Nous publions ici une note rédigée par Olivier Talagrand, un chercheur du Laboratoire de Météorologie Dynamique / IPSL, en réponse à un article d'Henri Atlan paru dans le journal "Le Monde"
Réponse à Henri Atlan.
Dans son article intitulé La religion de la
catastrophe, publié dans Le Monde daté des 28 et 29 mars, Henri Atlan décrit dans les
termes suivants les ‘modèles’ utilisés par les climatologues :
‘Il y a un problème de
crédibilité des modèles de changements climatiques et des prédictions qui en
sont déduites. Ces modèles concernent en effet un domaine - le climat - où le
nombre de données disponibles est petit par rapport au nombre de variables qui
sont prises en compte dans leur construction, sans parler des variables encore
inconnues.
Cela implique qu'il
existe un grand nombre de bons modèles, capables de rendre compte des
observations disponibles, alors même qu'ils reposent sur des hypothèses
explicatives différentes et conduisent aussi à des prédictions différentes,
voire opposées. Il s'agit là d'une situation dite "des modèles par les
observations", cas particulier de "sous-détermination des théories
par les faits", bien connue des chercheurs engagés dans la construction de
modèles de systèmes complexes naturels, où le nombre de données ne peut pas
être multiplié à l'envi par des expérimentations répétées et reproductibles.
Conséquence : les modèles sur les changements climatiques ne peuvent être que
des hypothèses, mises en formes informatiques très sophistiquées mais pleines
d'incertitudes quant à leur relation à la réalité ; et il en va de même des
prédictions qui en sont déduites'
Cette description est
fondamentalement erronée, et peut induire gravement en erreur des lecteurs peu
ou mal informés. Quelques éléments de base seront ici appropriés. Les modèles
utilisés pour les prévisions climatologiques ne sont pas guidés par les
observations, mais par les lois qui régissent l’évolution de tout système
physique : les lois de la conservation de la masse, de l’énergie et de la
quantité de mouvement, familières à tout étudiant en licence de physique.
Plus précisément, les
modèles utilisés pour étudier les variations du climat sont des codes pour
ordinateurs qui simulent l’évolution de l’écoulement atmosphérique et océanique
sur la base des trois lois qui viennent d’être citées. Le développement de tels
modèles, destinés d’abord à la prévision météorologique, a commencé, il y a
maintenant plus de soixante ans, grâce aux premiers calculateurs électroniques.
L'amélioration lente mais continue des modèles, ainsi que la disponibilité
d'observations de plus en plus nombreuses et précises (ces observations ne
servent pas à guider le modèle, mais simplement à définir le point de
départ de la prévision, à partir duquel le modèle évolue suivant sa dynamique
propre) contribuent à l'augmentation régulière de la qualité des prévisions
météorologiques.
Depuis la fin des années
soixante, les mêmes modèles numériques, ‘intégrés’ sur des périodes de plus longues
(quelques mois ou années à l’origine, maintenant des siècles ou des
millénaires) ont servi à simuler le climat et ses variations sous l’effet de
toutes les causes dont on pense qu’elles peuvent le faire varier :
rayonnement solaire, grandes éruptions volcaniques, changement de la
composition de l’atmosphère, ….
Des approximations sont bien sûr nécessaires, ne serait-ce que pour les
calculs puissent être menés à terme dans un temps acceptable. Certains processus, même parfaitement
connus et compris dans leur nature physique intrinsèque, ne peuvent en pratique
pas être décrits dans les modèles avec tout le détail que l’on pourrait
souhaiter. Cela est vrai, en
particulier, des processus complexes d’absorption et d‘émission de rayonnement
électromagnétique (rayonnement visible d’origine solaire et rayonnement
infrarouge émis par la surface des océans et des continents, et par les
différentes couches de l’atmosphère). La présence d’eau, sous ses trois phases
solide, liquide et gazeuse, contribue d’ailleurs à compliquer significativement
la description de ces processus radiatifs. D’autres approximations doivent aussi être faites, en
particulier en ce qui concerne le rôle de la végétation, dans la description des
échanges complexes d’eau et de quantité de mouvement entre l’atmosphère et les
océans et continents sous-jacents.
Ces approximations, et les
incertitudes qui en résultent, sont parfaitement identifiées (et explicitement
mentionnées, si c’est là la question, dans les rapports successifs du Groupe
d'experts Intergouvernemental sur l'Évolution du Climat, GIEC).
Les incertitudes restent grandes, comme le montrent les différences de
plusieurs degrés Celsius prévues par les différents modèles, pour la même
quantité de gaz à effet de serre, quant à l’échauffement à attendre au XXIème
siècle. Mais ces incertitudes ne sont aucunement dues, contrairement à ce
qu’écrit Henri Atlan, au fait que le nombre de coefficients a ajuster dans les
modèles est beaucoup plus grand que le nombre d’observations disponibles. La
situation est d’ailleurs inverse : dans l’état actuel des modèles, le
nombre de coefficients incertains est de l’ordre de quelques dizaines, tandis
que plusieurs dizaines de millions d’observations météorologiques (et donc
climatiques) sont recueillies chaque jour. Il n’y a guère de place pour un
ajustement des coefficients aux observations.
Dans les limites de ces
incertitudes, les modèles numériques climatologiques ont largement été validés,
directement et indirectement. Ils simulent pour l’essentiel les grandes
variations passées du climat, sous l’effet en particulier des variations de la
distribution spatiale de l’insolation. Ils ont prévu dès le début des années
1970 une élévation de la température en réponse à l’augmentation de la quantité
de gaz à effet de serre (un rapport de l'Académie des Sciences américaine
dirigé par Jules Charney en fait état en 1979). Une élévation rapide a été
observée 20 ans plus tard, à l’échéance et dans la fourchette d’amplitude
prévues. Et, comme il est mentionné dans le dernier rapport du GIEC, les
modèles ne peuvent expliquer l’élévation de température par aucun autre
mécanisme (variation de l’activité solaire, éruptions volcaniques, …) que
l’augmentation de l’effet de serre. Mais la meilleure preuve de la qualité physique
de ces modèles est peut-être ce qu’ils produisent quand on les ‘transporte’ sur
les autres planètes. Une telle opération est dans son principe facile à
effectuer. Il suffit de changer les valeurs numériques des paramètres
pertinents : insolation, rayon et vitesse de rotation de la planète,
propriétés thermodynamiques et radiatives du gaz atmosphérique, relief
montagneux, …. Les modèles, ainsi adaptés, par exemple, aux atmosphères de Mars
et Vénus, y produisent une structure thermique et un régime de circulation en
très bon accord avec les observations (dans le cas de Mars, l’accord est
simplement excellent). Ces deux
atmosphères sont pour l’essentiel constituées de gaz carbonique, et
l ‘effet de serre qu’y simulent les modèles est conforme à ce qu’on observe.
Un tel accord serait bien peu plausible si, comme le suggère Henri Atlan, la
qualité des modèles n’était due qu’à un ajustement ad hoc aux observations terrestres.
La climatologie n’a certes
pas atteint la fiabilité d’autres domaines de la science. La prévision du
climat n’a pas la précision de celle des éclipses. Tout n’est pas encore
expliqué dans les variations passées du climat, et la question reste ouverte de
savoir si l’échauffement récent n’est pas dû, au moins en partie, à d’autres
causes que les activités humaines. Mais, pour ce qui est des modèles numériques
utilisés par les climatologues, ils sont construits sur les lois physiques
pertinentes, et non sur un ajustement empirique aux observations. Ces modèles,
encore imparfaits, sont en perpétuelle évolution pour simuler l’atmosphère de
façon toujours plus réaliste. Ils offrent surtout la seule approche capable
d’intégrer de façon globale et cohérente l'ensemble des processus mis en jeu
dans le climat. À ce titre, ils sont indispensables et irremplaçables. Non
seulement ces modèles constituent de loin le meilleur outil disponible
aujourd’hui pour expliquer le climat comme résultant d’un ensemble complexe de
processus physiques, mais leur qualité a atteint un niveau qui montre le haut
degré de confiance qu’on peut désormais leur accorder à l’intérieur de limites
clairement identifiées.
Olivier Talagrand,
Directeur de Recherches au CNRS
3 avril 2010