« avril 2007 | Accueil | juin 2007 »

L'appel du Grütli

Grutli1Il se passe en Suisse, ces jours-ci, de terribles choses. La présidente (socialiste) de la Confédération a lancé un appel à ses concitoyens : « Il en va de notre liberté d'expression et de mouvement. La meilleure manière d'affirmer à ces valeurs, c'est d'être nombreux là-haut. Venez avec moi nombreux au Grütli ! »
Le Grütli est pourtant un endroit qu'on ne peut imaginer plus bucolique, aqueux et pacifique, une prairie en pente douce qui décline vers le lac des Quatre-Cantons.

Ce lieu fut le théâtre de l'un des mythes fondateurs de la Confédération, avec celui de Guillaume Tell etTrois_suisses de Winkelried, héros de la bataille de Sempach : les représentants des trois vallées (qui recouvrent grosso modo les communautés romanche, alémanique et tessinoise) prêtèrent serment afin de résister à l'envahisseur autrichien. Aujourd'hui, le 1er août est le seul jour férié suisse commun à tous les cantons, en référence à un événement politique (les autres étant l’ascension et le jour de l’an). Et il est devenu un sujet quasi annuel de polémique.

Letemps_2Jusqu'au mois d'août, on peut être quasiment sûr que la presse suisse suivra ce nouveau feuilleton. Déjà les manchettes se succèdent à un rythme effréné : «Micheline Calmy-Rey refuse d'être privée de Grütli le 1er août» annonce Le Temps. «Le Grütli, rien que le Grütli, tout le Grütli» demande la Tribune de Genève.  «L'armée doit sauver la fête du Grütli» exige Le Matin. Tandis que Le SontagsZeitung relayait l'appel de la présidente.
Que s'est-il passé cette année pour que la fête annoncée se transforme en pugilat ? La présidente voulait consacrer cette «édition» aux femmes. Du coup, des nazillons suisses ont annoncé qu'ils empêcheraient un tel détournement de cette légende nationale, en prenant possession des lieux avant la présidente (par deux fois déjà, en 2000 et 2005, ils y ont semé la pagaille).

TribuneEt voici, la classe politique, gauche en tête, qui « s’élève en rempart de l’attachement patriotique face à la mesquinerie de cantons primitifs », écrit l’éditorialiste du Temps Jacques Roth.
Et du coup, la droite populiste ironise sur ce tohu-bohu général pour s’arracher « une prairie souillée des bouses de vache ». Un  vrai vaudeville renchérit le rédacteur en chef de la Tribune : « La petite histoire autour de ce bout de pré mythique symbolise magnifiquement la diversité du patriotisme. Il devient intense dans l’adversité et dangereux lorsqu’il est trempé dans le nauséabond bouillon de l’extrême droite. Et surtout, il trouve ses limites quand il s’agit de le financer. »

Turcaut_dsPlus à l’Est, un autre pugilat bat son plein dans une autre classe politique. AuTurctur_na Parlement turc, cette semaine, on en est venu aux mains. Dans l’hémicycle, les  députés ont argumenté à coups de poing pour défendre ou empêcher l’élection du président de la République turque au suffrage universel. Les tenants de la laïcité souhaitent cet amendement, et les islamistes du parti au pouvoir, l’AKP, veulent au contraire s’en tenir au statu quo d’un vote parlementaire, depuis l’élection avortée d’Abdullah Gül, un proche du Premier ministre Erdogan. La photo de ces échanges musclés a fait la Une en Turquie, mais aussi en Autriche avec des titres peu respectueux pour la classe politique : « Premier round » ou encore « Boxe turque pour un président ». Finalement, tout le monde étant k o, ce chaos s’est calmé, et les députés ont choisi le scrutin direct pour leur prochain président.

Hiveruk_dtCela s’appelle « souffler le chaud et le froid ». Et justement, à ce propos, on ne se lasse décidément pas de parler du temps, le sujet préféré des humains depuis qu’ils sont arrivés sur terre (voir « Le record des températures »…) Donc, il fait trop froid au Brésil ou en Europe de l’Ouest, tandis qu’on cuit du côté de Moscou. Cela nous vaut des encapuchonnés à la Une du Daily Telegraph, « frigorifiés, trempés et tellement anglais finalement ».

Trus_mpTandis que dans la capitale russe, un nouveau petit boulot a vu le jour : arroseur de citoyens en fusion, et en grande confusion… « À l’aide ! Qui peut nous sauver ? » hurle la Pravda de Moscou, tandis que les Izvestia s’inquiètent : «  Ce mai caniculaire ne peut qu’annoncer un ouragan en juin ». Un poème patriotique de la Seconde guerre mondiale commençait ainsi : « Attends-moi, et je reviendrai.
Attends-moi après les jours de tristesse. Attends-moi, après les grandes chaleurs, et je reviendrai. » Oui, mais alors, comment reconnaîtra-t-on ces chaleurs si le ciel nous est tombé sur la tête, et s'il neige en hiver…   

Fahrenheit 451

Skor_jadComme le dit Kim, héros sud-coréen malheureux de l’aventure à venir, l’histoire qui nous est contée par le Joong Ang Daily, est une tragi-comédie. Kim Myung-soo vient de passer quinze jours derrière les barreaux à Séoul pour avoir vendu des livres sur Internet. Pas des opuscules pornographiques, voire pédophiles, que l’on trouve très librement et dont les vendeurs ne sont pas toujours poursuivis, mais des livres sur le communisme ! Plus précisément des livres d’histoire sur la Russie et l’Union soviétique, que l’on peut par ailleurs trouver dans toutes les bonnes librairies du pays, tels L’Histoire de la Révolution russe, par le professeur sud-coréen Kim Hak-jun, ou une autre de Léon Trotsky.

Ce faisant, Kim est accusé d’avoir enfreint l’article 7 de la loi sur la sécurité nationale, et en vendant cesTrains ouvrages, d’avoir aidé l’ennemi héréditaire, c’est-à-dire la Corée du Nord. À l’heure où deux trains, l’un du Sud, l’autre du Nord, viennent de franchir la frontière pour rapprocher les deux frères ennemis, ce texte est dénoncé par nombre de libéraux comme un véritable anachronisme, hérité de la guerre froide. Chaque année, une poignée de citoyens, comme Kim, font les frais de ce texte. En avril, Lee Siwoo, un photographe, militant de la paix, a lui aussi été arrêté en vertu de cette loi, parce qu’il photographiait des installations militaires. Il est toujours en prison, et Kim, dont la bibliothèque de près de 500 livres a été confisquée par la police, passera en procès sous peu…

Whosjpn_aenUn peu plus à l’Est et de l’autre côté de la mer, un grand quotidien nippon, l’Asahi Shimbum, nous apprend la lamentable suppression d’un livre incontournable : le « Who’s who in Japan » (le Nihon Shinshiroku, en japonais dans le texte) cessera d’exister « après avoir durant des décennies acclamer les notables, avant d’en faire la cible des escrocs… » La 80ème édition de cette bible de l’élite japonaise, lancée en 1889 par le Kojunsha social club (fondé par le professeur Fukuzawa Yukichi, également créateur de la célèbre Keio Univeristy), sera donc la dernière, faute de nouveaux candidats voulant y figurer.

La première édition comptait 23 000 grands noms du Japon, industriels, fortunes, artistes ou intellectuelsFukuzawayukichi ; trois ans plus tard elle en affichait 3000 de plus jusqu’à son summum en l’an 2000, avec 140 000 entrées. Le succès social au pays du soleil levant se mesurait aussi, comme ailleurs, à l’aune de cette petite notice, qui d’ailleurs coûtait fort cher… Mais en avril 2007, il n’y en avait plus que cent mille, après plus de 40 000 défections, et des refus de plus en plus nombreux des « fidèles » d’indiquer leurs données personnelles (en particulier familiales) ou leurs coordonnées privées. Trop de membres de ce gotha avaient en effet été victimes d’escrocs qui se servaient de ces indications pour faire leur miel. D’autant plus, qu’en 2005, une loi a renforcé la protection des informations intimes.

Les éditeurs regrettent « d’avoir constaté que leur mission était malheureusement arrivée à son terme. » D’autres « Who’s who » japonais, plus tardifs, sont également en perte de vitesse, et seraient en passe de disparaître. Mais il se peut aussi, qu’au delà des tentatives de fraudes, la révolution Internet soit passée par là : les indications qu’on trouve sur la toile sembleraient suffire aux amateurs. Reste une question : comment les riches se reconnaîtront-ils entre eux désormais ?

Femmeuae_gnEnfin, cap vers l’Asie centrale. Le quotidien Gulf News nous apprend qu’une porte-parole du Parlement afghan (plus précisément de la Chambre basse, celle qui vote les lois) a été suspendue par ses pairs pour avoir traité l’hémicycle de « zoo ». Devant les caméras de la chaîne privée Tolo TV, la députée Malalai Joya, 29 ans, a développé sa pensée : « Notre Parlement est comme une étable, pleine d’animaux. On peut y voir une vache donner son lait, un âne apporter quelque chose, et un chien faire le loyal pour l’attraper. »

L’assemblée a usé de l’article 70 de son règlement pour sanctionner la bouillonnante parlementaire, et ce sont principalement d’anciens Moudjahidines, ceux du commandant Massoud assassiné le 9 septembre 2001, qui ont voté contre elle.
Malalai Joya les accuse d’avoir spécialement créé cet article 70 pour l’empêcher d’agirMalalai dans son combat pour la dignité et les droits des Afghanes, mais que si cela allait jusqu’à son exclusion, elle continuerait à se battre contre tous ces « criminels ». Elle ajoute gravement : « s’il devait m’arriver quelque chose, tout le monde saura qui sont les responsables… »

Courrier du coeur

Felix_dzerzhinsky_1919« Lors de ma première rencontre avec une femme, je suis pétrifié de timidité, et après plus d’intimité, je me montre grossier et brutal. » L’homme qui avoue ainsi ses travers sans fard, fut l’un des plus puissants de la révolution bolchevique. Félix Dzerjinski le chef de la  Tcheka, la première police politique soviétique, avait donc une vie privée, qui pourrait éclairer ses actions publiques (une logique très tendance en France ces temps-ci, où une brassée de livres tentent d’expliquer la défaite de l’une et la victoire de l’autre, à la présidentielle, par des épisodes d’alcôve). La version week-end des Izvestia nous dit que, pour le 130ème de sa naissance (11 septembre 1877, près de Vilnius, dans l'un de ces endroits qui changea très souvent de souveraineté, aux confins de la Lituanie, de la Pologne et de la Biélorussie), et pour le 90ème de la création de la « Vetcheka » (Commission panrusse extraordinaire pour combatte la contre-révolution et le sabotage), une maison d’édition publie l’échange épistolaire avec son premier (grand) amour, Marguerite Fedorovna Nikolaieva, sous le tire « Je t’aime ». C’est donc en gage d’amour que Félix Edmundovitch se dévoila à sa bien aimée.

On croyait (presque) tout savoir de ce Félix de fer, comme on le surnommait, de son ascétisme, de sesDjerzrus_iz convictions révolutionnaires, de sa proximité avec Lénine et Rosa Luxembourg, surtout depuis l’ouverture des archives de la Révolution d’Octobre, même si on conservait quelques doutes sur sa mort à 49 ans, en 1926, d’une crise cardiaque. Certains y ont vu l’une des premières opérations de nettoyage de Staline, afin d’éliminer un témoin gênant, mais il est probable que celui qui était alors encore le chef des services secrets, renommés Guépéou, ait succombé au stress des luttes entre factions qui agitaient alors le Parti communiste soviétique. « Mais il manquait le principal, explique l’historien Alexandre Mikhaïlovitch Plekhanov, ces lettres d’amour, qui nous donnent à comprendre ce personnage si complexe : il a traversé trois révolutions et une guerre civile. »

Nkvd1936_2Cette correspondance miraculeusement conservée jusqu’à sa mort par Marguerite (en 1957, elle avait alors 84 ans, et vivait à Piatigorsk où elle faisait visiter le musée du poète Lermontov) nous raconte une relation brève et intense. Après quelques mois passés ensemble en 1898, Félix fut envoyé en relégation dans le Nord et leur amour ne survécut pas à la tombée du siècle. Déjà, la complexion fragile de Félix avait jeté une ombre : « On m’a dit que je n’ai plus qu’un ou deux ans à vivre. Alors va, continue ton chemin pour nous deux, et moi je pourrai m’en aller tranquillement de ce monde. »

En réponse à une lettre où elle lui redisait son manque de lui, il écrivit un ultime message : « je ne veux180pxlubyanka_old_photo_1_2 pas casser ton destin, mon engagement révolutionnaire ne me permet aucun sentimentalisme, et je resterai éternellement un vagabond et un étranger. » La journaliste des Izvestia qui interroge l’académicien Plekhanov (dénicheur et éditeur de ces nouvelles archives), remarque justement (et drôlement) que c’est une formule assez banale lorsqu’un homme veut rompre lâchement, tout en se gardant le beau rôle. Elena Loria a du nez : en fait, le beau Félix venait de rencontrer Ioulia Goldman, révolutionnaire comme lui, malade, comme lui. Ils chemineront ensemble quelque temps (à peine trois ans) jusqu’à ce que Ioulia soit envoyée en Suisse où elle meurt dans un sanatorium.

Id_1595_1161771628554617_2Dans la vie de l’ascétique Félix, il y aura encore une Sabine, puis Sophie qui deviendra sa femme (ils auront un fils). Et d’autres encore pense l’historien, qui conclut : « Même si sa famille semblait solide, il ne pouvait avoir de vie familiale normale, au sens où nous l’entendons aujourd’hui ». Dommage, qu’il n’ait pas développé le sens de cette normalité…
À Moscou, la statue du tchékiste fut l’une des premières à être déboulonnée en août 1991, après la chute de l’Union soviétique. Récemment, le maire de la capitale russe, Iouri Loujkov, a proposé de la réinstaller parce que pour lui, le nom de ce bolchevik est  avant tout « associé à sa lutte pour le rétablissement des voies ferrées, et à sa lutte contre le vagabondage ». Un comble pour celui qui se prétendait un « éternel vagabond »…

Entre refus et repentance

Miami_2En ce début de semaine, d’une certaine manière, il y avait de quoi se réjouir : la France, partout, faisait la Une, au lendemain de l’élection à la présidence française de Nicolas Sarkozy. Presque partout… Les citoyens des États-Unis, eux, n’avaient d’yeux que pour la reine d’Angleterre, à l’image de leur président, un regard juvénile d’adoration intimidée et contrit, lorsque George W. Bush s’emmêla dans son discours d’accueil, et ramena Elisabeth II deux siècles en arrière. Se tournant vers elle pour voir sa réaction, le président en quasi régression a lancé : "elle m'a regardé comme seule une mère peut regarder son enfant..." On nous apprit à cette occasion que c’était la seule occasion où George Bush acceptait de porter un smoking, bref des nouvelles d’une importance capitale…
Rafger_dw
Plus curieusement, l’Allemagne non plus n’avait pas le stylo journalistique rivé sur la France. Ou plutôt, les Unes changèrent en cours de nuit et d’impression. C’est que ce pays, comme on l’a déjà constaté dans une note précédente, n’en finit pas de se heurter à son passé, ou plutôt à ses multiples passés, entra nazisme, communisme et terrorisme… Cette fois encore, c’est le statut d’un ancien membre de la Fraction armée rouge, condamné en 1983 à la réclusion perpétuelle pour l’assassinat du procureur général fédéral Siegfried Buback (mais aussi pour celui d’Hans Martin Schleyer, le « patron des patrons allemands » de l’époque), qui agite notre voisin d’outre-Rhin.

Klargaussnov2001Il faut dire que l’histoire de ces dernières semaines d’incarcération de Christian Klar est plutôt singulière. Plusieurs anciens membres de la Fraction armée rouge ont été graciés depuis 1988 par des présidents allemands, pour des raisons de réconciliation « nationale » et parce que ces condamnés-là avaient accepté de coopérer avec la police ou s’étaient repentis. Ce n’est pas le cas de Christian Klar. Pourtant de nombreux intellectuels se sont intéressés à lui : le journaliste Günter Gauss l’a même interviewé dans sa cellule en novembre 2001, et en août 2005, le directeur d’un théâtre de Berlin, Klaus Peymann lui a offert un poste de technicien.
Mais pour pouvoir rejoindre ce travail, il lui faut ou bien un allègement important de ses conditions de détention, ou bien une grâce présidentielle. Or, en janvier 2007, Christian Klar qui s’est éloigné du terrorisme mais qui refuse de se repentir, adresse un message de soutien à un meeting alter mondialiste.

Lorsqu’il est question de sa grâce, la famille de l’une de ses victimes proteste bruyamment, tandis que leKlarger_taz fils du procureur Buback qui est allé le voir en prison, soutien sa demande de grâce (d’autant plus que de nouvelles informations révélées par le Spiegel, disculpent partiellement Klar du meurtre de son père).
Et donc le dernier épisode s’est joué entre vendredi et lundi dernier :  le président Horst Koehler, après  avoir, lui aussi, discuté avec l’ancien militant des années de plomb, annonce qu’il refuse sa grâce. La presse allemande a réagi pour ou contre ce refus, tenaillée par ce passé toujours si présent. Coïncidence, en France, le régime de semi liberté accordé à Nathalie Ménigon, ancienne dirigeante - aujourd'hui en prison et malade - d'Action directe, sorte d'avatar de la RAF, vient d'être suspendu par un appel du parquet. En un étrange télescopage, le nouveau président français, le soir même de son élection, le 6 mai, et dans son premier discours s’en est pris vigoureusement à la pratique de la « repentance qui est une forme de haine de soi ». Et a condamné « la concurrence des mémoires, qui nourrit la haine des autres».

Ledevoir_4Pour tenter de dépasser ses méandres du passé et de leurs ondes dévastatrices sur les individus ou les collectivités, le quotidien québécois Le Devoir revenait mardi sur le 75ème congrès de l’Acfas (Association canadienne-française pour l'avancement des sciences) qui se tenait à Trois Rivères. Des chercheurs québécois, européens et africains étaient venus répondre à cette question : « La mémoire peut-elle parler d’une seule voix ? ». Or , la récupération croissante de la mémoire par les États, ont conclu les congressistes, « en visant une mémoire dite partagée, visent aussi un consensus qui occulte un nombre grandissant d’histoires individuelles ».

Le brave soldat russe

Soldatest_ariIl a le regard sombre, le visage marqué, les joues creuses et les sourcils en bataille. Il ne sourit pas et semble avancer comme à regret, son lourd bardas sur les épaules, son casque à la main. Sa silhouette a fait le tour de la presse estonienne et russe. Mais il est immobile, figé dans le bronze pour l’éternité.  Le soldat russe inconnu immortalisé à Tallin, installé depuis la Seconde guerre mondiale au centre de la capitale estonienne a pourtant bougé. Et ce déplacement a provoqué des émeutes, des blessés, un mort et une crise diplomatique sans précédent entre le petit État balte et son immense voisin russe, il y a peu encore, son envahisseur.

Le regard sur le passé diffère profondément selon que l’on se situe de part et d’autre de la frontière : laSoldat Russie post soviétique n’en finit pas de se colleter avec la Seconde guerre mondiale et les millions de morts qu’elle y a laissés, comme en témoignent toujours la littérature et le cinéma d’aujourd’hui. L’Estonie, aujourd’hui membre de l’Union européenne, sorte d’excroissance finnoise qui connut des occupants multiples sur son petit territoire à travers les siècles, veut définitivement tourner la page soviétique, au risque de rappeler que ses nationalistes collaborèrent étroitement avec les Nazis.

Soldatest_linrCette année, la municipalité de Tallinn, approuvée par le gouvernement, a donc décidé de transporter la statue du soldat russe inconnu vers un cimetière militaire. Des fouilles ont été menées sous son ancien socle et une douzaine de cercueils de combattants soviétiques ont été déterrés, avant d’être eux aussi rapatriés dans le cimetière militaire, ce qui a été qualifié d’offense à la mémoire par les autorités russes. Des jeunes manifestants ultra nationalistes russes campent depuis près d’une semaine devant l’ambassade estonienne à Moscou et le maire de la capitale russe, Youri Loujkov, a dénoncé « le visage fasciste » des dirigeants estoniens, appelant à couper tout contact avec eux. Le ministère allemand des Affaires étrangères a proposé ses bons offices. Un comble ! Le Linnaleht de Tallinn raconte un peu tristement, un peu ironiquement cette mésaventure avec ce titre de roman (russe ?) : « Le soldat de bronze dans le cimetière ».

StaueizvLe quotidien russe Izvestia, aujourd'hui plutôt proche du pouvoir via Gazprom auquel il appartient en partie, s'émeut avec ironie de ces mauvaises façons d'un si minuscule voisin. Tatiana Vitebskaia pose ainsi la question : "comment punir notre petit voisin amnésique et lui faire payer ce qui vient d'être fait." Et elle poursuit : "Quel dialogue pouvons nous avoir avec l'Estonie ? Avec ces voisins qui font croire au monde entier qu'ils sont moralment irréprochables, membres à part entière de l'Europe, et qui transforment l'histoire et soutiennent ouvertement une tendance à prédisposition fascisante ?" L'article s'accompagne d'une photo du soldat descendu (et derrière) de son piédestal, comme abandonné à son triste sort... Mais il est suivi d'un autre point de vue, celui de Maxime Ioussine qui appelle "à examiner les faits sans hystérie et sans outrage à 'l'adversaire', et se placer du point de vue de l'autre pour tenter de résoudre la plus grave crise entre les deux pays depuis l'éclatement de l'Urss."

Harryuk_th
Un autre soldat faisait la Une cette semaine : le prince royal britannique Harry, qui partira bien en Irak, alors que la majorité de ses peut-être futurs sujets jugent que la principale tache du long gouvernement de Tony Blair (10 ans) restera définitivement l’Irak, alors que le Premier ministre britannique s’apprête à passer la main. Sir Richard Dannatt, chef d’état major de l’armée de sa Majesté a pris la décision  en son âme et conscience : le prince Harry, comme tous les autres soldats partira bien en Irak.

Cosseaut_dpLa question qui agite les quotidiens britanniques, en particulier le Herald de Glasgow, est de savoir ce qu’il y fera : restera-t-il confiné sur des bases arrières ou sera-t-il envoyé en mission ? Le prince a fait savoir qu’il serait déçu de ne pas aller « au front ». Le prince a raison : un entraînement ne peut lui faire de mal, alors qu’un divorce après 300 ans de vie commune pourrait relancer de très anciennes et meurtrières querelles. Les Écossais votent aujourd’hui, ce qui n’a pas échappé à l’excellent Die Presse autrichien, et s’apprêteraient, sous l’impulsion des nationalistes à tourner le dos à l’Angleterre, malgré un peut-être futur chef de gouvernement écossais, en la personne du travailliste Gordon Brown. Le kilt sera toujours tissé sur l’île de Skye et la cornemuse a de beaux jours devant elle…