Etats-Unis-Vatican, Benoît XVI pape américain?
Posté par : Slimane Zeghidour
Benoît XVI serait-il « un pape américain », décidé à mettre, enfin, le Saint-Siège au diapason de la Maison-Blanche ? Aucun doute, tranche l’influent magazine « Time » qui, la veille du voyage du souverain pontife outre-Atlantique, lui a consacré un ample dossier dont la « Une » donne le ton : « Pourquoi le pape aime l’Amérique ». Ce n'est pas une question, juste un constat.
Sous le titre « Un pape américain », l’auteur de l'article remonte jusqu’à la prime jeunesse de Josef Ratzinger où il croit déceler la « source » d’une immense « gratitude » envers les Etats-Unis. Prisonnier de guerre, après avoir déserté le corps des Jeunesses hitlériennes où il fut enrôlé de force, il aurait découvert alors, en captivité, incrédule et bouleversé, un « occupant » américain n’ayant d’autre souci que de « reconstruire » une Allemagne contre laquelle il aurait été bien « en droit de se venger ». De cette grandeur d’âme d’un pays qui l’aurait ainsi « façonné », conclut l’article, le pape a gardé une empreinte indélébile.
Américain, donc, Benoît XVI ? La réponse ne se réduit pourtant à la seule « gratitude » du pape envers
l’Amérique. Il ne s’agit pas seulement, loin s’en faut, du lien affectif d' un homme à un pays, ainsi que le prétend « Time », mais du rapport d’une très vieille institution ecclésiale, l’Eglise catholique et d’un jeune Etat, les Etats-Unis, avec lequel elle n’a eu de cesse d’être en conflit, naguère ouvert, aujourd’hui larvé. Et ce quand bien même l'Amérique est avec 70 millions de croyants (soit un Américain sur quatre), la troisième nation catholique du monde, juste après le Brésil et le Mexique.
En effet, légataire d'une imposante tradition, plus que tout autre chef spirituel ou temporel, le pape est d’abord, le successeur de saint Pierre. Et George Bush incarne, quant à lui, le fier héritier des Pères pèlerins, ces puritains anglais ayant choisi de jeter l’ancre dans le Nouveau Monde afin de rompre les amarres avec un Vieux Continent honni, « courbé sous la férule du pape ». Sus à Rome, donc, "antre du Démon". A cette fin, ces partisans de la Réforme protestante ont dû assimiler leur saga à l'Exode biblique des Hébreux, n' hésitant pas à identifier l'Europe à l' Egypte, le pape au pharaon, l'Atlantique à la mer Rouge, le sol américain à la Terre promise, Washington à Jérusalem et les Etats-Unis à un "Nouvel Israël".
Est-ce de la vieille histoire ? Nullement, si l'on en juge par les prêches du télévangéliste John Hagee. Cet intégriste néo-pentecôtiste texan proche de George Bush, a choisi la veille de la visite de Benoît XVI pour qualifier l'Eglise catholique de " pire prostituée de Babylone" et le pape d' "Antéchrist", l'ennemi absolu du Christ. Au même moment, le quotidien "Usa-Today" rappelait que si pareil discours ne séduit plus qu'une poignée de "fous de Jésus", il n'en a pas toujours été ainsi. De fait, l'Amérique a connu une fièvre anti-catholique durant toute la seconde moitié du XIX° siècle qui n'aura eu d'égale que la chasse aux sorcières maccarthyste ou la suspicion anti-islamique post-11 septembre.
Perçus comme l’avant-garde d'un gigantesque "complot papiste" visant à noyauter puis disloquer les Etats-Unis, les Irlandais, Allemands et Hongrois immigrants ont dû tenir profil bas et essuyer les pires avanies. Les journaux phares de la fin du XIX° siècle, "Puck" et "Harper's Weekly", y allaient de leurs caricatures campant les "légionnaires du pape" en violeurs, fainéants, alcooliques et... "terroristes", conflit anglo-irlandais oblige. Samuel Morse, l'inventeur du télégraphe sonna même l'alerte, le premier dès 1830, avec un essai au titre éloquent : "Conspiration étrangère contre les libertés des Etats-Unis" ...
On jurait que le pape devait "déménager la cité du Vatican de Rome... à Cincinnati!
Washington qui, lors de la guerre de Sécession (1861-1865), suspendit tout contact avec le Saint-Siège, attendra jusqu'en 1984 (!) pour établir des rapports diplomatiques avec Rome -et donc abolir une loi de 1847 interdisant toute relation avec la papauté- au nom de la lutte contre le "péril rouge". Jean-Paul II, le pape polonais, n'hésita pas alors à donner son quitus au combat contre l'"Empire du Mal" soviétique, selon l'expression de Ronald Reagan. Mais une fois le Rideau de Fer mis à bas, le Saint-Siège entreprit aussitôt, à la lumière de la nouvelle donne, de définir une autre doctrine géopolitique.
Plus visionnaire politique que théologien, Jean-Paul II se mit à prêcher la bonne parole aux quatre horizons, avec un seul mot d'ordre : la paix. Non point la paix comme un simple "état de non-guerre" mais comme un "impératif" moral, un "droit" pour chaque homme. A lui seul, il aura parcouru plus de pays que tous les papes qui l'ont précédé, du Brésil au Kazakhstan en passant par le Soudan, Cuba et l'Inde. Un seul lui aura fermé la porte au nez, l'accusant d'aspirer à le convertir à la foi catholique : la Russie orthodoxe.
Un seul Etat, également, aura fait peu de cas de son exhortation à la paix : les Etats-Unis. De la guerre du Golfe, début 1991, à l'invasion de l'Irak au printemps 2003, Jean-Paul II prêcha dans le désert, martelant jusqu'au sein de l'Assemblée de l'Onu, que la guerre était une "défaite de l'humanité", une "aventure sans retour". Et de dénoncer dans le concept de la "guerre préventive", si cher à George W. Bush, un "abus de la notion de légitime défense". En vain. Mais cet échec a eu pour effet de rehausser l'aura morale du pape, seul chef spirituel à prêcher non plus pour une paroisse mais pour la "famille humaine".
Reconnu par 172 sur 192 Etats membres de l'Onu où il jouit du statut d'observateur permanent, l'Etat de
la Cité du Vatican appartient de ce fait à la « famille des Nations Unies » : FAO, PAM, UNESCO, BIT, UHCR et même l'Agence internationale pour l'énergie atomique (AIEA). Du coup, le pape, qui exerce un pouvoir virtuel sur un milliard d'âmes, possède ce privilège, unique pour un chef religieux, de siéger à l’ONU au même titre qu'un Etat, y compris une puissance de la taille des Etats-Unis.
Qu'y a-t-il donc de commun entre Benoît XVI et George W. Bush ? A priori, peu de choses. Celui-ci est le chef de l'Etat le plus puissant, du moins sur le plan militaire, que l'histoire ait jamais connu. Celui-là incarne le plus petit Etat du monde, "grand" juste comme la moitié de la Jérusalem intra-muros, soit à peine un demi-km2. Et si le premier n'a plus de crédit moral, y compris au sein de son propre camp politique, le second jouit d'une incontestable aura, rayonnant bien au-delà de la Chrétienté. A priori, seulement. Car autant Jean-Paul II, l'"athlète de Dieu", n'a jamais eu froid aux yeux pour s’impliquer dans les affaires du monde, autant son successeur paraît plus hésitant, sinon timoré. Plus théologien que politique, Jozef Ratzinger a tôt mis une sourdine la dénonciation de la guerre, bête noire du pape polonais, pour insister davantage sur la foi en tant que fondement de l'identité et de l' ordre social. D'où entre autres conclusions, une franche opposition à l'entrée de la Turquie en Europe, ce "continent culturel", selon lui.
Bien sûr, en fidèle héritier de Jean-Paul II, Benoît XVI ne peut que
s'opposer au concept de "guerre préventive". Et ce quand bien même la Maison-Blanche a pu mobiliser, en faveur de l'invasion de l' Irak, une armée de théologiens catholiques néo-conservateurs (George Weigel,Michael Novak, Richard John Neuhaus) pour le rattacher au concept augustinien de la "guerre juste". Il sait tout autant par ces temps de "guerre contre la terreur", qu'il ne saurait y avoir de paix sans le respect d'un ordre moral fondé non seulement sur la "Vérité", mais aussi sur la justice, la solidarité et la liberté. Mais, nul doute aussi que le pape n'a jamais caché son admiration pour une Amérique, en qui il voit un modèle d'Etat-Nation chrétien décomplexé, un Etat certes laïque mais où la religion fait si bon ménage avec la politique. Un pays qui, au contraire d'une "Europe qui ne s'aime plus", s'estime être, lui, investi d'une "Destinée manifeste", de la mission d’être le "phare de l'humanité".
Benoît XVI, qui a choisi le nom du saint patron de l'Europe, "voudrait provoquer une crise de conscience en Occident afin d'en réveiller la foi", estime l'Italien Andréa Riccardi, fondateur de la communauté Sant' Egidio, célèbre pour son entremise dans de nombreux conflits (Algérie, Mozambique, Guatemala). Au nom des "valeurs communes" et du "caractère sacré de la vie", le pape rejoint les néo-conservateurs américains dans leur opposition à l'avortement, aux manipulations génétiques, au clonage... Recevant le 29 février 2008, la nouvelle ambassadrice auprès du Saint-Siège, la très catholique Mary Ann Glandon, il en a encore profité pour saluer, de nouveau, l' Amérique, une nation unique en son genre, dévote et futuriste, piétiste et séculière, messianique et pragmatique, en un mot, libérale et vivant "sous l'aile de Dieu". Un modèle que le Vieux Continent, rongé par le doute et l'incrédulité, se devrait d'imiter.



















































