On le sait, chacun voit midi à
sa porte. Sauf qu’à ce constat de bon vieux sens commun, la Grande Bretagne a
pu ajouter, du haut de son empire “où le soleil ne se couchait jamais”, une
sacrée exception : en fixant à Londres, dans le dernier quart du XIXè siècle,
le méridien de Greenwich –du nom d’un lieudit sis au sud de la capitale- elle
réussit par l’ imposer à la terre entière en tant que point zéro de l’espace
et, partant, du temps horaire. Depuis lors, si elle ne fait plus la pluie et le
beau temps, la capitale de l’actuel Royaume-Uni ne marque pas moins toujours le
seuil de l’heure GMT (Greenwich Mean Time), si bien rebaptisé depuis 1982 "temps universel" ou CUT
(Coordinated Universal Time).
Quoi d’étonnant, dès lors, si
l’un des joyaux historiques de Londres reste le Big Ben, l’immense cadran
horaire de 7 m de diamètre posé au sommet de la Tour de l’Horloge dominant le
palais de Westminster, le Parlement britannique? Il donne l’heure, le ton et le
son -3 km de portée pour le carillon!- à une métropole qui assimila toujours
le temps à de l’argent. Autre exception : seul un sujet de Sa Très Gracieuse
majesté pourrait obtenir l‘autorisation de visiter ce monument voué à compter
le temps depuis fin mai 1859 au moyen d’une cloche –d’où le nom de Big Ben, la
“Grosse Cloche”- pesant pas moins 13, 5 tonnes de bronze.
Le temps étant assimilé à de
l’argent outre-Manche, l’Etat britannique vit dans le Juibilé de l’An 2000
l’occasion en or pour rehausser le prestige de Londres, via… Greenwich. Il
sollicita à cette fin le grand architecte Richard Rogers pour bâtir, sur la
ligne du méridien 0, un imposant Dôme du Millénaire. Un ouvrage grandiose
quoiqu’onéreux -75 millions d’euros- que cette structure de 50 m de haut et
d’un km de circonférence sustentée par un réseau de câbles suspendus partant de
12 mâts de 100 m de hauteur. La décoration intérieure du monument fut confiée à
l’inclassable artiste anglo-irakienne Zaha Hadid, qui y aménagea une “Zone de
l’Esprit” prolongée par une “visite de l’intérieur” du corps reconstitué en
relief. Enfin, on ne manqua pas d’y ouvrir une station de métro, la plus grande
d’Europe, pour y amener un maximum de visiteurs.
Nul doute que ce zèle artistique
unanime suscité par le Jubilé commémorant le 2000è anniversaire de la
naissance de Jésus-Christ –qui serait plutôt né vers 06 avant…J.C.- ait mis la
puce à l’oreille d’oulémas et de pieux ou militants intellectuels musulmans à
l’affût de la moindre opportunité de hisser haut le fanion de l’islam. A défaut
de jubilé islamique, le télécoraniste égyptien officiant sur la chaîne
El-Jazira, Youcef El-Qaradaoui, entreprit d’abord de contester le primat de Londres en matière de comput horaire.
Puis, il affirma tout de go que le méridien 0 devrait passer non plus par
Greenwich mais par La Mecque, véritable “nombril” du monde et donc,
concluait-il, “centre incontestable” du globe.
Et l’ouléma d’en appeler à
l’adoption de l’heure du méridien de La Mecque en remplacement de l’heure GMT!
Arguant du fait, historique, que la Grande Bretagne avait imposé de faire
passer par Londres le méridien 0 au détriment du méridien de Paris, de doctes
oulémas ont donc préconisé de “rétablir l’ordre naturel de la création” en
optant, “enfin”, pour le berceau de l’islam, lieu choisi par Dieu pour y faire
bâtir “Sa “ Demeure, la Kaâba, pôle terrestre vers lequel se tournent cinq fois
par jour un milliard de Croyants pour prier et se prosterner./p>
Ce faisant, les oulémas
trahissent leur ignorance, à moins que ce ne soit leur rejet, ce qu’à Allah ne
plaise, de la laborieuse et fascinante histoire de l’art cartographique. Un
domaine où, pourtant, l’islam apporta une honorable quote-part, avec le
géographe El-Idrissi, cartographe officiel du très Chrétien roi normand Roger
II de Sicile, au XIIè siècle. Ce dernier, auteur d’une célèbre carte de l’Ancien monde, ne
songea nullement à situer La Mecque, pas plus que Médine ou Jérusalem, au
centre de l’univers habité. Ainsi, le méridien 0 ne définit-il pas le “centre”
physique du globe terrestre mais le “milieu” virtuel qui le scinde en deux
hémisphères, Est et Ouest, à l’instar de l’équateur qui le divise en Nord et
Sud. Faudrait-il donc rappeler aux vénérables imams que l’agencement classique
de la mappemonde, avec l’Europe positionnée en son beau milieu, ne correspond à
aucune réalité physique? Et qu’il s’agit, de fait, d’une pure convention et
qu’une planisphère projetée à partir de l’Australie, par exemple, rejetterait
aux confins du globe l’Europe, l’Afrique et le Proche-Orient, La Mecque y
compris.
Plus encore, fallait-il rappeler
au cheikh El-Qaradaoui que l’on doit à son antique compatriote égypto-libyen
Eratosthène (276-194 av. J.C) la division de l’équateur en 360° et la terre en
24 quartiers d’orange, soit autant de fuseaux horaires… Et qu’en tout état de
cause, il fallait bien fixer un méridien 0 sur une sphère terrestre dont Blaise
Pascal disait que “le centre était partout et la circonférence nulle part”. En
France, le roi Louis XIII décréta par ordonnance, et ce dès 1634, que le
premier méridien serait celui dit de l'Île de Fer, aujourd'hui île d'El Hierro
dans l'archipel des Canaries. Un choix qui sera rejeté par la Révolution,
laquelle érigera le méridien de Paris en étalon universel, notamment pour
définir le mètre en tant que nouvelle unité de longueur : la Terre ayant une
circonférence d'environ 40 000 km, soit 40 000 000 m, le mètre équivalait donc à la dix millionième section d'un demi méridien terrestre.
Le méridien de Paris ne sera
abandonné au profit du méridien de Greenwich qu’en 1884, lors de la Conférence
Internationale de Washington. La France ne consentit alors à Londres l’honneur
de représenter le milieu de la Terre qu’à la condition expresse d’admettre que
Paris puisse décider des poids et mesures au plan international. Un engagement
que la Grande-Bretagne oubliera en refusant fermement d’adopter le système
métrique français. Néanmoins, il faudra attendre le 9 mars 1911 pour qu’une loi
officialisant le méridien international de Greenwich fût promulguée.
Ni la portée scientifique ni la
dimension géopolitique de l’instauration d’un “temps universel” n’avaient
hélas! retenu l’attention des organisateurs d’un “Premier congrès international
du Méridien de Makkah”, ouvert à Doha, au Qatar, le 19 avril 2008. Sous le
titre “La Mecque, le Centre de la Terre, théorie et pratique”, la résolution
finale, diffusée 3 jours plus tard, appelait d’une façon sibylline tous les
pays à tirer un trait sur l’heure GMT pour adopter désormais le Makkah Mean
Time (MMT) ou Islamic Mean Time (IMT). Simplement, en faisant passer par La
Mecque le méridien 0 -alors qu’elle se trouve sur le 39è, soit sur la même
longitude que Moscou, Alep, Addis Abeba et Zanzibar-, les “éminents savants”
avaient a peine souligné ce fait que le méridien directement opposé, soit le
180è, ne passerait plus alors par l’île Taveuni aux Fidji où se trouve
l’insolite panneau indiquant : “« Ici, à gauche de cette ligne, vous êtes hier
et à droite de la ligne, vous êtes demain » mais sur l’atoll Napuka en ¨Polynésie
française, soit sur le 141è méridien…
Il n’empêche. De fil en
aiguille, l’idée d’un méridien 0 devant passer par La Mecque en lieu et place
de Greenwich s’était emparée de beaucoup d’esprits. Elle ne tomba pas dans
l’oreille d’un sourd à…La Mecque, dont l’édile, le très entreprenant Khaled Al
Fayçal, vit aussitôt l’intérêt de rehausser la métropole de l’islam au rang
d’un référent non plus seulement islamique mais carrément universel. La volonté
du prince, confortée par un budget de 3 milliards de dollars, des tonnes de
béton, de verre et d’acier, des milliers d’ouvriers travaillant jour et nuit,
ne tarda fait jaillir du sol saint une gerbe de sept tours hiératiques
imprimant du coup à la “Mère des Cités” du Coran, l’aspect d’un New York
futuriste. Edifié par le géant de l’immobilier Saudi Binladen Company (SBC), un
groupe fondé par le père d’Oussama Ben Laden, le complexe Makkah Clock Royal
Tower sera finalement inauguré fin juin 2010. Clou du projet : posée au sommet
d’une tour de 595 m de hauteur, une méga horloge de 45 m de long et de 43 m de
large, la plus grande du monde, cinq fois la taille de Big Ben ! Visible à 17
km à la ronde de nuit et à 12 km le jour, elle entrera en service le 10 août,
premier jour du Ramadan 2010.
Va pour Big Ben et Greenwich !
Pis encore, il semblerait que les aiguilles de l’horloge, fabriquée sur
commande spéciale en Allemagne, ne tourneront pas de gauche à droite, sens
préconisé par Greenwich, mais de droite à gauche, à l’image du rite du
“taouaf”, la marche giratoire autour de la Kaâba. Aspirer à instaurer un
nouveau temps “universel” en adoptant une pratique insolite, aux antipodes de
l’usage universel, voilà une contradiction qui ne semble pas avoir effleuré
l’esprit des promoteurs de l’Islamic Mean Time. Pour l’heure, seules les
chaînes satellitaires El-Jazira et El-Arabiya annoncent leurs émissions en
déclinant et l’heure Greenwich et l’heure de “La Noble Mecque”.
Rupture ou pas avec l’univers
anglo-saxon, le Makkah Clock Royal Tower qui chapeaute le bien nommé complexe
hôtelier Abradj El-Bayt –les Tours du Temple- de 3000 chambres et suites offrant
une vue imprenable sur la Kaâba, sera mis sous les auspices de la célèbre
chaîne d' hôtels de luxe canado-américaine, Fairmonts Hotels & Resorts.
Mieux, quand on tape “makkah - mériden” sur google l’on obtient à plein écran
des notices concernant uniquement… l’hôtel Méridien de La Mecque, sis à 100 m du lieu le plus
sacré de l’islam, un palace de la fameuse chaîne, jadis française, rachetée par
la holding américaine Starwood Hotels & Resorts. Allah y reconnaîtrait-il
les siens?