De gauche à droite et retour
Posté par : Sylvie Braibant
C’est l’une des dévotions familiales : la gifle de Beate Klarsfeld assénée sur les joues plutôt rebondies du chancelier allemand et ancien nazi Kurt Georg Kiesinger le 7 novembre 1968 à Bonn. Juste après que cette jeune femme, se faisant passer pour journaliste, ait commis ce geste magnifique, on voyait les courtisans de la CDU se précipiter pour caresser ce visage marqué par les cinq doigts d’une main délicate. Depuis, les Klarsfeld ont accompagné mes parents, ma mère surtout, et moi, dans le Loiret où je vis, celui des camps d’où partaient les convois d’hommes, de femmes, puis d’enfants vers les camps dans la mort, je ne manque jamais leurs venues chaque mois de juillet, celui des rafles de 1942, à Beaune la Rolande. Beate est toujours présente légèrement en retrait, derrière leurs camarades rescapés, parce que malgré cette gifle et d’autres actions d’éclat, comme la poursuite de criminels de guerre, elle l’Allemande doit rester en retrait, du moins en France où elle a choisi de faire sa vie d’adulte.
Mais voici qu’en Allemagne, son visage s’affiche à la Une de la plupart des journaux, pour un nouvel épisode flamboyant : le parti de gauche Die Linke, le plus à gauche de l’échiquier allemand, où l’on compte un certain nombre d’anciens communistes Est allemands, a décidé de soutenir sa candidature à la présidence de l’Allemagne. On peut rêver, mais bien entendu cette initiative n’a aucune chance d’aboutir contre le candidat des partis de la coalition gouvernementale et des principales formations d'opposition, Joachim Gauck. Tous ces partis se sont mis d'accord le 19 février sur le nom de ce pasteur de 72 ans qui fut un défenseur des droits de l'homme dans l'ex-RDA et qui deviendra sans aucun doute le nouveau président le 18 mars 2012. La fonction est avant tout symbolique et morale. Le précédent président Christian Wulf, membre de la CDU comme le giflé Kiesinger, a démissionné en février 2012 après avoir été compromis dans un scandale financier – il aurait bénéficié d’un prêt de 500 000 euros de la part d’un financier de sa région la Basse Saxe, un fait qui n’aurait provoqué aucun soulèvement de sourcil de ce côté ci du Rhin…
La candidature sans lendemain de Beate Klarsfeld soulève tout de même des questions : en France, aux côtés de son mari Serge et de son fils Arno, elle affiche un soutien indéfectible au candidat président sortant, Nicolas Sarkozy. Est-ce à dire que l’Ump française serait plus proche de la gauche radicale que de la droite conservatrice allemande ? Ou bien que l’émotion prend le pas parfois sur la raison et la pensée politique ?
Autre emblème de la confusion gauche droite, les Izvestia de Moscou, nées avec la révolution, la première, celle de février 1917, ont conservé leur nom, malgré quelques virages idéologiques à 180°. Le quotidien fête en grande pompe son 95ème anniversaire, fier d’avoir survécu à la fin de l’Union soviétique, autrefois propriété de l’Etat, aujourd’hui celle des banques, autrefois fidèle, quoique plus « intellectuel » que la Pravda, soutien du Parti communiste, aujourd’hui allié du pouvoir de Vladimir Poutine.
Mais ce qui rend fier surtout l’équipe de journalistes du quotidien russe n’est pas tant d’avoir surmonté les chaos de l’histoire que d’avoir résisté aux assauts des nouveaux médias sur Internet et à la transition économique du socialisme au capitalisme sauvage. Le tirage a tout de même sombré de 1 million au temps de la splendeur à 250 000 exemplaires quotidiens aujourd’hui…
Mais cette résistance aux coups de boutoir du temps et aux nouvelles technologies s’est accompagnée de quelques compromis pour ne pas dire compromissions avec le pouvoir post soviétique : un temps propriété de Gazprom, la multinationale étatique, les rédacteurs en chef pouvaient valser si la ligne éditoriale froissait en haut lieu, comme en septembre 2004, après la prise d’otages très meurtrière de l’école de Beslan en Ossétie du Nord.
Alors plutôt que de revenir sur ses heures de gloire aux jours de la révolte de Kronstadt en 1917, où à son engagement pour la perestroïka de Gorbatchev, le quotidien préfère se mettre en valeur au milieu d’une liste mondiale des plus vieux journaux, essentiellement anglosaxons, pour célébrer sa survie….
