Cette semaine, j’ai hésité devant les Unes étalées sur mon bureau. Allais-je raconter les premiers pas du futur président de toutes les Russies, Dimitri Medvedev, sur la scène internationale, dans un pays ami, la Bulgarie où il accompagnait Vladimir Poutine vendre du gaz ? De sa présentation à la société civile dans la capitale russe, face à un parterre de nouveaux riches, et relatée avec ferveur par les Izvestia ? Des tours de passe-passe pour empêcher toute candidature d’un opposant à la prochaine élection, à commencer par celle d’un ancien Premier ministre de l’actuel président reconverti en détracteur,
dont seule la Niezavissimaïa Gazeta, « la Gazette indépendante » qui porte bien son nom, faisait sa Une. Ou bien sur un autre continent, allais-je m’attarder sur ce portrait décalé que le Devoir québécois brossait d’un quadragénaire universitaire et boursicoteur à ses heures perdues (ou plutôt gagnées), pétri d’angoisse et malmené par les dégringolades ou les traders fous ? Ou encore, ne devais-je pas plutôt signaler cette manifestation d’un genre nouveau en Corée du Sud : des hommes nus devant une église à Séoul, fondateurs d’un nouveau parti « libéral » et protestant contre le travail illégal et la précarité des travailleurs clandestins dans leur beau pays ?
Mais aucun de ces sujets ne pouvait résister à cet autre événement célébré par le Temps de Genève, l’un de meilleurs quotidiens francophones de par le Monde : les cent ans de Toblerone ! La barre crénelée de chocolat Toblerone est à la Suisse ce que Coca Cola est aux Etats-Unis, la saucisse de Francfort à l’Allemagne ou le camembert à la France : une institution fondatrice de son identité. Un sujet avec lequel on ne badine pas en ces temps de différentialisme aigu proclamé et appliqué un peu partout. Deux anecdotes indiquent l’importance de cette invention : « l’affaire Toblerone » qui mena une députée suédoise à la démission parce qu’elle avait abusé d’une carte de crédit gouvernementale, laquelle pour se défendre affirma qu’elle s’était acheté « au pire deux Toblerone » ; des défenses anti-char installées en Suisse dans les années trente, de forme pyramidale et baptisées « Toblerone » (il y a toujours un sentier du même nom au bord du lac de Genève…)
Benjamin Luis, le journaliste du Temps qui a eu la chance de couvrir ce délicieux centenaire, fait voler la
légende la plus tenace sur la barre chocolatée : sa forme triangulaire n’aurait rien à voir avec le Mont Cervin, ni avec aucune autre montagne. Pas plus avec l’appartenance franc maçonne de Theodor Tobler, son génial inventeur. Son inspiration, il la puisa dans ses mœurs quelque peu libertines, lors d’un voyage à Paris : la pyramide finale des danseuses aux Folies Bergères sonna comme une révélation. La silhouette du Mont Cervin ne fut imprimée sur son emballage qu’après l’invention de la publicité et du marketing… L’article nous apprend aussi que l’entreprise a su prendre tous les virages de la modernisation et de la mondialisation : autrefois entreprise familiale, aujourd’hui fleuron d’un mastodonte américain (en terme d’identité, ça pêche un peu tout de même…) de l’agro-alimentaire, 96 % de sa production est exportée et ses ventes ont encore augmenté de 30 % l’an dernier, soit 7 milliards de triangles vendus en 38 langues, nous confirme le Matin, autre quotidien mais de Lausanne, celui-là.
Un dernier chiffre enfin qui nous permet de comprendre la sérénité helvétique : chaque citoyen ingère en moyenne 12 kilos de chocolat par année…















