Arabie saoudite, une université qui fera école?
Posté par : Slimane Zeghidour
Mahomet l’avait bien dit : “Vas quérir le savoir même s’il te faut aller jusqu’en Chine”.A ce fameux hadith du Prophète, le roi Abdallah a pris le risque de donner une tournure aussi onéreuse que téméraire en faisant jaillir du désert saint une cité universitaire futuriste à vocation internationale, équipée d’outils de recherches dignes d’un film de science-fiction.Une institution appelée à devenir inch Allah un haut lieu du savoir, ouvert à tous à partir de 2010, y compris aux Chinois,
cela va de soi.
En inaugurant la King Abdallah University for Sciences and Technology (KAUST), le 23 septembre 2009, au milieu de 3 000 invités triés sur le volet –chefs d’Etat, prix Nobel, savants de haut vol, oulémas de tous horizons- le roi avait avoué concrétiser un rêve de… 25 ans. Pourquoi, lui, monarque quasi-absolu, a-t-il attendu si longtemps ? En ce royaume cramponné à un islam pris au pied de la lettre et où le Coran tient lieu d’unique Constitution, tout acte du “Serviteurs des Deux Lieux Saints” requiert la baraka des oulémas, dussent-ils l’octroyer sur ordre express de ce même roi.
Instruit par l’histoire d’un Etat dont il a l’âge, l’octogénaire Abdallah ne peut ignorer la détermination des oulémas lorsqu'il s'agit d'ouvrir le rigoriste royaume à l’esprit du siècle. Son propre père, Abdelaziz Ibn Saoud, n’en fit-il pas la périlleuse expérience, il y a déjà presque un siècle lorsqu’il décida d’introduire la photographie, le téléphone et la radio?
Aux clercs et à leurs ouailles bigotes, les rudes Ikhwan –les “Frères”, sorte de moines soldats, bras armé du fondateur de l’Arabie saoudite- opposés à ces “lubies sataniques”, le roi fit écouter des versets du Coran lus par d’autres oulémas et transmis par la TSF.Aux récalcitrants, il opposa les automitrailleuses et, face à leur pugnacité, n’hésita pas à en appeler à la Grande-Bretagne “impie”, qui ne se fit pas prier pour envoyer la Royal Air Force décimer des “fanatiques” devenus plus qu’ encombrants sur le sentier sablonneux de l’édification de l’Etat.
Pour l’éducation, la crispation des barbus fut encore plus rigide. Le prince Fayçal, demi-frère de l’actuel roi Abdallah, dût envoyer la troupe dans la ville de Bourayda en 1962, pour mater une révolte de “croyants” insurgés contre l’ouverture d’écoles pour les filles. A peine monté sur le trône, deux ans plus tard, il affronta une autre fronde dirigée, cette fois-ci, contre l’introduction de la télévision.Parmi les protestataires, un proche parent, qui finira par assassiner début 1975 l’austère et réformiste monarque d’un coup de revolver.
En donnant le coup d’envoi à ce projet mûri durant un quart de siècle, le roi Abdallah n’a donc pas manqué de mettre en garde contre «les extrémistes, ceux qui ne connaissent que le langage de la haine, craignent le dialogue et ne cherchent qu’à détruire».Il a invoqué la “Maison de la Sagesse”, l’université du Bagdad des “Mille et une nuits”, fleuron de l’âge d’or de l’islam.”Seule une âme malade peut opposer raison et foi, le conflit à la coexistence, la rancune à l’amitié”, conclua-t-il.
Audacieux, Abdallah, mais prudent : il a implanté la nouvelle Université à Thouwal, un coin désert au bord de la mer Rouge, à 80 km au nord de Djeddah.Immeubles de verre fumé et d’acier, maisons alignées comme des dents, robustes palmiers droits, gazons défiant le soleil et le sable, marina, salles de cours donnant sur la mer…De loin, la KAUST a l’aspect d’un décor de péplum futuriste oublié entre mer et désert.Cet “isolement” calculé met l’institution à l’abri de toute incursion hostile.
Le roi a doté Thouwal d’un statut taillé sur-mesure, ce qui en fait une sorte de zone franche. Une décision révolutionnaire qui entame le dogme des oulémas selon lequel le territoire du royaume tout entier fait office de mosquée où nul autre culte que l’islam ne peut avoir droit de cité. Fait inédit, l’université ne sera pas mise sous l’autorité du très sourcilleux ministère de l’Enseignement supérieur.Pas plus qu’elle ne sera astreinte au strict mode de vie saoudien : elle sera mixte, avec des étudiants venus de 45 pays, les femmes pourront y vivre sans voile et conduire une voiture dans un campus immense (36km2, avec une capacité d'accueil pour 15 000 habitants).
On ne sait pas, en revanche, si un chrétien pourra exhiber une croix, un juif une kippa ou un sikh un turban... Human Rights Watch a salué l’initiative non sans s’interroger sur l’avenir de la Kaust : va-t-elle rester “un îlot de liberté dans un océan de répression ou portera-t-elle le souffle de cette liberté sur tout le territoire du royaume ?”.
Le jour même de l’inauguration, tandis que le quotidien libéral “El-Watan” louait une université vouée à diffuser “une culture de l’amour”, un aréopage d’oulémas se sont fendus de véhéments réquisitoires contre cette “tête de pont étrangère” dans le flanc du désert saint. Sulaïman El-Douich, bête noire des laïques, ces “mulets du libéralisme”, assimile la mixité à une “sédition et un mal absolu”. Un internaute prédit même, non sans humour involontaire, que la Kaust sera bientôt “baptisée Faust”, celui qui a vendu son âme au diable.
La polémique entre les réformistes et les barbus monte en puissance depuis septembre, d'autant plus que ceux-ci ont remporté une victoire notable en juillet 2009 en obtenant l’annulation d’un festival du film à Djeddah. Aujourd'hui, ils réclament la mise à l’index de la Kaust,ce centre de recherche international “soi-disant scientifique”…puisqu'évidemment, d’Averroës, Darwin ou Einstein, ne sauraient rivaliser avec le Coran pour découvrir tous les secrets du savoir humain.
Ces exécrations frontales ont contraint les libéraux, jusqu’ici soucieux de jouer sur du velours, à monter au créneau.Trois éditorialistes ont exigé –et obtenu- le limogeage d’un clerc officiel, le cheikh Nasser Al-Chitri, membre du tout-puissant Conseil des Grands Oulémas, pour avoir dénoncé la “mixité-dépravation” admise au sein de la Kaust.Et si le mufti suprême du royaume, Abdelaziz Al-Cheikh, contempteur dogmatique de la mixité n’a pas encore pris position, l’imam de la Grande Mosquée de La Mecque, Abdelrahman Al sudais a exhorté en chaire les élites du pays à soutenir l’université comme “une noble entreprise historique”.
Plus direct, l’éditorialiste du quotidien El-Jazira, pourfend des barbus «ennemis de la civilisation, de la science, du savoir et du progrès” dont “la diarrhée verbale tourne à vide” tandis que le rédacteur en chef d'El-Watan, Jamal Khashoggi, pointe un doigt accusateur sur «la racaille qui se permet d’accuser les dirigeants d’inféodation aux étrangers».
Gageons qu'il en faudra plus pour ébranler la volonté de changement du roi Abdallah, raison d’Etat oblige. Car, surtout depuis le 11 septembre 2001, la pression reste grande, venue d'Outre Atlantique, pour que le royaume fasse taire les barbus et réduise leur influence. Le roi Abdallah obtempère. Le 14 février dernier, jour d'une Saint-Valentin décriée par les oulémas à coups de fatwas il nomme une femme au poste de vice-ministre de l’Enseignement. Et, à la présidence de la Kaust, il a choisi le professeur Choon Fong Shih, un…Chinois!























