« février 2008 | Accueil | avril 2008 »

Lames de fond

Aus_cm Les photos en noir et blanc nous propulsent immédiatement dans l’histoire, voire le mythe. C’est une mise en condition du lecteur, australien en l’occurrence. Ces visages sympathiques et souriants, ou ces rangées de marins joyeux immortalisés devant leur navire, actionnent un réflexe de fierté émotionnelle. Ils sont autant de Guy Môquet  des antipodes. Tous les quotidiens du pays arboraient leurs images pour une communion nationale, autour du bateau de guerre australien le plus célèbre, et retrouvé au fond de la mer la semaine dernière, après presque 70 ans de mystère et de silence radio. Le Sydney, deuxième du nom, était la perle de la marine royale australienne. Une merveille de technologie pour l’époque, pouvant embarquer jusqu’à 650 matelots, mis à l’eau en 1934 et qui sillonnait les mers avec mission de patrouille, d’observation ou d’escorte dans les premières années de la Seconde guerre mondiale.

Aus_smhJusqu’à ce 19 novembre 1941, ou de retour d’une charge d’accompagnement et de protection d’un transporteur de troupes, il fit une bien mauvaise rencontre en croisant le Kormoran, un navire du guerre allemand, camouflé en  paquebot de commerce hollandais. Les deux disparurent corps et biens dans la bataille  qui suivit sans qu’on ne retrouve jamais le lieu du naufrage (la totalité de l’équipage côté australien soit 645 personnes, mais 317 survivants de l’autre). Certains affirmèrent que les autorités australiennes avaient délibérément empêché toute recherche à ce sujet, pour masquer une erreur de trajet. Une hypothèse rejetée aujourd’hui par les découvreurs de l’épave, ou plutôt des deux épaves, l’allemande et l’australienne retrouvées à quelques kilomètres de distance. « C’est un jour historique ! » a simplement déclaré le Premier ministre. Mais les quotidiens estiment que les questions demeurent.

Voiletribg_2 À bâbord toute ! Nous voici maintenant en Suisse, un pays sans rives maritimes mais pas sans mal de mer… Les dernières vagues ont été soulevées par la ministre des Affaires étrangères, Mme Micheline Calmy-Rey, en voyage en Iran, pour favoriser la signature d’un gros contrat gazier entre une entreprise suisse du secteur de l’énergie, EGL, et la NIGEC (National Iranian Gas Export Company). Tout a fait polémique dans ce voyage, à l’extérieur comme à l’intérieur, sur le fond comme dans la forme. À l’extérieur d’abord, et aux Etats-Unis ou en Israël en particulier, dont les diplomaties ont été très fâchées par la date du voyage, juste après des élections législatives à Téhéran, entachées de fraude et par l’objet du voyage ensuite, un marché pour la fourniture de 5,5 milliards de gaz pendant vingt-cinq ans, à partir de 2011, et cela en plein dispute autour du nucléaire…

En Suisse, c’est sur la forme que les passions se sont déchaînées : d’abord à cause de la présence d’uneVoilematin_2 ministre venue plaider la cause d’une entreprise privée. Mais surtout, parce que ladite ministre portait un foulard sur la tête lors de sa rencontre avec le président Ahmadinejad, un joli et long voile blanc, qui lui allait d’ailleurs très bien.
Sur le principe de sa visite, la cheffe de la diplomatie helvétique rappelle que son « ministère accompagne les discussions autour de ce contrat depuis un an, et que les relations bilatérales entre l’Iran et la Suisse sont fréquentes. » Par ailleurs, elle estime de « son devoir de défendre la prospérité de la Suisse en apportant son soutien à une entreprise privée ». Et elle insiste : « ma venue n’était pas une précondition posée par les Iraniens, mais en n’honorant pas leur invitation, il y avait un risque ». Les Américains ont annoncé qu’ils vérifieraient la validité du contrat…
Sur le reste, Micheline Calmy-Rey balaye d’un revers de main les attaques des féministes des deux pays : « On m’a toujours dit que lorsqu’on est invité, on respecte les coutumes locales. »

Aimons nous les uns les autres

Paixcol_etDurant quelques heures, le pont Simon Bolivar, à la frontière entre la Colombie et lePaixven_eu Venezuela avait dimanche après-midi, un petit air de Woodstock, où pendant trois jours et trois nuits, voilà bientôt trente ans, on avait célébré le « peace and love ». Paix donc, et cette fois « sans frontières », c’est comme ça que les organisateurs ont nommé leur concert géant où se sont massées entre 100 000 et 200 000 personnes, surtout des Colombiens nous dit la presse de Bogota, il y en a toujours de plus pacifiques que d’autres. El Universal de Caracas, lui n’a pas compté, parce que lorsqu’on aime, on ne compte pas, alors peu importent les nationalités, tout n’était visiblement que fraternité et entente entre les peuples.

Un concert sans frontières sur une frontière naturelle donc : le pont Simon Bolivar relie Cucuta (Colombie) et San Antonio del Santa_rosa_sucumbios_432Tachira (Venezuela), au-dessus de l'étroite rivière Tachira, elle-même noyée ce jour-là sous la foule. Avec les appels aux sourds des plus grandsWoodstock_redmond_stage_2 artistes de la musique latino : aux Farc pour la libération d’Ingrid Betancourt ; aux gouvernements, colombien, équatorien, et vénézuélien pour qu’ils cessent leurs gesticulations guerrières. « Nous ne sommes qu’un seul et même pays » ont-ils même fini par hurler !

Sraschi_scmpLes images de paix sont plutôt rares à la Une des quotidiens du monde ces temps-ci.Jdcentre_d20080319 Et pourtant cette semaine est aussi la 19ème de la presse et des médias dans l’école. L’occasion pour les petits écoliers de la planète francophone de se familiariser avec l’écriture de l’histoire immédiate. Sauf ceux de Honk Kong, renvoyés chez eux depuis quelques jours, pour cause de nouvelle menace aviaire : toutes les écoles maternelles et primaires sont fermées pour au moins deux semaines après le décès d’une élève de 3 ans (sa sœur de 7 ans ayant surmonté la maladie), victime du virus H5N1 (à moins que ce ne soit le H3N2, le même sous une autre forme) ou encore du SRAS, les acronymes varient de la Chine à Miami, en passant par la Thaïlande.

Les citoyens de cette mégalopole se sont bien sûr affolés, mais le principe deSrastha_tn précaution est tel aujourd’hui que les autorités ne veulent plus prendre aucun risque. Thomas Tsang Ho-fai, le contrôleur général des services de protection de la santé a pourtant reconnu qu’il n’y avait aucun élément pour prétendre que le danger sanitaire était plus élevée cette fois que lors des deux dernières années (144 cas en 2006, 177 en 2007, et 166 cette saison). Mais on ne sait jamais. Et la fermeture des écoles n’est que la mesure plus spectaculaire de toute la série annoncée. De quoi faire un peu oublier le Tibet…

Dévoilements

Lt603une_copieC’est à une promenade en lisière que je vous invite cette semaine, aux limites du visible et de l’invisible, de l’apparence et du caché. Notre déambulation commencera en Suisse, avec une décision de justice qui a suscité beaucoup de commentaires dans les quotidiens du pays : le Tribunal fédéral, instance judiciaire supérieure de la Confédération helvétique a décidé que le port du voile islamique ne pouvait être un motif de refus à la naturalisation. Deux assemblées communales du canton d’Argovie, des villages de Birr et Buchs, tout au Nord du pays et de parler alémanique, avaient refusé à deux résidentes leur demande de devenir suissesses parce que celles-ci, coiffées de leurs foulards, ne leur semblaient pas assez intégrées. Deux recours ont été déposés : le premier par la citoyenne de Buchs, mère de famille arrivée en Suisse voilà près de trente ans, l’autre par le mari de l’habitante de Birr. Le Tribunal fédéral dans sa double décision a établi que « le simple port du foulard ne traduisait pas une attitude de manque de respect à l’égard de l’ordre constitutionnel. Il n’exprime pas en soi un avilissement des femmes (…) ».

Mais la suite, et la différence finale de traitement entre les deux cas n’est pas moins intéressante : la398pxbirrkirche_2 femme qui avait elle-même déposé son recours a été jugée suffisamment intégrée pour être, en fin de compte, naturalisée ; celle qui avait agi à travers son mari, ou son mari pour elle, a été estimée inapte, selon les critères linguistiques et civiques exigés… Denis Masmejean, l’éditorialiste du Temps, se félicite de ce jugement mais s’interroge sur l’effet que celui-ci aura sur l’initiative populaire de l’UDC (parti d’extrême droite) soumise au vote d’ici trois mois et qui propose de revenir aux naturalisations par voie de référendums locaux, qui permet aux populations de choisir qui a le droit d’accéder au bonheur d’être suisse…

En Israël, le quotidien Haaretz s’est penché sur une pratique en apparence futile, mais Beautisr_harévélatrice d’une forme de contournement, voire de résistance aux tabous religieux. Des femmes des communautés juives ultra orthodoxes se maquillent et fréquentent même des salons de beauté spécialisés dans le rehaussement du naturel. Ces derniers se sont même développés grâce au bouche-à-oreille, en dépit du précepte que « le charme est trompeur et la beauté n’est que vanité » et que la pratique du maquillage est parfois assimilée à du tatouage. Ils ont dû s’adapter à l’exigence de discrétion de ces nouvelles clientes : doubles entrées, cabines privées mais aussi adaptation des tarifs à une population souvent désargentée faute de revenus autonomes. Certaines se contentent même de conseils à appliquer à domicile. Ce sujet a fait l’objet d’une thèse universitaire : la chercheuse Sima Salzburg a conclu que l’apparence était d’une grande importance chez les femmes ultra orthodoxes y compris au sein des sectes hassidiques les plus radicalement religieuses. Et cela d’autant plus, que lors de la très éphémère rencontre avec l’époux choisi pour elle par sa famille, la jeune femme n’a que son allure à offrir. Mais aussi parce que ces soins intimes sont un ultime refuge intérieur…

De la condition des femmes, dans les espaces publics et privés, le Los Angeles Times a fait la pierreFemmekosca_lat angulaire de la naissance d’une nation, de son accession à la communauté internationale et à l’état de droit. La journaliste Tracy Wilkinson est retourné à Pristina, capitale du très jeune Kosovo indépendant avec cette question : « l’indépendance, qui en est à un stade embryonnaire, et qui n’est pas encore reconnue universellement, apportera-t-elle un changement au statut des femmes et permettra-t-elle l’éradication du trafic de chair humaine dont elles sont l’objet ? Ou au contraire, les gangs organisés, qui fricotaient avec les indépendantistes, auront-ils encore les coudées plus franches pour poursuivre leurs pratiques ? » Le Kosovo, proche de l’Albanie, était devenu la plaque tournante de la prostitution mafieuse en provenance des pays de l’Est. Et les pratiques sociales, majoritaires dans la communauté albanophone, en font l’une des zones européennes les plus touchées par les violences familiales et conjugales contre les femmes. Violences physiques mais aussi matérielles, avec la dépossession systématique des filles de leurs héritages et revenus. Au terme de sa visite d’un refuge à l’autre, d’un tribunal à l’autre, l’avenir semble ambigu : si la police intervient de plus en plus souvent à l’appel des femmes, les hommes ne sont presque jamais poursuivis et le trafic de prostituées semble toujours promis à un futur radieux.

Lettrejsl_d20080306Notre voyage s’achève en Saône et Loire, un département quelque peu accidenté et enclavé du centre de la France. Le quotidien local, La Montagne avait fait sa Une sur un fait-divers minuscule, et pourtant bouleversant : une jeune adolescente de 13 ans, à peine sortie de l’enfance, orpheline et inconsolable depuis la mort de sa mère, lui a adressé une lettre à l’approche de la date anniversaire de son décès. Sur l’enveloppe, elle avait écrit le nom et le prénom, et l’avait envoyée à « rue du Paradis, au Ciel ». La missive est revenue deux jours plus tard avec la mention « N’habite pas à l’adresse indiquée » et le facteur a réclamé une taxe pour envoi non timbré. Devant le désarroi de la jeune fille, sa famille d’accueil s’est émue, mais la Poste a répondu qu’une lettre non affranchie, à un destinataire introuvable était toujours retournée, et taxée, à l’expéditeur.

Avec toute la relativité nécessaire, je me suis souvenue d’un documentaire sur les résistants de la MOÏ àAffrouge Toulouse, pendant la Seconde Guerre mondiale (Ni travail, ni famille, ni patrie, journal d’une brigade FTP-MOÏ, de Mosco Boucault) . L’un des survivants, d’origine polonaise, et au moment du tournage du film, menant une existence en grande précarité racontait ceci : il avait été arrêté, déporté et avait réussi à s’échapper du train de la mort juste avant d’arriver à Auschwitz. Après la guerre, il avait demandé à l’administration française une pension de déporté. Elle lui avait été refusée, avec ce motif : « le requérant n’est pas parvenu à destination. »