n'a rien à voir avec les Sudètes, ces allemands minoritaires de Bohème et de Moravie (Tchécoslovaquie d'alors), avec les Russes de Crimée, majoritaires dans la péninsule du Sud de l'Ukraine.

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Depuis dix jours la propagande enfle des deux côtés jusqu'à la caricature. Les enchaînements de reportages télévisés construisent un film catastrophe, faisant passer quelques pseudo soldats ukrainiens saouls pour des libérateurs et des militaires russes pour des néonazis, ou réciproquement, comme dans cette séance d'opérette passée en boucle sur toutes les chaines de télévision du monde, présentée comme le premier acte d'une guerre à venir.

Mon amie Nina m'écrit de Moscou : "Sylvie nous étions tous très tendus ce week-end, bien sûr, certains de nos amis ont évoqué la probabilité d'une troisième guerre mondiale... C'était effrayant, même si le pire semble être passé, alors que je pense qu'en réalité tout va très mal, c'est juste que les événements vont se dérouler plus lentement, passe façon aussi manifeste et évidente, et cela sur fond de mensonges supplémentaires, comme d'habitude. Et les gens vont espérer une fois de plus que tout ira bien. Et nos gens vont toujours espérer que tous Bude bien .. En fait, quand j'ai entendu ces jours derniers ces mots terribles de mes amis, je me suis dit qu'il était urgent de ne rien faire, ni dire."

Vladimir, journaliste lance sur sa page de réseau social russe : "Vous savez quoi, les amis, l'Ukraine est passée en deuxième titre en France, derrière la révélation de conversations présidentielles enregistrées à l'Elysée par un proche collaborateur de l'ancien président Nicolas Sarkozy." Je lui demande : "ça t'étonne ?" Il me répond : "Qu'est ce que ça me soulage et même me rassure."

Et si on se calmait, pour que demain, ce ne fut pas la guerre ?

Le film "Demain c'était la guerre, de Youri Kara", version intégrale en russe

Un jour, Germaine Tillion eut vingt ans dans les Aurès

Posté par : Sylvie Braibant

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Dans ma famille, le nom de Germaine Tillion était connu. Et respecté. Et admiré. Plus que l’universitaire, ce fut de la combattante dont j’entendis d’abord parlé. Plus que de la résistante au nazisme, déportée à Ravensbrück, au Nord Est de Berlin, camp de concentration allemand, avant tout réservé aux femmes, durant la Seconde guerre mondiale, c’est la figure de l’intellectuelle rangée aux côtés des indépendantistes algériens qui émergeait du récit familial.

Germaine Tillion ne fut pas la seule à tendre un fil entre son engagement antifasciste et son soutien aux militants du FLN (même si d’autres accomplirent un chemin inverse, tel le funeste général Aussaresses, passés du gaullisme de guerre, à la torture et l’assassinat durant la guerre d’Algérie). Mais cette voie singulière s’appuyait sur une passion professionnelle, l’ethnologie, une discipline qui la mena en Algérie, auprès des Chaouias, berbères des Aurès.



La première fois que je rencontrais Germaine Tillion, ce ne fut pas « en vrai » comme disent les enfants, mais dans les souvenirs de Turkya O, juriste algérienne, installée à Washington. Elle avait combattu dans les rangs du FLN, avait été arrêtée, torturée par l’armée française. Elle racontait d’une voix douce comment on la laissait se souiller dans sa cellule au moment des menstruations mais aussi la voix si polie, le geste délicat de l’officier qui l’aidait à descendre de la table de tortures après action. Le pire, cependant, restait à venir. Face à son mutisme, ils décidèrent de la libérer, de faire croire à sa trahison, pour la briser plus sûrement.

Alors elle pensa à Germaine Tillion qui avait été sa professeure. Elle lui lança un appel au secours, et sans plus de formalité, l’universitaire la secourut. Et la sauva. De la même façon qu’elle avait fourni de vrais faux papiers à une famille juive dès les premières lois antisémites du gouvernement de Vichy. Avant de rejoindre la toute première cohorte de maquisards qui passera à la postérité sous le nom de  « groupe du musée de l'Homme », constitué d’ethnologues et d’anthropologues.

Cette organisation démantelée, ses camarades arrêtés, Germaine Tillion rejoindra un autre réseau, lié aux Britanniques, et qui sera trahi par un prêtre au service de la gestapo. La plupart des membres de Gloria sont exécutés ou déportés. Comme Anise Postel Vinay et  Geneviève de Gaulle-Anthonioz, elle arrive à Ravensbrück en octobre 1943. Ce camp n’était pas destiné à l’extermination des juifs et des tsiganes. Les détenues, pour la plupart politiques ou épouses de juifs, y étaient battues, humiliées, maltraitées, mais leur horizon n’était pas la destruction. Sauf pour celles qui n’y passaient qu’en transit, une fois leur origine juive établie, avant de rejoindre les centres d’extermination installés en Pologne.

Mais dans la débâcle de la défaite annoncée, des prisonnières sont tuées par leurs geôliers. Ainsi est gazée Emilie Tillion en mars 1945, la mère de Germaine, résistante elle aussi. De cette expérience concentrationnaire, elle rapporte une opérette, écrite sur un cahier d’écolier, Le Verfügbar aux Enfers. Elle sera mise en scène pour la première fois, en 2007, au théâtre du Châtelet, à Paris. Quelques mois avant sa mort, le 18 avril à l’âge de 101 ans.



C’est en 1992, que j’eus l’occasion de rencontrer Germaine Tillion en chair et en os. Je préparais au sein de l’Ecole des hautes études en sciences sociales une thèse sur l’histoire des femmes révolutionnaires russes du XIXème siècle. C’était au temps où les études de genre ne mettaient pas la France à feu et à sang. Et cette personnalité exceptionnelle venait de s’engager dans un nouveau combat, celui de l’émancipation des femmes. Ses cendres seront donc transférées au Panthéon, comme celles de sa compagne de camp Geneviève de Gaulle-Anthonioz (mais aussi en même temps que Pierre Brossolette et Jean Zay) où elles rejoindront Sophie Berthelot et Marie Curie, les deux femmes qui ont eu le droit, avant elles, d’être admises dans ce temple des « grands hommes », élus par la « patrie reconnaissante ».  La première au titre d’épouse de, la deuxième physicienne, pour elle-même…

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Oui à l'avortement, non aux étrangers, les paradoxes (ou pas) d'une Suisse ouverte et fermée

Posté par : Sylvie Braibant

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C'était dimanche soir 9 février 2014, un petit échange avec un internaute via le compte twitter de Terriennes. Les résultats du premier volet de la nouvelle votation fédérale (référendum) venaient d'être connus et, sur notre site, nous nous réjouissions du rejet de la proposition qui visait à dé-rembourser les interruptions volontaires de grossesse en Suisse : "Financer l'avortement est une affaire privée - Alléger l'assurance-maladie en radiant les coûts de l'interruption de grossesse de l'assurance de base " ?

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A peine avions nous posté la nouvelle que, comme en un effet boomerang, de Fribourg, l'un de nos "abonnés" nous annonçait que ces mêmes Helvètes, qui venaient donc de réaffirmer leur soutien à l'avortement, se rangeaient aux côtés de ceux qui voulaient fermer les frontières, à l'initiative des populistes de l'UDC : "Contre l'immigration de masse ? : L'initiative exige un changement de système dans la politique d'immigration. Elle veut limiter l'immigration et demande à cet effet que l'Etat fixe des plafonds pour les autorisations délivrées dans le domaine des étrangers et dans celui de l'asile."

 

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Et nous répondions alors que l'on pouvait défendre les droits des femmes - voire être féministe affichée -, et être xénophobe, sans qu'aujourd'hui cela paraisse contradictoire, comme l'avait montré le documentaire "Etre populiste au féminin", et qui avait recueilli la parole de plusieurs cheffes de file de ces partis européens très proches de l'extrême droite (comme le Tea party ultra conservateur aux Etats-Unis) tout en se proclamant défenseures de leurs concitoyennes, et cela au nom de leur aversion irréductible de l'islam et des musulmans.

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Du reste, en septembre 2013, les Tessinois avaient voté, à l'invitation de la très populiste Union démocratique du centre (un centre très décentré vers la droite et encore plus loin...) à une large majorité (près de 66% ), contre les femmes voilées, en apparence au nom de la défense des femmes, mais en réalité contre les immigrés musulmans, le texte suivant : "Personne ne peut dissimuler ou cacher son visage sur la voie publique, ni dans les endroits ouverts au public (exception faite des lieux de culte) ou destinés à offrir un service public. Personne ne peut obliger une personne à dissimuler son visage en raison de son sexe". Alors qu'en mars 2013, tout le pays avait voté des mesures, soutenues par toutes les formations politiques, permettant de mieux concilier travail et maternité.

Mais en général, les femmes dirigeantes de ces mouvements xénophobes que l'on retrouve dans les manifestations contre le mariage gay ou le "genre" ne mettent pas vraiment le droit à l'avortement en tête de leurs priorités. Et certain-e-s dénoncent cette appropriation du féminisme, par ces ultra conservatrices ou par d'autres ; ils y voient une filiation avec les suffragettes des empires coloniaux allant porter la civilisation aux "primitifs". Sauf qu'en l'occurence, la Confédération helvétique ne fut pas vraiment une puissance coloniale...

 

Courrier


Sous le choc du volet repli sur soi, les experts et autres éditorialistes suisses analysent la fracture entre deux pays, l'un des villes et l'autre des champs, entre les Romans et les Alémaniques.  Très peu notent ce paradoxe entre deux votations, en apparence, contradictoires : oui à notre IVG, non aux étrangers.

Le Courrier mentionne tout de même la chose, sans apporter d'explication claire : "Car il serait erroné de considérer le vote de dimanche comme irrationnel ou obéissant uniquement à des tendances réactionnaires. Le fait est que les Suisses ont aussi refusé une initiative anti-avortement et approuvé un développement du rail. Impossible d’accuser la seule xénophobie, même si elle a évidemment aussi pesé.
C’est aussi une Suisse qui souffre, qui peine à finir le mois et qui craint pour son avenir qui a donné un signal. Entendons-la sous peine de nous retrouver avec des projets encore plus inquiétants et facteurs de repli que cette initiative de l’UDC.
(.../...)
Ce résultat montre que le peuple tient au principe de solidarité sur lequel repose la caisse maladie."

A la fin du XIXème siècle, la Suisse, pionnière en matière de mouvements sociaux, accueillait les révolutionnaires de toute l'Europe, pourchassés dans leurs pays. Parmi eux, un grand nombre de femmes brillantes et féministes, telles l'écrivaine française André Léo ou la communarde russe Elisabeth Dmitrieff. Où iraient-elles aujourd'hui ?

 

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Ces drôles de dames à la tête des armées européennes

Posté par : Sylvie Braibant

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Le tweet de Jeanine Hennis-Plasschaert a immédiatement essaimé à travers le monde. Vous ne connaissez pas ce nom ? Elle est la ministre de la Défense des Pays Bas, et c'est la deuxième en partant de la droite dans la photo ci dessus. Le cliché nous montre donc quatre dames, deux brunes et deux blondes, comme cela a été noté - tiens est-ce qu'on aurait donné la précision pour des messieurs ? -, venues de la partie septentrionale de l'Europe.

Elles ont demandé à un quidam qui passait par là de les immortaliser avec le téléphone portable de Jeanine (apparemment beaucoup moins douée que la Première ministre danoise Helle Thorning-Schmidt aux côtés de Barack Obama et David Cameron lors de la cérémonie d'hommages à Nelson Mandela…). C'est d'ailleurs à cet instant précis que  Pieter De Crem qui s'était aventuré dans la pièce où elles se trouvaient, s'est écrié, à la vue de Jeanine entourée d'Ursula, d'Ine et de Karin : " Oups, il vaut mieux que je ne sois pas sur la photo…"

Vous êtes perdus à l'accumulation de ces noms aux consonances peu francophones et familières ? Ces cinq là ont été réunis dans le Guardian britannique par l'envoyé spécial à la Conférence annuelle sur la sécurité de Munich, dont c'était - ah les hasards… -, la 50ème édition ce 31 janvier 2014 (et 1er, 2 février). Cet événement rassemble année après année le gratin du sujet, des centaines de diplomates et de militaires, des ministres des Affaires étrangères, et surtout ceux de la Défense. Nous y arrivons donc : la norvégienne Ine Eriksen Søreide, la suédoise Karin Enström, la hollandaise Jeanine Hennis-Plasschaert et l'allemande Ursula von der Leyen sont ministres des armées de leurs pays respectifs. Pieter De Crem, pour sa part, veille sur les soldats belges. (Il faut bien dire que la seule qui compte vraiment dans ce panel, c'est celle qui pilote la Bundeswehr, même à l'aune des réticences allemandes consécutives à la Seconde guerre mondiale…)

Des vétérans (dont les mains avaient quelque peu trempé dans le sang il faut bien le dire) avaient été invités à ce conclave planétaire de 2014 : de gauche à droite Horst Lorenz Seehofer (seulement 65 ans, ex ministre des Affaires étrangères), Valéry Giscard d'Estaing (88 ans, ancien président), Helmut Schmidt (96 ans, ancien chancelier), Henry Kissinger (90 ans, ex secrétaire d'Etat américain) et celui qu'on ne voit pas, Egon Bahr (91 ans) ancien ministre des Affaires spéciales et initiateur de l'Ostpolitik de la RFA. A sa place se tient le plus présentable et jeunot Wolfgang Ischinger (ambassadeur)... Vous ne remarquez rien ?

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Noyées dans cette masse sombre et masculine, elles ont voulu se retrouver seules un moment au début d'après midi de la deuxième journée, à l'hôtel Munich's Bayerischer Hof, là où se déroulaient les festivités, dans l'une des pièces mises à disposition des conférenciers, et cela afin de souhaiter la bienvenue (accompagnée sans doute de quelques mises en garde au machisme ambiant) à la dernière arrivée à la fonction, Ursula vont der Leyen, favorite d'Angela Merkel, promise à un brillant avenir (et blindée en matières de coups durs…). L'événement serait passé inaperçu sans la remarque bébête du Belge et le tweet de la Hollandaise.

Les réactions ont été immédiates sur le réseau social des "gazouillis" et donnent la mesure des obstacles à surmonter encore et toujours si l'on est du sexe féminin et compétente sur la chose militaire. La palme en revient au ministre des Affaires étrangères de Stockholm qui a retweeté l'image accompagnée de ce commentaire "le vrai pouvoir des femmes".

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"Malheureusement, l'augmentation des femmes ministres de la Défense reflète l'affaiblissement de ce portefeuille plutôt que la traversée du plafond de verre par les femmes" répond un autre. Tandis qu'un troisième lance (est-ce ironiquement ou pas, le nombre limité de caractères ne permet pas de le savoir) : "Voici comment la paix globale pourra être conquise".

Jeanine Hennis-Plasschaert, ancienne députée européenne, celle par laquelle tout est arrivé donc, a conclu en citant Neelie Kroes, l'une des ses anciennes collègues du Parlement : "Elle m'avait prévenue : les vieux garçons des réseaux sociaux constituent la plus vieille forme de cartel que nous avons en Europe. Elle avait raison, mais les choses changent et les femmes peuvent leur renvoyer la pareille désormais."

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Quant à Ursula von der Leyen, qui était à la fois une "bleue" par rapport à ses collègues, mais en même temps leur hôte (on n'ose pas dire hôtesse), elle va devoir s'attaquer à de gros chantiers. Poussée par la Chancelière, elle doit rendre l'armée attractive et faire admettre dans l'opinion publique que la République fédérale doit reprendre toute sa place dans les interventions européennes (en particulier françaises) à l'assaut des méchants du monde. Mais elle va aussi devoir déminer la dernière étude menée par ses services sur les femmes soldates de la Bundeswehr.

Une soldate allemande sur deux se dit en effet victime de harcèlement sexuel. 55% des interrogées ont indiqué avoir subi au moins l'une des quatre formes de harcèlement sexuel mentionnées par l'enquête : remarque ou blague à caractère sexuel, exposition forcée à des images à caractère pornographiques, contacts physiques imposés (épaules caressées, ou attouchements sur la poitrine ou les fesses) et des agressions sexuelles ou des viols. Dans le détail, 47% des soldates rapportent des blagues ou remarques sexuelles, dont 36% de façons répétées, 25% se plaignent d'avoir vu contre leur volonté des images pornographiques, 27% ont subi des contacts physiques inappropriés et 3% dénoncent des agressions sexuelles ou des viols. Les femmes représentent près de 11% des effectifs de l'armée allemande et restent souvent cantonnées à des fonctions administratives. Leurs collègues masculins aimeraient qu'elles soient encore moins visibles : 56% d'entre eux sont persuadés que leurs bataillons vont "moins bien" depuis que les femmes y sont plus nombreuses. #yaduboulot !

Soldate

Si la Juliette de Roméo avait été indienne au XXIème siècle, elle aurait été condamnée à être violée

Posté par : Sylvie Braibant

 

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On se frotte les yeux pour être sûre que la lecture de la dépêche n'est pas un mirage : "Une jeune femme de 20 ans a été victime d'un viol en réunion dans l'Est de l'Inde sur ordre d'un conseil de village, en punition d'une relation amoureuse" contrariante pour la communauté (surtout parce que son amoureux était musulman), "avec un jeune d'une autre communauté et pour n'avoir pu payer l'amende imposée par le conseil de village". On se dit "assez ! stop ! ça suffit !". Parce que ce pays immense de 1 milliard 280 millions d'habitants, qui d'ici deux décennies dépassera la Chine, on ne peut pas s'empêcher de l'admirer, en particulier ses femmes, poétesses telles Kamila Das, écrivaines, mathématiciennes, historiennes de haut vol, jusqu'à une cheffe de gouvernement qui impressionna le monde entier, Indira Gandhi, l'une des premières Premières ministres au monde, certes assassinée mais pas spécialement parce que c'était une femme…

Lors d'un colloque à la Maison des sciences de l'homme en 1992 sur l'histoire comparée du féminisme en Inde, Russie et France, les intervenantes indiennes semblaient cent coudées au dessus des Européennes, dans leurs avancées théoriques, construites à l'aune de l'internationalisme et de l'anticolonialisme.
Dans les gouvernement locaux, bien avant nombre de pays occidentaux, les quotas pour permettre aux femmes d'être présentes avaient été initiés : 30% des sièges leur sont réservés…  et nombre d'entre elles dirigent de grands Etats de l'Union.

 

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Et voilà que depuis quelques années, on ne parle plus de l'Inde que pour en stigmatiser les avortements de foetus féminins, les mariages forcés de petites filles, et les viols collectifs d'Indiennes ou de touristes à répétition.

Est-ce parce que l'information circulerait mieux dans ce que qu'on appelle communément "la plus grande démocratie du monde" ? Est-ce parce que la police commencerait à être plus vigilante après de nouvelles lois, et malgré les accusations de corruption et de laxisme envers les violeurs dont elle est l'objet de nombre de militants des droits humains ou de politiciens populistes (eux mêmes pas toujours très nets…) ? Est-ce parce que les Indiennes ont moins peur de porter plainte ? Est-ce parce que les jeunes femmes investissent de plus en plus le monde du travail ?  Est-ce parce que depuis décembre 2012, après le viol d'une étudiante à New Delhi, qui provoqua un électrochoc parmi la population, les sphères intellectuelles, médiatiques et artistiques réagissent désormais au quart de tour à chaque nouvelle affaire ? Sans doute n'y a-t-il pas plus de viols en Inde qu'ailleurs. Mais la vigilance est là. Et on attend que des centaines de milliers de manifestants descendent dans les rues françaises après le prochain crime sexuel relaté...

 

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Treize hommes, dont le chef du conseil de village, ont été arrêtés dans ce village de Subalpur, Bengale occidental, à 240 km à l'ouest de Kolkata (on disait autrefois Calcutta), qui traverse aujourd'hui les manchettes indiennes. La jeune femme hospitalisée dans un hôpital du district de Birbhum avait pu identifier ses agresseurs. De quoi permettre aussi de réfléchir à la perpétuation  de ces conseils de village (kangaroo court), composés des habitants les plus âgés, d'une influence importante sur la vie sociale dans les régions rurales, et qui imposent des diktats pour de supposées fautes morales. En attendant cette introspection salutaire, le village fautif s'est dressé comme un seul homme pour empêcher les policiers d'arrêter les présumés coupables. De très jeunes gens à regarder leurs visages, et qui risquent la mort, dans ce pays continent qui n'a pas encore aboli la peine capitale, malheureusement...

 

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Quelques uns des (très) jeunes gens envoyés en expédition punitive de viol par le conseil des anciens, lors de leur arrestation - photo Reuters

 

Les faits racontés en images par Nicolas Dudouet pour le journal de TV5MONDE

Les damnéEs de la terre promise

Posté par : Sylvie Braibant

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Et la lumière, sur elles, fut. Après des jours de manifestations quotidiennes d'immigrés, essentiellement masculines, le monde entier a donc découvert que les femmes, venues d'Asie ou d'Afrique, se pressaient elles aussi en terre promise, en quête d'un avenir, sinon radieux, du moins meilleur. Avec, au bout du voyage, en lieu et place de promesses, beaucoup de larmes, où l'on peut vérifier encore qu'il y a pire condition que celle des travailleurs immigrés, celle des travailleuses. Bien sûr le constat ne vise pas Israël seulement. Une étude récente montre la pauvreté et la précarité dans laquelle se retrouvent la plupart des immigrées âgées en France.

L'une chante, les autres pas

Elles sont apparues, dans des images très colorées, le mercredi 15 janvier 2013, aux deux extrémités des temps modernes. Le matin, des milliers d'Africaines, poussettes et enfants mêlés, marchaient dans les larges rues de Tel Aviv, la grande ville du bord de mer, celle où l'on s'active et s'amuse tandis qu'à Jérusalem on prie. La plupart d'entre elles viennent du Soudan et d'Erythrée, doublement chassées de leurs terres natales par la misère économique et la guerre sporadique qui y sévissent. Beaucoup espéraient, hommes ou femmes, gagner l'Europe. Mais l'érection de forteresses symboliques et physiques autour de l'Union européenne les ont refoulé-e-s vers la Méditerranée, en particulier l'Egypte, pays à partir duquel ils-elles parvenaient à entrer en Israël, nation perçue comme un morceau du vieux continent au coeur de l'Orient.

 

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Menacé-e-s d'expulsion par des lois drastiques, interné-e-s dans des camps de rétention au coeur du désert du Neguev lorsqu'ils/elles sont arrêté-e-s, en proie au racisme et aux insultes, obligé-e-s à dormir dans des squares et à vivre dans la peur, la clandestinité et le manque, ces femmes (et ces hommes) réclament aujourd'hui le statut de réfugié et une certaine dignité.

L'après midi de ce 15 janvier, Israël s'enflamme pourtant pour une (autre) immigrée. Rose Fostanes est philippine, lesbienne affichée, et elle vient de remporter la finale de la première édition israélienne de l'émission musicale X Factor, provoquant des scènes de joie à l'autre bout du continent asiatique dans son pays. Les médias s'enthousiasment pour cette femme de 47 ans, employée de ménage devenue assistante de vie pour personnes âgées, vraie "Cendrillon" de ce début de XXIème siècle.

 

Xfactor


Sauf que le carrosse pourrait ne pas attendre minuit pour se transformer en citrouille. Les services d'immigration ont aussitot rappelé à Rose qu'elle ne pourrait pas se lancer dans une carrière de chanteuse en Israël car son visa de travail ne lui a été délivré que comme assistante de vie, le métier partagé majoritairement par ses quelques 40 000 compatriotes accourues elles aussi sur cette terre convoitée, afin de s'occuper des malades et des vieillards. Autrement dit : nous acceptons que vous fouliez notre sol sacré mais uniquement pour ramasser nos détritus et maintenir en état nos vieux, ce qui, dans un raccourci saisissant, place les ancêtres à peu près au même niveau que les poubelles. C'est dommage, puisqu'on dit que la musique apaise les âmes, et les moeurs...


Rose cherche surtout à économiser pour rejoindre sa compagne laissée au pays et leur offrir à toutes deux une vie meilleure. Dans un film de Radu Mihaileanu (2005), "Vas, vis et deviens" ordonnait une éthiopienne chrétienne à son fils de 9 ans en le poussant, afin de le sauver de la famine, dans les rangs des Falashas en partance pour Jérusalem (et dont les femmes furent soumises à contraception obligatoire à leur arrivée). Un voyage pour le meilleur mais pour le pire.

Le voile, l'amour et le bonheur individuel (mais pas seulement) dans tous ses Etats

Posté par : Sylvie Braibant

Dailynews

La Une du quotidien anglophone turc Daily News du 10 janvier 2014 : "Au Moyen Orient, les femmes préfèrent porter le foulard"

C'est une étude de début d'année qui nous interpelle. Menée à travers sept pays du "monde arabe", conjointement par des universités américaines (du Michigan et Maryland) et tunisienne (Tunis), elle voudrait nous éclairer sur les valeurs qui traversent les sociétés à majorité musulmane à l'aune des révolutions qui ont emporté plusieurs dictateurs depuis trois ans.

On y apprend ainsi (ou peut-être est ce avant tout une confirmation) que la quête du bonheur individuel, le libre choix des vêtements, l'égalité des sexes dans tous les domaines (travail, éducation, famille), la liberté d'expression, de conscience ou de croyance, y sont aussi prégnantes que partout ailleurs.

Avec une enquête plus approfondie en Tunisie, des citoyens et citoyennes de Turquie, Egypte, Liban, Irak, Pakistan, et d'Arabie Saoudite ont été interrogé-e-s sur les fondements essentiels du vivre ensemble. Et cela n'étonnera personne que la monarchie absolue des Al-Saoud soit lanterne rouge dans bien des domaines…

La partie consacrée aux relations hommes femmes est l'une des plus importantes. La polygamie si souvent invoquée pour pointer un doigt accusateur sur les pays musulmans est (très) majoritairement rejetée par tous et partout.

Polyganmie


Mais il reste pas mal de progrès à faire dans les relations au sein du couple. Elles, ils, sont encore une majorité à penser que les épouses doivent obéissance à leurs époux. Mais en revanche elles, ils, sont prêts à accepter le leadership politique féminin. L'omnipotent Padre/padrone père/patron de toutes nos cultures s'estomperait donc dès qu'il s'agit de prendre en mains le destin de ses concitoyen-ne-s.

Obeissance

Politique

Mais lorsqu'on parle éducation, alors tout le monde se fâche : pas question aujourd'hui que les filles aient moins le droit que les garçons à accéder à l'université !

Universite

A l'heure où une exposition s'efforce, à l'Institut du monde arabe de Paris, de raconter l'histoire des Tunisiennes à travers leurs vêtements, à une époque où le "voile" est devenu en Europe, et singulièrement en France, un prétexte quasi permanent à hurlements et anathèmes, les universitaires ne pouvaient éviter de s'intéresser aux codes vestimentaires féminins. Ils ont commencé par élaborer une classification en six modèles, du voile intégral à la tête découverte, numérotés #1 (voile intégral yeux compris) #2 (voile intégral yeux apparents) #3 (tchador laissant le visage visible) #4 (cheveux, cou, oreilles masquées) #5 (comme le #4 mais plus légèrement) #6 (rien n'est caché).

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Cela n'étonnera personne de constater que le #1 et #2 sont plus prisés en Arabie saoudite et en Afghanistan. Que le #3 est apprécié des fondamentalistes en Iran, en Irak et au Liban ; que les #4 et #5 sont bienvenus chez les réformateurs modernistes de Turquie ; et que le #6 est plébiscité par les laïcs.

Dites nous ce que vous portez et nous vous dirons qui vous êtes : les Egyptien-ne-s votent le #4 à 52% ; les Irakien-ne-s préfèrent le #4 (44%) et le #3 (32%) ; les Libanais-es se sentent mieux avec le #6 (49%) le #4 (32%) ; les Pakistanais-es en pincent pour le #4 (24%), le #3 (31%) ou le #2 (32%) ; les Saoudien-ne-s n'aiment que les yeux  #2 (69%) ; les Tunisien-ne-s sont plus discrets avec 15% de #6, 23% de #5 et 57% de #4 ; quand au Turques, on voit encore l'influence de la laïcité avec 32% pour le #6, 17% pour le #5 et 46% pour le #4.

Mais toutes ces considérations doivent être relativisées à l'aune de cette dernière question/réponse : une majorité de citoyennes et citoyens (y compris en Arabie saoudite) pensent que chacune ou chacun doit pouvoir s'habiller comme elle/il l'entend !

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En 2014, l-i-b-é-r-e-z vous ! Et d'abord de 2013 (donc de vous-même)...

Posté par : Sylvie Braibant

Tageszeitung.750

C'est une invitation en forme de voeux que nous envoie la Tageszeitung de Berlin pour ce nouvel an et que je vous adresse à mon tour : "Et de quoi devriez-vous vous libérer ?"

Et juste en dessous, la princesse a réussi à s'enfuir de la tour où elle était prisonnière, la paire de ciseaux à la main, la longue natte encore accrochée (et sans doute qu'elle est bien contente aussi de se débrasser de cette coiffure tyrannique...) : "Youpi ! Enfin libre !"

Et qui voit-on là-bas tout au fond, en haut d'une autre tour ? Un pauvre garçon bien en peine, qui n'a pas réussi à sortir de son enfer, malgré sa longue barbe. Il appelle au secours, le bougre : "Vite ! Donnez moi les ciseaux !" Sauf qu'on n'est pas sûr qu'il sache s'en servir... aussi bien que la dame.

On le laisse à ses réflexions et on saute aux conseils du quotidien berlinois : "Or donc, il nous faut nous libérer de nos rôles sexués, de nos identités, de la jeunesse éternelle, de la dictature, de la guerre civile en Syrie, de l'idéal petit bourgeois du couple, des nationalismes. Et de la télévision !"

Alors chèr-e-s lectrices-teurs, je vous souhaite pour 2014, avec cette bonne fée, légèrement ivre, une bonne émancipation de vous-même, qui est sans doute l'une des clés du bonheur !!!!!

Sylvie Braibant, rédactrice en cheffe de Terriennes (TV5MONDE)
 

 

avril 2014

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