Tristes tropiques

Posté par : Sylvie Braibant

Amerindcan_lp La capuche de fourrure laisse seulement apparaître les yeux noirs, et ce regard est triste. C’est celui d’un enfant, à la Une de La Presse, quotidien très populaire au Québec. Le journal a choisi de zoomer sur la triste condition des enfants amérindiens de la province : chaque année 12% d’entre eux sont retirés de leurs familles, sur décision de la DPJ (Direction de la protection de la jeunesse), dont le tiers a moins de cinq ans. La plupart sont placés loin de leur foyer d’origine, chez des « Blancs », loin aussi de leur culture parentale. Ces situations déchirantes découlent de la misère sociale et culturelle, avec les ravages de l’alcool et de la drogue qui y sont associés, à l’œuvre parmi les Premières nations, notamment au Québec.

Louise Leduc, auteure de l’enquête, est allée à la rencontre des communautés dévastées : dans l’une d’entre elles, le vice-chef lui a annoncé que 90 des 600 enfants mineurs, vivaient « à l’extérieur ». Les critères d’enlèvement des enfants et de placement sont très sévères : la pauvreté et l’état physique ou psychologique des parents conduisent trop rapidement à des mesures d’éloignement. Et les enfants ne peuvent être mis dans des familles proches, puisque les règlements exigent que chaque mineur dispose d’une chambre, ce qui est rarement le cas chez les groupes autochtones surpeuplés. La représentante d’un conseil autochtone s’insurge : « Est-ce si grave qu’une petite fille de 4 ans dorme dans la même chambre qu’uneBilde_2 autre de 7 ans ? » Guylaine Gill, directrice générale de la Commission de la santé et des services sociaux des Premières nations du Québec et du Labrador est, pour sa part, hors d’elle : «  Est-ce qu’on accepterait que des centaines de petits Québécois prennent le chemin de l’Ontario, faute de moyens ici ? Chez nous, c’est ce qui se passe, et ça fend le cœur de voir tous ces enfants, qui ne parlent souvent que leur langue autochtone, parachutés dans une famille où l’on ne s’exprime qu’en français ou en anglais. » Car c’est bien là, la question essentielle de cette politique de « condamnation » plutôt que de prévention : l’éloignement de ces enfants accentue l’acculturation et donc éventuellement fabrique de futurs déracinés, perméables  aux oublis procurés par l’alcool et la drogue, en un cercle vicieux infernal…

Bebcan_tgam Le « Globe and Mail » anglophone, mais tout autant canadien, soulevait pour sa part un autre lièvre : de plus en plus de bébés prématurés du pays et leurs mères sont envoyés aux Etats-Unis voisins, faute de lits disponibles dans des maternités spécialisées, et d’un plan réel stratégique destiné à une prise en charge de qualité de la natalité. Ce quotidien de référence pointe une décadence alarmante : en 1990, le Canada occupait le sixième rang de la plus basse mortalité infantile dans le monde. En 2005, il a reculé à la vingt-cinquième place, ce qui le place à égalité avec l’Estonie par exemple. Des pédiatres très renommés lancent un appel urgent au gouvernement fédéral pour que la néo-natalité retrouve ses lustres, mais au-delà, c’est tout le système de santé et de sécurité sociale qui est pointé du doigt, comme il l’avait été très méchamment au début des « Invasions barbares », du délicieux Denys Arcand.

Ombres chinoises

Posté par : Sylvie Braibant

Donc, résumons : à ma droite, un espion à la mode ancienne, qui a pensé œuvrer, sinon pour le bien de l’humanité, du moins pour une partie. À ma gauche, un fanatique apocalyptique, auteur présumé d’attentats très meurtriers. Le premier risque la prison à vie ; le second roule carrosse.

Isr_ha_2 Examinons le premier cas, à la lumière de la presse israélienne. Dans un bel ensemble, du ministère des Affaires étrangères au Premier ministre en passant par le Mossad, bref, tout ce qui fait autorité en Israël a poussé des cris d’innocence. Comment ? Encore un officier américain qui espionnait pour nous ? Ben Ami Kadish, jamais entendu parler ! Les journaux, eux, ont poussé des cris d’étonnement. Mais pourquoi donc ? Pourquoi Israël, si proche de son grand ami occidental irait-il l’espionner ? Surtout dans les années 80, lorsque pas une ombre ne venait ternir les relations entre les deux pays ? Mais les faits sont là : après l’affaire Jonathan Pollard qui avait entamé la confiance entre Israël et les États-Unis en 1985, voici le cas Ben Ami Kadish, arrêté mardi 22 avril et qui est passé immédiatement aux aveux : oui, il a bien renseigné les services israéliens entre 1979 et 1985, alors qu’il travaillait comme ingénieur dans l’armée américaine. Comme Jonathan Pollard, condamné à la perpétuité et toujours emprisonné, l’argent ne semble pas avoir été le moteur de ses activités deSpy_pollard renseignement, mais l’idéologie, celle de la sécurité de l’État d’Israël, comme les agents soviétiques du bon vieux temps de la guerre froide. 1979 – 1985, c’est du reste, exactement la période de la perestroïka et du basculement de l’Urss, lorsque le terrorisme n’avait pas encore envahi la planète. L’éditorialiste d’Haaretz se place cependant au jour d'aujourd’hui et mesure les dégâts que pourrait entraîner cette nouvelle affaire d’espionnage : « Une étrange dualité continue à caractériser les relations entre Israël et les États-Unis. » Un pas de deux, autour "d’un je t’aime, moi non plus" permanent.

Ind_tt En Inde, nous rapporte le Telegraph, les services de renseignements du sous-continent, comme on appelle ce vaste pays, sont eux impliqués dans un scandale de passeports disparus, et puis d’étouffement dudit scandale. 500 passeports vierges ont disparu du consulat de Dubaï, mais déjà dûment tamponnés, ce qui permet de fabriquer à la chaîne de vrais faux documents, quasiment indécelables. Du coup, toutes les  chancelleries du monde résonnent de clochettes d’alarme. Dans une région aussi sensible que celle où se trouve l’émirat de Dubaï, entre quelles mains se retrouveront les précieux sésames ? Et avec quelles complicités ont-ils ainsi été soustraits aux services consulaires indiens ? Les services de renseignements indiens ont tenté d’étouffer l’information parce qu’ils connaissent en partie les réponses. Les papiers n’ont pu disparaître qu’avec la connivence de personnes haut placées au Consulat, parce qu’il faut disposer déjà d’un certain rang dans la hiérarchie pour pouvoir84pxindiapassport les détenir, surtout lorsqu’ils sont prêts à l’emploi. Et, par ailleurs, il semble qu’un certain nombre de ces passeports aient été transmis à des membres influents de la famille Dawood, fleuron de la mafia islamiste, et dont l’un des rejetons, Ibrahim, est l’homme le plus recherché du pays pour son implication dans le très meurtrier attentat de Bombay en 1993 (253 morts), et de quelques autres. Ce parrain, proche d’Al Qaïda, a le triste privilège d’être inscrit sur la liste américaine des « terroristes de masse » et serait réfugié au Pakistan, autre grand allié des États-Unis. Paradoxe, quand tu nous tiens…

Glamour

Posté par : Sylvie Braibant

Can_np En russe, « people » se dit « glamour » - гламур -, c'est dire     qu'il a fallu aller chercher loin pour qualifier une presse qui n'existait pas en Russie jusqu'aux basculements politiques du siècle dernier. Les tabloïds nés dans l'ère postsoviétique ont plutôt construit leur (mauvaise) réputation ou fait leur miel sur les crimes, les extra-terrestres et autres mysticismes, que sur les affaires de coeur des dirigeants politiques ou vedettes du show biz. Et voici qu'un hebdomadaire moscovite a voulu brisé les tabous : le Moskovski Korrespondant, aux manchettes souvent populistes mais pas trop vulgaires, a annoncé voilà quinze jours dans un même article, le divorce et le remariage du futur ex-président et bientôt Premier ministre Vladimir Poutine, et cela sans l'usage du conditionnel. L'information a couru le monde, et a même fait la Une du sérieux et conservateur canadien National Post.

Que disait le journaliste Serguei Topol, avec l'aval de son rédacteur en chef, dans son papier ? Que de source sûre, « plusieurs sociétés de la capitale, spécialiséesMk dans l'organisation de fêtes pour les entreprises se disputent un appel d'offres secret pour l'organisation des noces de Vladimir Poutine et de la députée du parti présidentiel Russie unie à la Douma, Alina Kabaeva » (âgée de 25 ans, originaire d'Ouzbekhistan, et ancienne championne olympique de gymnastique). Selon le journal, « le président Poutine, lui-même ancien champion de judo, ne serait pas indifférent au charmes des jeunes sportives. C'est le syndrome Sarkozy, concluait-il. » Vendredi dernier, en visite chez son ami Silivio Berlusconi, autre séducteur aimable avec les jeunes femmes, Vladimir Poutine a du répondre à la presse italienne, plus intéressée par ce sujet que par la politique internationale de la Fédération de Russie. Après avoir démenti avec le sourire, Vladimir Vladimirovitch a noyé le poisson en proclamant « qu'il aimait toutes les citoyennes russes »,  pas mécontent manifestement d'apparaître comme un homme à femmes, exactement comme ses amis Silvio et Nicolas…

Pois2 Au delà de l'anecdote, au delà des affirmations et des démentis (voir le fameux SMS «si tu reviens, j'annule tout»), la comparaison avec la France n'est pas si saugrenue. Les deux présidents prétendent aimer la compagnie des femmes, en politique, et vouloir dépoussiérer les mauvaises habitudes de leurs pays respectifs. Le président français s'était moqué d'une Cour de cassation composée d'hommes en gris alignés comme des petits pois («Je regardais la salle, je voyais 98% d'hommes (...) qui se ressemblaient tous, mêmes origines, même formation, même moule, la tradition des élites françaises, respectables, bien sûr, mais pas assez de diversité") ; le Russe a imposé des jeunes femmes (et pour la plupart d'anciennes sportives de haut niveau) sur les listes électorales des dernières élections législatives, en décembre 2007. Mais ces gestes ressortent-ils encore de la politique, ou déjà de l'esthétique et du spectacle ? Quant au Moskovski Korrespondant, il vient d'annoncer sa fermeture, après s'être excusé auprès du Kremlin, mais en affirmant que sa suspension tenait uniquement à des problèmes financiers, et surtout pas politiques...

Féminin pluriel

Posté par : Sylvie Braibant

Aus_age En Australie, la semaine fut fructueuse pour les femmes. Le samedi la presse se félicitait de la nomination de Kay Goldsworthy à la charge d’évêque, une première. Et le lundi, tout le pays applaudissait le choix de Mme Quentin Bryce comme future gouverneure générale d’Australie, la plus haute fonction publique de cet État, une autre hardiesse. C’est donc une femme de 51 ans, mère de jumeaux, qui pousse la dernière barrière patriarcale de l’Église anglicane australienne. Non sans controverse du reste : même si la majorité des diocèses ont ouvert depuis une vingtaine d’années la prêtrise aux femmes, il reste quelques irréductibles comme le très riche et influent évêché de Melbourne, qui ne reconnaîtra pas la nouvelle « Montseigneure ». La dame qui arbore un très joli tailleur sombre de pasteur, le col blanc bien ajusté, exulte : « J’espère vraiment que c’est un signal pour toutes les femmes qui se sentent appelées par Dieu pour être ses ministres, afin qu’elles se réalisent, et qu’elles imaginent un jour accéder aux plus hautes dignités, sans tambour ni trompette. »

« L’histoire en marche ». C’est avec ce titre que la plupart des quotidiens ont accueilli l’autre « électionGouvaus_cm », celle d’une Australienne, venue de la terre nourricière, née dans le bush profond, au titre de « Gouverneur général », c’est-à-dire, dans ce toujours État membre du Commonwealth, représentante de la Reine d’Angleterre, l’équivalent du président dans une République. Elle a ainsi mis fin à une domination masculine de 107 ans sur ce mandat, qui est loin d’être seulement honorifique. Les pouvoirs de la future Gouverneure générale sont en effet très étendus, et dans toutes les sphères, constitutionnelle (elle nomme les juges suprêmes), législative (elle convoque et dissout le Parlement), exécutive (elle préside le Conseil des ministres). Cette ancienne avocate de 65 ans, mère de cinq enfants et grand-mère de cinq autres, dont les luttes féministes passées sont connues, jubile : « Ce que ces jours-ci disent aux femmes et aux filles de ce pays, c’est que désormais vous pouvez faire ou être ce que vous voulez ! » Le Premier ministre australien, le travailliste Kevin Rudd, et le réel détenteur du pouvoir politique, comme dans la mère patrie européenne, a salué l’entrée définitive de l’Australie dans la modernité. Mais à quand un Premier ministre aborigène ? On aura aussi noté que les deux élues de la semaine se ressemblent, dans leur silhouette élancée, leur coupe de cheveux, leur sourire assuré. Une image positive des femmes en somme.

Ft Loin, très loin, de ces modèles sobres et élégantes, une autre femme faisait la Une, au même moment, chez le lointain et ancien colon. Sue Telly, aujourd’hui âgée de 51 ans (tiens, comme notre Madame l’Évêque), était à l’affiche du Financial Times. Pour ce qu’elle était voilà 13 ans. Ou, plutôt, pour l’interprétation de ce qu’elle était dans le regard et sous le pinceau de l’un des artistes contemporains les plus renommés. Ce peintre des tourments de la chair et de la nudité crue maintient toujours une affection particulière pour cette toile, « Les bienfaits du sommeil sur la surveillante Freud_23663a_2 ». Et pourtant, jusqu’à présent, elle était restée soustraite au public, propriété d’un collectionneur privée. Mise aux enchères le 13 mai prochain à New York, elle devrait battre tous les records de prix pour une œuvre d’un créateur encore vivant. Lucian Freud, petit-fils de Sigmund, avait été enthousiasmé par ce modèle que lui avait indiqué l’Australien (encore une fois, vive le Commonwealth !) Leigh Bowery. Une femme à la mesure de sa démesure. Et belle. Et qui donnerait sûrement à penser au grand-père…

Notre agent sur Internet

Posté par : Sylvie Braibant

Usat La communauté des services secrets est à la croisée des chemins. C’est ce que nous dit USA Today à l’occasion d’une grande enquête sur le fonctionnement des agences de renseignements américaines. Les espions à la mode de papa, en imperméable gris, couleur de pluie, munis de multiples gadgets d’attaque ou d’autodéfense sont en passe d’être relégués définitivement sur les rayonnages des bibliothèques (ah, relire absolument l’hilarant « Notre agent à La Havane, de Graham Greene). Finies aussi les missions exaltantes à l’autre bout du monde… L’agent double ou triple d’aujourd’hui et de demain ne quittera pas sa chaise de bureau, les yeux rivés à son écran, toute l’habileté concentrée dans le doigt scellé sur la souris, à la recherche des Osint (Open-source intelligence) disponibles sur la toile. Désormais, pour celui qui sait chercher, tout est à portée de clic : la stratégie d’Al Qaïda, l’état de l’avancée de l’énergie nucléaire en Iran, les mouvements de troupes en Tchétchénie, ou bien l’inverse, c’est-à-dire des informations fausses destinées à tromper l’adversaire mais dont l’analyse est tout autant riche d’enseignements.

Le problème, c’est une double résistance interne. Celle des employés du renseignement qui s’étaientHavane_2 engagés par esprit d’aventure et un certain romantisme, mais aussi celle des instituts qui ont du mal à imaginer l’espionnage sans secret. Si toutes les informations importantes sont disponibles au vu et au sus de tout le monde, c’est peut-être qu’elles ne sont pas vraiment importantes, pensent-ils. Trop facile, ajoutent-ils. Pas tant que ça, rétorquent les partisans d’une révolution informationnelle, la toile, c’est le vertige de données « brut », un magmas de vrai et de faux, qu’il faut savoir classer et analyser. Pour être plus convaincants, ils rappellent que c’est grâce aux Osint que les Etats-Unis ont pu estimer avec précision l’avancée du nucléaire en Iran, et qu’ils ont infléchi leur politique vis-à-vis de ce pays. La réforme a aussi un coût : le renouvellement de tout le parc d’ordinateurs. Sans compter les risques d’obésité liés à la position assise toute la sainte journée de travail.

Nucliran_id Mais encore plus accessible que les données sur Internet, on peut leur suggérer de lire le journal. L’espion de demain emportera son ordinateur portable dans un charmant café à Washington, au lieu de rester cloîtrer dans la cité dortoir de  Langley (siège de la CIA),  et lira tranquillement toute la presse mondiale, le Iran Daily, ce quotidien anglophone destiné à porter la bonne parole du gouvernement iranien à travers la planète par exemple, grâce au wifi, sur son écran. Dans l’édition du 8 avril, jour de la fête du nucléaire au pays des Persans, il aura la liste de toutes les magnifiques réalisations, qualité et nombre des centrifugeuses par exemple, accomplies par la puissance moyen-orientale. Le seul risque du métier sera désormais de renverser la tasse de café brûlant sur son pantalon…

Performance

Posté par : Sylvie Braibant

Antonio La caméra épouse les corps. La femme est allongée, le visage tourné vers l’homme, à moitié enfoui dans les draps du lit. Elle pleure et se lamente. Celui de l’homme est inexpressif, vaguement ennuyé. Puis il se redresse, légèrement voûté, comme englué dans son immobilité. Il se lève et s’en va. La femme gémit de frustration. Ainsi commence Le Bel Antonio, film réalisé par Mauro Bolognini en 1960, sur un scénario de Pier Paolo Pasolini, une adaptation d’un roman de Vitaliano Brancati (1949).  Une évocation de l’impuissance masculine dans une Sicile machiste, encore marquée par le fascisme. Thème récurent de la littérature, en particulier chez les écrivains russes de la fin du XIXème siècle, La Sonate à Kreutzer de Léon Tolstoï mais aussi le triangle amoureux imaginé par le penseur révolutionnaire Nicolaï Tchernichevsky, une femme – deux hommes, l’un au lit, l’autre pour l’esprit…
Imaginations et digressions mortes aujourd’hui avec l’avènement, voilà dix ans du Viagra, pilule du bonheur destinée à vaincre les dysfonctionnements érectiles, tout autre mot désormais balayé par le politiquement correct.

Un anniversaire fêté par la presse à travers le monde, et pas seulement occidental, entre enthousiasme etViagraaut_kur_2 désappointements, selon l’endroit d’où l’on regarde… Le très sérieux Kurier autrichien en a même fait sa Une et consacré pas moins de quatre articles, dans une veine plutôt ardente, aux effets miraculeux du losange bleu, sous le titre en forme de jeu de mots : « Viagra : une carrière vigoureuse ». Très vigoureuse, si l’on croit les chiffres livrés par le Parisien : 35 millions d’hommes à travers le monde l’auraient utilisé durant cette décennie avec des raisons tout de même assez variables, et finalement avec des succès mitigés.  Selon l’hebdomadaire marocain La Vie économique, sa prospérité au Maroc, pourtant difficilement mesurable, dans un pays toujours marqué par les tabous autour de la sexualité, concernerait surtout des couples mariés. Il paraît que plus de 20% des séparations, dans le monde, seraient dues aux pannes de la libido masculine… Ces mesures sont toujours étonnantes, dans une sphère où le mentir vrai induit la parole. La Tribune de Genève n’est pas en reste : au pays du chocolat antidépresseur et de la précision horlogère, les médecins ne tarissent pas d’éloges, malgré ce bémol d’un psychiatre : « l’utilisation du viagra peut aussi mener à des rapports non désirés et mettre le couple en difficulté. » Et même à la tromperie, si l’on en croit certains quotidiens nord-américains qui racontent avec délices des divorces célèbres, où après la prise du médicament miracle, les messieurs se sont sentis pousser des ailes et ont commencé à butiner au grand dam de leurs dames.

Abeilles_2 L’Observer de Londres a donc choisi de raconter l’envers du décor, celui du culte de la performance, duquel toute émotion est bannie, aux Etats-Unis, au Brésil, ou même en Chine, mais aussi de l’augmentation parfois exponentielle des maladies sexuellement transmissibles. La prise de Viagra, parfois associée à la cocaïne, vise à réaliser des « prouesses », surtout dans le regard masculin, et devient chez certains (et plutôt jeunes) hommes, une drogue de confort, ou encore récréative, chez des personnes qui n’en ont nul besoin. Du coup, la copie et la contrefaçon prospèrent : en janvier dernier, les douaniers de Roissy ontViagra saisi 224 000 cachets, soit 56 000 boîtes, contrefaisant les marques Viagra et Cialis dans un chargement en provenance d'Inde et à destination du Brésil, pour une valeur de 2,4 millions d'euros. En Russie, un homme d’affaire s’est lancé dans la production à haute dose de l’Impaza (contraction des mots imposant et impuissant…), moins cher que l’original, avec un succès commercial immédiat. Il paraît que « la vie sexuelle en Russie est difficile », dit Igor Kon, qui était philosophe et sociologue avant de devenir l'un des principaux sexologues du pays. « Chez nous, le pouvoir est pour la reproduction et contre le sexe, tandis que la population est pour le sexe et contre la reproduction », ajoute-t-il. Qu’il est loin le temps de la « monogamie successive » exposée (et pratiquée) par la féministe Alexandra Kolontai, dans « L’amour chez les abeilles travailleuses » !

Lames de fond

Posté par : Sylvie Braibant

Aus_cm Les photos en noir et blanc nous propulsent immédiatement dans l’histoire, voire le mythe. C’est une mise en condition du lecteur, australien en l’occurrence. Ces visages sympathiques et souriants, ou ces rangées de marins joyeux immortalisés devant leur navire, actionnent un réflexe de fierté émotionnelle. Ils sont autant de Guy Môquet  des antipodes. Tous les quotidiens du pays arboraient leurs images pour une communion nationale, autour du bateau de guerre australien le plus célèbre, et retrouvé au fond de la mer la semaine dernière, après presque 70 ans de mystère et de silence radio. Le Sydney, deuxième du nom, était la perle de la marine royale australienne. Une merveille de technologie pour l’époque, pouvant embarquer jusqu’à 650 matelots, mis à l’eau en 1934 et qui sillonnait les mers avec mission de patrouille, d’observation ou d’escorte dans les premières années de la Seconde guerre mondiale.

Aus_smhJusqu’à ce 19 novembre 1941, ou de retour d’une charge d’accompagnement et de protection d’un transporteur de troupes, il fit une bien mauvaise rencontre en croisant le Kormoran, un navire du guerre allemand, camouflé en  paquebot de commerce hollandais. Les deux disparurent corps et biens dans la bataille  qui suivit sans qu’on ne retrouve jamais le lieu du naufrage (la totalité de l’équipage côté australien soit 645 personnes, mais 317 survivants de l’autre). Certains affirmèrent que les autorités australiennes avaient délibérément empêché toute recherche à ce sujet, pour masquer une erreur de trajet. Une hypothèse rejetée aujourd’hui par les découvreurs de l’épave, ou plutôt des deux épaves, l’allemande et l’australienne retrouvées à quelques kilomètres de distance. « C’est un jour historique ! » a simplement déclaré le Premier ministre. Mais les quotidiens estiment que les questions demeurent.

Voiletribg_2 À bâbord toute ! Nous voici maintenant en Suisse, un pays sans rives maritimes mais pas sans mal de mer… Les dernières vagues ont été soulevées par la ministre des Affaires étrangères, Mme Micheline Calmy-Rey, en voyage en Iran, pour favoriser la signature d’un gros contrat gazier entre une entreprise suisse du secteur de l’énergie, EGL, et la NIGEC (National Iranian Gas Export Company). Tout a fait polémique dans ce voyage, à l’extérieur comme à l’intérieur, sur le fond comme dans la forme. À l’extérieur d’abord, et aux Etats-Unis ou en Israël en particulier, dont les diplomaties ont été très fâchées par la date du voyage, juste après des élections législatives à Téhéran, entachées de fraude et par l’objet du voyage ensuite, un marché pour la fourniture de 5,5 milliards de gaz pendant vingt-cinq ans, à partir de 2011, et cela en plein dispute autour du nucléaire…

En Suisse, c’est sur la forme que les passions se sont déchaînées : d’abord à cause de la présence d’uneVoilematin_2 ministre venue plaider la cause d’une entreprise privée. Mais surtout, parce que ladite ministre portait un foulard sur la tête lors de sa rencontre avec le président Ahmadinejad, un joli et long voile blanc, qui lui allait d’ailleurs très bien.
Sur le principe de sa visite, la cheffe de la diplomatie helvétique rappelle que son « ministère accompagne les discussions autour de ce contrat depuis un an, et que les relations bilatérales entre l’Iran et la Suisse sont fréquentes. » Par ailleurs, elle estime de « son devoir de défendre la prospérité de la Suisse en apportant son soutien à une entreprise privée ». Et elle insiste : « ma venue n’était pas une précondition posée par les Iraniens, mais en n’honorant pas leur invitation, il y avait un risque ». Les Américains ont annoncé qu’ils vérifieraient la validité du contrat…
Sur le reste, Micheline Calmy-Rey balaye d’un revers de main les attaques des féministes des deux pays : « On m’a toujours dit que lorsqu’on est invité, on respecte les coutumes locales. »

Aimons nous les uns les autres

Posté par : Sylvie Braibant

Paixcol_etDurant quelques heures, le pont Simon Bolivar, à la frontière entre la Colombie et lePaixven_eu Venezuela avait dimanche après-midi, un petit air de Woodstock, où pendant trois jours et trois nuits, voilà bientôt trente ans, on avait célébré le « peace and love ». Paix donc, et cette fois « sans frontières », c’est comme ça que les organisateurs ont nommé leur concert géant où se sont massées entre 100 000 et 200 000 personnes, surtout des Colombiens nous dit la presse de Bogota, il y en a toujours de plus pacifiques que d’autres. El Universal de Caracas, lui n’a pas compté, parce que lorsqu’on aime, on ne compte pas, alors peu importent les nationalités, tout n’était visiblement que fraternité et entente entre les peuples.

Un concert sans frontières sur une frontière naturelle donc : le pont Simon Bolivar relie Cucuta (Colombie) et San Antonio del Santa_rosa_sucumbios_432Tachira (Venezuela), au-dessus de l'étroite rivière Tachira, elle-même noyée ce jour-là sous la foule. Avec les appels aux sourds des plus grandsWoodstock_redmond_stage_2 artistes de la musique latino : aux Farc pour la libération d’Ingrid Betancourt ; aux gouvernements, colombien, équatorien, et vénézuélien pour qu’ils cessent leurs gesticulations guerrières. « Nous ne sommes qu’un seul et même pays » ont-ils même fini par hurler !

Sraschi_scmpLes images de paix sont plutôt rares à la Une des quotidiens du monde ces temps-ci.Jdcentre_d20080319 Et pourtant cette semaine est aussi la 19ème de la presse et des médias dans l’école. L’occasion pour les petits écoliers de la planète francophone de se familiariser avec l’écriture de l’histoire immédiate. Sauf ceux de Honk Kong, renvoyés chez eux depuis quelques jours, pour cause de nouvelle menace aviaire : toutes les écoles maternelles et primaires sont fermées pour au moins deux semaines après le décès d’une élève de 3 ans (sa sœur de 7 ans ayant surmonté la maladie), victime du virus H5N1 (à moins que ce ne soit le H3N2, le même sous une autre forme) ou encore du SRAS, les acronymes varient de la Chine à Miami, en passant par la Thaïlande.

Les citoyens de cette mégalopole se sont bien sûr affolés, mais le principe deSrastha_tn précaution est tel aujourd’hui que les autorités ne veulent plus prendre aucun risque. Thomas Tsang Ho-fai, le contrôleur général des services de protection de la santé a pourtant reconnu qu’il n’y avait aucun élément pour prétendre que le danger sanitaire était plus élevée cette fois que lors des deux dernières années (144 cas en 2006, 177 en 2007, et 166 cette saison). Mais on ne sait jamais. Et la fermeture des écoles n’est que la mesure plus spectaculaire de toute la série annoncée. De quoi faire un peu oublier le Tibet…

Dévoilements

Posté par : Sylvie Braibant

Lt603une_copieC’est à une promenade en lisière que je vous invite cette semaine, aux limites du visible et de l’invisible, de l’apparence et du caché. Notre déambulation commencera en Suisse, avec une décision de justice qui a suscité beaucoup de commentaires dans les quotidiens du pays : le Tribunal fédéral, instance judiciaire supérieure de la Confédération helvétique a décidé que le port du voile islamique ne pouvait être un motif de refus à la naturalisation. Deux assemblées communales du canton d’Argovie, des villages de Birr et Buchs, tout au Nord du pays et de parler alémanique, avaient refusé à deux résidentes leur demande de devenir suissesses parce que celles-ci, coiffées de leurs foulards, ne leur semblaient pas assez intégrées. Deux recours ont été déposés : le premier par la citoyenne de Buchs, mère de famille arrivée en Suisse voilà près de trente ans, l’autre par le mari de l’habitante de Birr. Le Tribunal fédéral dans sa double décision a établi que « le simple port du foulard ne traduisait pas une attitude de manque de respect à l’égard de l’ordre constitutionnel. Il n’exprime pas en soi un avilissement des femmes (…) ».

Mais la suite, et la différence finale de traitement entre les deux cas n’est pas moins intéressante : la398pxbirrkirche_2 femme qui avait elle-même déposé son recours a été jugée suffisamment intégrée pour être, en fin de compte, naturalisée ; celle qui avait agi à travers son mari, ou son mari pour elle, a été estimée inapte, selon les critères linguistiques et civiques exigés… Denis Masmejean, l’éditorialiste du Temps, se félicite de ce jugement mais s’interroge sur l’effet que celui-ci aura sur l’initiative populaire de l’UDC (parti d’extrême droite) soumise au vote d’ici trois mois et qui propose de revenir aux naturalisations par voie de référendums locaux, qui permet aux populations de choisir qui a le droit d’accéder au bonheur d’être suisse…

En Israël, le quotidien Haaretz s’est penché sur une pratique en apparence futile, mais Beautisr_harévélatrice d’une forme de contournement, voire de résistance aux tabous religieux. Des femmes des communautés juives ultra orthodoxes se maquillent et fréquentent même des salons de beauté spécialisés dans le rehaussement du naturel. Ces derniers se sont même développés grâce au bouche-à-oreille, en dépit du précepte que « le charme est trompeur et la beauté n’est que vanité » et que la pratique du maquillage est parfois assimilée à du tatouage. Ils ont dû s’adapter à l’exigence de discrétion de ces nouvelles clientes : doubles entrées, cabines privées mais aussi adaptation des tarifs à une population souvent désargentée faute de revenus autonomes. Certaines se contentent même de conseils à appliquer à domicile. Ce sujet a fait l’objet d’une thèse universitaire : la chercheuse Sima Salzburg a conclu que l’apparence était d’une grande importance chez les femmes ultra orthodoxes y compris au sein des sectes hassidiques les plus radicalement religieuses. Et cela d’autant plus, que lors de la très éphémère rencontre avec l’époux choisi pour elle par sa famille, la jeune femme n’a que son allure à offrir. Mais aussi parce que ces soins intimes sont un ultime refuge intérieur…

De la condition des femmes, dans les espaces publics et privés, le Los Angeles Times a fait la pierreFemmekosca_lat angulaire de la naissance d’une nation, de son accession à la communauté internationale et à l’état de droit. La journaliste Tracy Wilkinson est retourné à Pristina, capitale du très jeune Kosovo indépendant avec cette question : « l’indépendance, qui en est à un stade embryonnaire, et qui n’est pas encore reconnue universellement, apportera-t-elle un changement au statut des femmes et permettra-t-elle l’éradication du trafic de chair humaine dont elles sont l’objet ? Ou au contraire, les gangs organisés, qui fricotaient avec les indépendantistes, auront-ils encore les coudées plus franches pour poursuivre leurs pratiques ? » Le Kosovo, proche de l’Albanie, était devenu la plaque tournante de la prostitution mafieuse en provenance des pays de l’Est. Et les pratiques sociales, majoritaires dans la communauté albanophone, en font l’une des zones européennes les plus touchées par les violences familiales et conjugales contre les femmes. Violences physiques mais aussi matérielles, avec la dépossession systématique des filles de leurs héritages et revenus. Au terme de sa visite d’un refuge à l’autre, d’un tribunal à l’autre, l’avenir semble ambigu : si la police intervient de plus en plus souvent à l’appel des femmes, les hommes ne sont presque jamais poursuivis et le trafic de prostituées semble toujours promis à un futur radieux.

Lettrejsl_d20080306Notre voyage s’achève en Saône et Loire, un département quelque peu accidenté et enclavé du centre de la France. Le quotidien local, La Montagne avait fait sa Une sur un fait-divers minuscule, et pourtant bouleversant : une jeune adolescente de 13 ans, à peine sortie de l’enfance, orpheline et inconsolable depuis la mort de sa mère, lui a adressé une lettre à l’approche de la date anniversaire de son décès. Sur l’enveloppe, elle avait écrit le nom et le prénom, et l’avait envoyée à « rue du Paradis, au Ciel ». La missive est revenue deux jours plus tard avec la mention « N’habite pas à l’adresse indiquée » et le facteur a réclamé une taxe pour envoi non timbré. Devant le désarroi de la jeune fille, sa famille d’accueil s’est émue, mais la Poste a répondu qu’une lettre non affranchie, à un destinataire introuvable était toujours retournée, et taxée, à l’expéditeur.

Avec toute la relativité nécessaire, je me suis souvenue d’un documentaire sur les résistants de la MOÏ àAffrouge Toulouse, pendant la Seconde Guerre mondiale (Ni travail, ni famille, ni patrie, journal d’une brigade FTP-MOÏ, de Mosco Boucault) . L’un des survivants, d’origine polonaise, et au moment du tournage du film, menant une existence en grande précarité racontait ceci : il avait été arrêté, déporté et avait réussi à s’échapper du train de la mort juste avant d’arriver à Auschwitz. Après la guerre, il avait demandé à l’administration française une pension de déporté. Elle lui avait été refusée, avec ce motif : « le requérant n’est pas parvenu à destination. »

Guerre et paix

Posté par : Sylvie Braibant

ArmetribunaQuatre journaux russes au moins avaient choisi à leur manière, cette semaine, de saluer leur histoire, leur pouvoir  ou leur nation : récits nostalgiques et épiques, photos retouchées et hagiographiques, ou points d’exclamation. (La Pravda n’est pas morte et l’on peut encore trouver un quotidien qui s’appelle la Russie soviétique… Mais les hebdomadaires la Tribuna et la Pensée russe s’y étaient aussi collés.) La célébration, en grande pompe, du 90ème anniversaire de l’armée russe, à une semaine de l’élection présidentielle, sonnait comme un symbole fort. Il est en particulier remarquable que cette date soit toujours fériée et qu’elle rappelle la naissance de l’armée rouge quelques mois après la révolution d’octobre. C’est en effet le 23 février 1918 qu’eurent lieu les premières levées de masse  à Moscou et Pétrograd afin de défendre le nouveau régime bolchevik face aux offensives des contre-révolutionnaires, regroupés dans une armée dite blanche. Les volontaires intégrèrent donc en réaction l’Armée rouge des ouvriers et paysans, sous la houlette d’un certain Léon Trotsky.

Victorieuse en 1922 de ses adversaires intérieurs ou extérieurs, l’armée rouge épousera les grandeurs etArmesoviets décadences de l’Union soviétique tout au long de ses 70 ans d’histoire : elle participa à la répression des derniers récalcitrants à l’adhésion du communisme, y compris à gauche comme les célèbres et malheureux marins de Kronsdat ; elle fut l’auxiliaire zélée, mais aussi victime, des purges staliniennes entre les deux guerres ; elle fut glorieuse à l’hiver 1942, lorsque après l’invasion de l’Union soviétique par le troisième Reich, elle sonna la contre-offensive, jusqu’à Stalingrad, et Berlin.  Elle se fit menaçante lors de la guerre froide, fer de lance du pacte de Varsovie, effective en Corée ou au Vietnam, et envahissante pendant une décennie en Afghanistan, jusqu’à ce que la Perestroïka siffle la retraite.

ArmeafficheLa fin de l’Union soviétique la fit passer de rouge à russe et sonna son  déclin : le matériel rouilla, les soldes des militaires se firent misérables, et les tombes des appelés en Tchétchénie s’alignèrent dans les cimetières du pays. L’avènement de Vladimir Poutine lui redonna son lustre et sa puissance : avec la fortune du géant Gazprom, c’est l’une des clés pour comprendre le succès populaire de sa présidence. Quoique aujourd’hui utilisée pour la publicité d’une eau minérale ou source d’inspiration pour des artistes d’avant garde, l’armée reste l’une des composantes de la fierté russe. En allant fleurir ensemble, futur et ancien président de la fédération, la tombe du soldat inconnu en ce jour anniversaire, la continuité était assurée.