Etats-Unis-Vatican, Benoît XVI pape américain?

Posté par : Slimane Zeghidour

Image_148_2 Benoît XVI serait-il  « un pape  américain », décidé  à mettre, enfin, le Saint-Siège  au diapason  de  la Maison-Blanche ?  Aucun doute, tranche  l’influent  magazine « Time » qui, la veille  du voyage du souverain pontife  outre-Atlantique, lui a consacré  un ample  dossier  dont  la « Une » donne  le ton : « Pourquoi le pape  aime  l’Amérique ». Ce n'est pas une question, juste un constat.

Sous le titre  « Un pape  américain »,  l’auteur de l'article remonte  jusqu’à  la prime jeunesse  de Josef Ratzinger où il croit déceler  la « source »  d’une immense « gratitude »  envers  les Etats-Unis. Prisonnier de guerre,  après  avoir  déserté  le corps  des  Jeunesses  hitlériennes  où il fut enrôlé  de force, il aurait découvert   alors,  en captivité,   incrédule   et  bouleversé,  un  « occupant » américain n’ayant d’autre souci que de  « reconstruire »  une  Allemagne  contre  laquelle  il aurait  été  bien « en droit de se venger ».  De cette grandeur  d’âme  d’un pays  qui l’aurait ainsi  « façonné »,  conclut  l’article,  le pape  a gardé une empreinte indélébile.

Américain, donc, Benoît  XVI ? La réponse ne  se réduit pourtant à la seule  « gratitude »  du pape enversImage_137 l’Amérique.  Il ne s’agit pas seulement, loin s’en faut, du lien affectif  d' un homme  à un pays, ainsi que le prétend « Time »,  mais du rapport  d’une  très vieille institution  ecclésiale, l’Eglise  catholique  et  d’un jeune  Etat, les Etats-Unis,  avec  lequel  elle n’a eu de  cesse  d’être en conflit,  naguère ouvert, aujourd’hui larvé. Et ce quand bien même l'Amérique est avec 70 millions de croyants (soit un Américain sur quatre), la troisième nation catholique du monde, juste après le Brésil et le Mexique.

Image_105_2 En effet, légataire  d'une imposante tradition, plus que  tout  autre  chef spirituel  ou temporel, le  pape  est d’abord,  le successeur  de  saint Pierre. Et George Bush incarne, quant à lui, le fier héritier des Pères pèlerins, ces  puritains  anglais  ayant  choisi de jeter l’ancre  dans  le Nouveau  Monde  afin de  rompre  les amarres  avec  un Vieux  Continent  honni, « courbé  sous la férule du pape ». Sus à Rome, donc, "antre du Démon". A cette fin, ces partisans de la Réforme protestante  ont dû assimiler leur saga à l'Exode biblique des Hébreux, n' hésitant pas à identifier l'Europe à l' Egypte, le pape au pharaon, l'Atlantique à la mer Rouge, le sol américain à la Terre promise, Washington à Jérusalem et les Etats-Unis à un "Nouvel Israël".

Est-ce de la vieille histoire ? Nullement, si l'on en juge par les prêches du télévangéliste John Hagee. Cet intégriste néo-pentecôtiste texan proche de George Bush, a choisi la veille de la visite de Benoît XVI pour qualifier l'Eglise catholique de " pire prostituée de Babylone" et le pape d' "Antéchrist", l'ennemi absolu du Christ. Au même moment, le quotidien "Usa-Today" rappelait que si pareil discours ne séduit plus qu'une poignée de "fous de Jésus", il n'en a pas toujours été ainsi. De fait, l'Amérique a connu une fièvre anti-catholique durant toute la seconde moitié du XIX° siècle qui n'aura eu d'égale que la chasse aux sorcières maccarthyste ou la suspicion anti-islamique post-11 septembre.

Image_139_2 Perçus comme l’avant-garde d'un gigantesque "complot papiste" visant à noyauter puis disloquer les Etats-Unis, les Irlandais, Allemands et Hongrois immigrants ont dû tenir profil bas et essuyer les pires avanies. Les journaux phares de la fin du XIX° siècle, "Puck" et "Harper's Weekly", y allaient de leurs caricatures campant les "légionnaires du pape" en violeurs, fainéants, alcooliques et... "terroristes", conflit anglo-irlandais oblige. Samuel Morse, l'inventeur du télégraphe sonna même l'alerte, le premier dès 1830, avec un essai au titre éloquent : "Conspiration étrangère contre les libertés des Etats-Unis" ...

On jurait que le pape devait "déménager la cité du Vatican de Rome... à Cincinnati!Image_112_2 Washington qui, lors de la guerre de Sécession (1861-1865), suspendit tout contact avec le Saint-Siège, attendra jusqu'en 1984 (!) pour établir des rapports diplomatiques avec Rome -et donc abolir une loi de 1847 interdisant toute relation avec la papauté- au nom de la lutte contre le "péril rouge". Jean-Paul II, le pape polonais, n'hésita pas alors à donner son quitus au combat contre l'"Empire du Mal" soviétique, selon l'expression de Ronald Reagan. Mais une fois le Rideau de Fer mis à bas, le Saint-Siège entreprit aussitôt, à la lumière de la nouvelle donne, de définir une autre doctrine géopolitique.

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Image_107 Plus visionnaire politique que théologien, Jean-Paul II se mit à prêcher la bonne parole aux quatre horizons, avec un seul mot d'ordre : la paix. Non point la paix comme un simple "état de non-guerre" mais comme un "impératif" moral, un "droit" pour chaque homme. A lui seul, il aura parcouru plus de pays que tous les papes qui l'ont précédé, du Brésil au Kazakhstan en passant par le Soudan, Cuba et l'Inde. Un seul lui aura fermé la porte au nez, l'accusant d'aspirer à le convertir à la foi catholique : la Russie orthodoxe.

Un seul Etat, également, aura fait peu de cas de son exhortation à la paix : les Etats-Unis. De la guerre du Golfe, début 1991, à l'invasion de l'Irak au printemps 2003, Jean-Paul II prêcha dans le désert, martelant jusqu'au sein de l'Assemblée de l'Onu, que la guerre était une "défaite de l'humanité", une "aventure sans retour". Et de dénoncer dans le concept de la "guerre préventive", si cher à George W. Bush, un "abus de la notion de légitime défense". En vain. Mais cet échec a eu pour effet de rehausser l'aura morale du pape, seul chef spirituel à prêcher non plus pour une paroisse mais pour la "famille humaine".

Image_109_2 Reconnu par 172 sur 192 Etats membres de l'Onu où il jouit du statut d'observateur permanent, l'Etat deImage_127_2 la Cité du Vatican appartient de ce fait à la « famille des Nations Unies » : FAO, PAM, UNESCO, BIT, UHCR et même l'Agence internationale pour l'énergie atomique (AIEA). Du coup, le pape, qui exerce un pouvoir virtuel sur un milliard d'âmes, possède ce privilège, unique pour un chef religieux, de siéger à l’ONU au même titre qu'un Etat, y compris une puissance de la taille des Etats-Unis.

Image_152 Qu'y a-t-il donc de commun entre Benoît XVI et George W. Bush ? A priori, peu de choses. Celui-ci est le chef de l'Etat le plus puissant, du moins sur le plan militaire, que l'histoire ait jamais connu. Celui-là incarne le plus petit Etat du monde, "grand" juste comme la moitié de la Jérusalem intra-muros, soit à peine un demi-km2. Et si le premier n'a plus de crédit moral, y compris au sein de son propre camp politique, le second jouit d'une incontestable aura, rayonnant  bien au-delà de la Chrétienté. A priori, seulement. Car autant Jean-Paul II, l'"athlète de Dieu", n'a jamais eu froid aux yeux pour s’impliquer dans les affaires du monde, autant son successeur paraît plus hésitant, sinon timoré. Plus théologien que politique, Jozef Ratzinger a tôt mis une sourdine la dénonciation de la guerre, bête noire du pape polonais, pour insister davantage sur la foi en tant que fondement de l'identité et de l' ordre social. D'où entre autres conclusions, une franche opposition à l'entrée de la Turquie en Europe, ce "continent culturel", selon lui.

Bien sûr, en fidèle héritier de Jean-Paul II, Benoît XVI ne peut queImage_124_2 s'opposer au concept de "guerre préventive". Et ce quand bien même la Maison-Blanche a pu mobiliser, en faveur de l'invasion de l' Irak, une armée de théologiens catholiques néo-conservateurs (George Weigel,Michael Novak, Richard John Neuhaus) pour le rattacher au concept augustinien de la "guerre juste". Il sait tout autant par ces temps de "guerre contre la terreur", qu'il ne saurait y avoir de paix sans le respect d'un ordre moral fondé non seulement sur la "Vérité", mais aussi sur la justice, la solidarité et la liberté. Mais, nul doute aussi que le pape n'a jamais caché son admiration pour une Amérique, en qui il voit un modèle d'Etat-Nation chrétien décomplexé, un Etat certes laïque mais où la religion fait si bon ménage avec la politique. Un pays qui, au contraire d'une "Europe qui ne s'aime plus", s'estime être, lui, investi d'une "Destinée manifeste", de la mission d’être le "phare de l'humanité".

Image_119_2 Benoît XVI, qui a choisi le nom du saint patron de l'Europe, "voudrait provoquer une crise de conscience en Occident afin d'en réveiller la foi", estime l'Italien Andréa Riccardi, fondateur de la communauté Sant' Egidio, célèbre pour son entremise dans de nombreux conflits (Algérie, Mozambique, Guatemala). Au nom des "valeurs communes" et du "caractère sacré de la vie", le pape rejoint les néo-conservateurs américains dans leur opposition à l'avortement, aux manipulations génétiques, au clonage... Recevant le 29 février 2008, la nouvelle ambassadrice auprès du Saint-Siège, la très catholique Mary Ann Glandon, il en a encore profité pour saluer, de nouveau, l' Amérique, une nation unique en son genre, dévote et futuriste, piétiste et séculière, messianique et pragmatique, en un mot, libérale et vivant "sous l'aile de Dieu". Un modèle que le Vieux Continent, rongé par le doute et l'incrédulité, se devrait d'imiter.

Allemagne-France, délire de blasphème ?

Posté par : Slimane Zeghidour

Image_96_9 Une "affaire" peut toujours en cacher un autre. Au moment où en France celle des caricatures de Mahomet, opposant le magazine "Charlie Hebdo" à la Grande Mosquée de Paris, était jugée en appel en mars 2008, une autre "affaire de blasphème", beaucoup plus discrète, agitait l' Allemagne. En France, l' opinion, hommes politiques, intellectuels et journaux compris, ne ménagea point, en 2007 lors du procès en première instance des caricatures, son soutien au "courageux" hebdomadaire, cible d' un "délit de blasphème d'un autre âge". Un autre soutien, et de taille, vint même d' Allemagne, sous la forme d' un vibrant appel du ministre de l' Intérieur, Wolfgang Schaeuble, exhortant tous les journaux d' Europe à re-publier ces caricatures de Mahomet, par solidarité et au nom de la liberté d' expression.Image_97_5

Mais, au même moment, début mars 2008, en Allemagne, une collègue du ministre de l' Intérieur, Ursula Von Der Leyen, en charge de la Famille, des personnes âgées, des femmes et de la jeunesse (!) mettait à l' index une autre publication, un livre illustré, orné de dessins autrement plus ludiques. Intitulé "Où est le chemin de Dieu, s' il vous plaît ?", l' ouvrage raconte la soif de foi (faussement) naïve d' un petit cochon; une quête qui tourne vite court face au rejet d' un rabbin, d' un curé et d' un imam, le tout sur un ton badin, dépourvu d' animosité.

Image_56_2 Que reproche donc la ministre au livre de Michael Schmidt-Salomon, un célèbre humoriste iconoclaste ? Outre qu'elle le juge un tantinet "antisémite" (n' en déplaise à l' auteur, pourtant lui-même juif), elle redoute que l' ironie caustique avec laquelle il fait ressortir les travers humains de trois hommes de Dieu n' en vienne à  "désorienter les enfants sur le plan social et éthique" ! Rien de moins.

On aura ainsi entendu, outre-Rhin, en même temps, et l' appel à publier partout les caricatures du Prophète de l' islam, d' un côté et, de l' autre, un appel à ne pas mettre entre toutes les mains les illustrations de simples hommes de religion. Et tandis que les caricatures ont été republiées sans autre forme de procès, il aura quand même fallu le double avis favorable de la Commission fédérale de contrôle des médias dangereux pour les enfants (!) et du Conseil des juifs d'Allemagne pour que l' histoire du petit cochon ne passât pas à la trappe du "politiquement correct", dans un pays dont le Code pénal inclut le délit de blasphème (art 166).Image_94_2

Car, aussi incroyable que cela puisse sembler, le délit de blasphème figure noir sur blanc dans le Code pénal d' un pays européen sur deux, y compris en France, plus exactement en Alsace-Moselle*! Les Etats laïques reconnaissent donc l' existence du blasphème... à cette nuance près que la justice ne le sanctionne plus sur un plan strictement religieux - à savoir en tant qu' "offense à Dieu"- mais seulement lorsqu' il risque de troubler la paix civile ou d' inciter à la haine d' un groupe d' adeptes d' un culte donné.

Image_84_6Dès lors, c 'est la façon dont le juge évalue ce risque qui fait exister ce "blasphème laïque". Dans "l' affaire" des caricatures de Mahomet, par exemple, le président du Tribunal de grande instance de Paris, Jean-Claude Magendie, a jugé en appel, le 22 mars dernier, qu' en dépit du "caractère choquant, voire blessant, de cette caricature pour la sensibilité des musulmans", celle-ci (celle montrant le Prophète arborant un turban-bombe avec la mèche allumée) ne révèlait néanmoins aucune "volonté délibérée d'offenser" et que, par conséquent, elle n' outrepassait pas "lesImage_42_9 limites admissibles de la liberté d'expression".

Le même président ayant eu à juger, le 8 mars 2005, une campagne publicitaire parodiant la Cène de Léonard de Vinci pour vanter une ligne de vêtements décréta, à l' encontre du parquet qui avait requis la relaxe, l' interdiction de l' affiche au motif que celle-ci constituait "une intrusion agressive et gratuite dans les tréfonds des croyances intimes". Pis encore, elle faisait "gravement injure aux sentiments religieux et à la foi des catholiques". Interdiction d' affichage, donc, assortie d' une amende de 100 000 euros par jour de retard mis à la suppression de la-dite image. Un jugement inattendu qui sera cependant cassé, le 14 novembre 2006, par la cour de Cassation.

* Allemagne (art 166), Autriche (art 188), Danemark (art 140, 266b), Espagne (art 525), Fédération hélvétique (art 261), Finlande (section 10, chapitre 17), France (Alsace-Moselle art 166), Grèce (art 198), Irlande (interdit par la Constitution) Pays-Bas (art 147, 429b), Pologne (art 196), Royaume-Uni (ne s'' applique qu' au profit de la seule Eglise anglicane d' Etat)...
 

Espagne, l'adieu aux arm...oiries

Posté par : Slimane Zeghidour

Image_30_2 L'Espagne n'en finit pas de laver son linge sale en famille. Et de le sécher en public, au grand jour. Dernier épisode, le chiffon rouge qui tétanise l'opinion autour d'un monument de marbre et de bronze, la statue équestre du roi Jacques I° d'Aragon sise place El Parterre, au centre-ville de Valence, chef-lieu de la Communauté autonome du même nom. Il y a, d'un côté, l'Eglise et le Parti populaire (PP), la principale formation de droite catholique, qui s'apprêtent à célébrer avec éclat, début octobre prochain, le 800° anniversaire de la naissance du "Conquistador" qui a "affranchi" la ville du "joug musulman", ainsi que l'indique l'inscription gravée sur le monument. De l'autre, la gauche, conduite par le Parti socialiste (PSOE) qui appelle, lui, à retirer ce symbole de la "Croisade" contre l'islam andalou, dont le caractère triomphaliste n'a plus lieu d'être, plaide-t-il, dans une Espagne moderne, laïque. Et qui a, surtout, reconnu et réhabilité le judaïsme et l'islam, non sans avoir fait amende honorable, pour l'Inquisition et l'expulsion des Maures et des Juifs.

Aucun doute, pour le gouverneur socialiste, Manuel Iglesias : outre qu'il "insulte" le citoyen musulman, unImage_17 tel monument détonne avec la convivialité et l'esprit de concorde que la ville s'efforce d'établir. Branle-bas de combat à droite où élus, curés et militants d' extrême droite et xénophobes confondus hurlent au "complot arabo-islamiste", à la "trahison" des socialistes "convertis" à la foi de Mahomet. Un discours déjà entendu à travers cette province de l'Aragon où l'islam prospéra huit siècles durant ainsi qu'en témoignent  toujours enceintes, palais, aqueducs, quartiers et jardins. Une région qui a ouvert la corrida d'une révision déchirante de l'histoire nationale, à la lumière du XXI° siècle.

Image_32_2 Pour en arriver là, il a fallu rompre le sacro-saint "pacte de l'oubli", conclu à la mort, fin 1975, du généralissime Franco, "Caudillo de l'Espagne par la grâce de Dieu", selon le mot d'ordre officiel. Droite catholique sortante et gauche laïque vite rentrée d'exil se mirent aussitôt d'accord pour ne pas trop remuer les cendres d'une atroce époque de feu et de fer. "Sainte Croisade" contre les Rouges pour les uns, "coup d'Etat fasciste" pour les autres, la Guerre civile fut une boucherie qui en trois ans -1936-39- faucha la vie de 500 000 Espagnols et en expulsa autant aux quatre horizons, et d'abord en France.

Pour avoir osé, dès son accession au pouvoir, mi 2004, donner l'estocade à cette omerta d'Etat, leImage_44_3 socialiste, José Luis Rodriguez Zapatero, vit se dresser contre lui le ban conservateur et l'arrière-ban franquiste, appuyé, bien entendu, par l'Eglise et même le Vatican. Lui-même petit-fils de républicain fusillé par la milice de Franco, le Premier ministre espagnol prend d'entrée de jeu le taureau par les cornes, l'Eglise et le camp franquiste. Et de supprimer l'obligation de cours de religion catholique à l'école publique, de faciliter la procédure de divorce, de légaliser le mariage homosexuel et d'abolir, en vertu d'une loi sur la mémoire historique adoptée le 31 octobre 2007, tout symbole, écusson, blason, nom de boulevard, bas-relief, statue ou monument à la gloire de Franco. Une loi qui n'épargne pas le pharaonique mémorial-mausolée-cathedrale du Val de Los Caidos -le "Val des Gisants"-, sorte de Mont Valérien franquiste, qui devient un simple monument historique voué non plus à célébrer la geste de Franco le Croisé mais à révéler l'horreur de la guerre civile.

Image_33 Une autre guerre commence, alors, à coup de symboles. Alors que l' opposition à l'envoi de soldats espagnols en Irak enflamme le pays, la province de l'Aragon remet en question le blason historique de la région qui comporte, répartis autour de la croix de Saint Georges, quatre têtes de maures décapitées et portant turban. Ces motifs qui commémorent un épisode de la Reconquista, la bataille de la Huesca en 1096, où le saint aurait accouru au secours des chrétiens qui "terrassent" alors 40 000 Infidèles, semblent caducs à l'opinion laïque et libérale. Et à la minorité musulmane aragonaise dont le porte-parole, Riay Tatary, estime qu'ils battent inutilement le rappel de vieilles rancunes.

Autre lieu, même souci d'exorciser les démons du passé, sur fond de dénonciation deImage_31_2 l'invasion de l'Irak : Saint-Jacques-de-Compostelle, en Galice. faut-il ou non retirer de la nef de la cathédrale, la statue de Saint-Jacques Matamoros, le "Tueur de Maures" ? La pièce en question, taillée en bois au XVIII° siècle, représente un apôtre Jacques chevalier, le saint patron de l' Espagne qui serait venu souvent en aide aux troupes catholiques en lutte contre les musulmans, terrassant trois "infidèles" en turbans.  Levée de boucliers des conservateurs qui dénoncent  un "politiquement correct malvenu". L'oeuvre reste donc en place de même que celle, similaire, qui orne la façade de l'imposant palais Rajoy, siège de la municipalité du chef-lieu de la Galice.

Image_42_2 Tueur de Maures -d'où le mot français "matamore"-, Saint-Jacques a, par extension, fini par endosser l'habit de l' éternel croisé de l' Espagne catholique  Aussi, lors de la Guerre civile, Franco n'a-t-il pas manqué de l'invoquer pour l'embrigader sous le sobriquet de Matarojos -le "Tueur de Rouges". Ironie de l'histoire, les Rouges, communistes et anarchistes des Brigades internationales, n' ont pas eu affaire, en fait d'ennemis idéologiques, à des "fascistes catholiques" mais à de pauvres supplétifs marocains et... musulmans, arborant, à leur insu, un coeur du Christ brodé sur le gilet!

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Un détail que l'ex-Premier ministre, José maria Aznar, semble avoir ignoré. Ce catholique bon teintImage_20_5 converti à la doctrine du "clash des civilisations", en clair de la guerre entre la Croix et le Croissant, a pris le parti, et ce contre la majorité écrasante des Espagnols, d'envoyer des soldats en Irak. Fort de 1 200 hommes, le corps expéditionnaire ibérique se retrouva affecté non loin de la ville de Kerbala, La Mecque, le coeur battant de l'islam chiite. La tradition militaire internationale veut qu' en cas de mission à l'étranger, chaque corps d'armée se dote pour l'occasion d'un blason spécial indiquant le pays d' "accueil", un symbole et une devise. Celui que Madrid créa pour le sien aurait pu, s'il n'avait été ignoré de l'opinion arabe, provoquer un scandale retentissant : il reproduit, au-dessus du mot "Irak", la croix de Saint-Jacques le "Tueur de Maures".

Image_49_7Impossible en Espagne d'évoquer les fantômes de la Guerre civile sans convoquer ceux de la Reconquista,  en qui plus d'un historien voit une esquisse, à cinq siècles d'intervalle, de la guerre civile puisqu'elle opposa, elle aussi, des Espagnols de bords opposés, catholiques d'un côté, juifs et musulmans de l'autre. Franco n'a-t-il pas vu dans le combat  "au nom de Dieu et des Evangiles" contre les "Rouges" une "Sainte Croisade" conduite sous les auspices de l'apôtre Saint jacques ? Et l'Eglise, qui a obtenu, à Rome, le 28 octobre 2007, la béatification de 4 98 "martyrs", invoque, elle, une lutte des curés "pour Dieu et la patrie". Pis, l'épiscopat impute à la II° République la plus ample "persécution de chrétiens" de l'histoire, au point qu'elle revendique 10 000 Espagnols sur les 12 692 "martyrs" du XX° siècle figurant sur le catalogue spécial du Vatican!Image_17_2

Symbole de l'Espagne divisée par le choc de son passé, la ville de Valence, tout en appelant à retirer la statue de Jacques I° le "vainqueur des Maures" construit un monument à la gloire des "martyrs" de l'Eglise, victimes des "Rouges".

Arabie saoudite, roses de sable

Posté par : Slimane Zeghidour

Image_45 Ne le dites pas avec des fleurs ! Ce pourrait être le mot d'ordre du corps le plus impopulaire de la police saoudienne. Baptisé Comité pour l'incitation au Bien et la dissuasion du Mal, il a pour mission de veiller à l'application stricte des "vertus islamiques", partout et chaque jour qu'Allah fait. Ainsi, lors de chaque veille de Saint - Valentin, le Comité (El-Hay'a, en arabe), mélange de ligue de vertu, de police des moeurs et de milice cléricale, prend pour cible les fleuristes, tous coupables d'inciter le chaland musulman aux fleurs du Mal d'une "soi-disant fête de l'amour" païenne.

Le zèle inquisiteur du Comité n'a d'égal que le succès croissant de la Saint - Valentin en pays d'islam, deImage_54_4 l'Indonésie au Maroc en passant par le Pakistan, l'Irak et... l'Arabie saoudite. La Mecque elle - même n' y échappe. A telle enseigne, rapporte le quotidien libéral El-Watan, que la veille de la fête, le prix de la rose rouge a été multiplié par cinq, passant de 5 à 25 riyals, soit 5 euros. Selon le journal, les femmes achètent plus que les hommes, n'hésitant point à payer jusqu'à 2 500 riyals (5 00 euros) un bouquet de roses écarlates.

Image_56 En fait de fête, la version dite wahhabite de l'islam (du nom du cheikh Abdelwahab, un théologien dissident du XVIII° siècle dont la doctrine ultra puritaine fait office de socle idéologique du royaume saoudite actuel) n'en connaît que deux, l'Aïd El-Fitr qui clôt le jeûne du Ramadan et l'Aïd El-Adha qui commémore le sacrifice d'Abraham. Toute autre célébration ne serait qu' "élucubration" blâmable, imitation servile de l'Infidèle ou, pire encore, égarement païen. Fort de quoi, le Comité qui a pour logo un oeil grand ouvert au milieu du Livre saint ouvert, inspecte chaque boutique de fleurs, traquant toute décoration hors-norme : roses rouges, oursons en peluche, petits coeurs en chocolat, cartes de voeux d'amour... Tout écart sera dûment puni, conclut El-Watan, qui ne précise pas, toutefois, la nature de la sanction.Image_47

Cette chasse aux roses de l'amour, si elle traduit tout le poids de la doctrine wahhabite en Arabie saoudite ne détonne pas moins avec l'air du temps. Et d'abord avec l'islam ambiant : Le Caire, Damas, Amman ou Bagdad, célèbrent la Saint - Valentin avec force fleurs, roses, jouets, gadgets, y compris les statuettes de Cupidon, douceurs et échanges de mots doux. Ensuite avec la politique d'ouverture que le roi Abdallah se flatte, non sans raison, d'avoir mis en branle. Plus qu'une politique à usage interne, il s'agit, au fond, d'un choix stratégique visant à sortir l'Arabie saoudite de son "splendid isolement" religieux pour la mettre au diapason du siècle. Un choix d'autant plus vital que depuis le 11 septembre, Riyad fait l'objet d'un procès incessant de la part d'un noyau de néo-conservateurs américains qui l'accusent de tous les maux de l'intégrisme islamique.

Image_12 Face à ce courant hostile, le roi Abdallah a dû composer. Et admettre qu'un grand nombre d'oulémas dispensent un véritable "enseignement du mépris" envers tout culte autre que l'islam "bien compris", en clair wahhabite. Haro, donc, sur le chiite, le soufi, le druze et, à fortiori, le juif, le chrétien, l'athée... En réaction, le roi Abdallah a convaincu le Grand Ouléma du royaume, Abdelaziz Al Cheikh - un déscendant direct du théologien Abdelwahab ! -, d'assouplir peu à peu la rugosité du dogme en vigueur. Lui-même n'a pas tardé à donner l'exemple  en allant à la rencontre du pape Benoît XVI, pourtant le moins bien disposé à l'endroit de l'islam depuis Pie XII.

Quant au vénérable ouléma, outre bénir un centre de réhabilitation d'ex-djihadistes d'El-Qaïda, desImage_38_4 "repentis" de retour "sur le sentier d'Allah", il supervise une refonte des manuels scolaires et ne dédaigne aucun forum de discussion sur le sujet devenu lancinant : "Nous et l'Autre". La veille de la fête du Nouvel An, il a reçu un groupe de missionnaires et d'expatriés en Europe et en Amérique pour leur annoncer qu'il n'y a aucun mal à participer aux fêtes non-islamiques en veillant juste à ne pas commettre d'écarts, boire de l'alcool, manger du porc. Une mini-révolution, de la part d'un homme qui prône à l'envi une nette séparation entre l'homme et la femme, le croyant et le non-croyant, le pur et l'impur...

Image_21_3 Et l'amour ? Aussi incroyable que cela puisse sembler, par ces temps d'intégrisme, l'islam a produit une abondante et subtile poésie de l'amour courtois, sans parler d'une ample littérature érotique. Une poésie qui a rayonné au-delà de la Maison de l'Islam et a eu un impact notoire sur l'art troubadour. Mieux encore : quel plus illustre symbole de l'amour connaît le monde que le Taj Mahal, splendide mausolée offert par un roi musulman à une épouse trop tôt "retournée à Allah" ?

Camembert berbère

Posté par : Slimane Zeghidour

Image_11 Encore un exemple de la "greffe" française au Maghreb? De fait, si le "pays aux 300 fromages" se targue d'un "Chaussée aux moines", l'Algérie se flatte, désormais, d'un "Camembert Saint-Augustin". Fabriqué à Annaba, l'antique Hippone dont ce Père de l'Eglise fut l'inlassable évêque, le fromage qui en porte le nom orne les bonnes tables aux côtés de vins du terroir en plein essor. L'éminent théologien qui rédigea, entre autres ouvrages, une "Dolce Vita" n'aurait pas boudé son plaisir.

Saint Augustin, ce Bougnoule!", ironisa François Mauriac, au plus fort de la guerre d'Algérie. La boutade tomba comme un cheveu dans le bouillon de culture des colons ultras, convaincus de se battre pour l'Occident "judéo-chrétien" contre l'Orient "islamo-bolchévique". L'éminent mémorialiste voulait ainsi rappeler, à ces partisans avant la lettre du "choc des civilisations", l'immense apport de l'Afrique du Nord à "leur" civilisation latine, catholique, en un mot française. Berbère, en effet, était l'auteur des "Confessions",mais aussi Tertullien,Père de l'Eglise - et de la formule "Le sang des martyrs est la semence de l'Eglise" - l'écrivain latin Apulée dont le roman "l'Ane d'or" reflète mieux que tout autre l'âme "africaine", l'empereur Septime-Sévère dont le fils et successeur Caracalla octroya en 212 le statut de citoyen romain à tout habitant de l'Empire...

Image_26_4Bien sûr, la France coloniale remit tôt au jour cet apport spirituel, littéraire et philosophique. Non point pour l'ériger en héritage commun entre colons et indigènes, en symbole unificateur. Non,elle y a vu d'abord une "pièce à conviction", un titre de propriété "occidental" de l'Afrique du Nord. En vertu de quoi, la France n'usurpait pas un sol étranger mais "revenait à la maison". A cette récupération colonialiste du passé maghrébin, l'Algérie indépendante répondit par une survalorisation du patrimoine "arabo-islamique" et en occulta,par-là même,le legs gréco-romain.

Image_25_4Il aura fallu attendre le printemps 2000, l'an du Jubilé chrétien,pour que le président Abdelaziz Bouteflika accepte d'assumer sans détours,lors d'un colloque international consacré à Saint Augustin, "l'algérianité" de l'enfant de l'antique Thagaste, le Souk-Ahras actuel où l'on vénère désormais un olivier qui aurait été planté par l'auteur de "La Cité de Dieu". Pour l'occasion,la Poste émit un timbre en l'honneur du "philosophe algérien". Depuis, il ne se passe pas de jour sans qu'un journal, un documentaire ou un colloque ne viennent rappeler, aux Algériens cette fois-ci, l'apport de leurs ancêtres à l'Occident "judéo-chrétien". Et cet engouement va jusqu'à donner le nom du Père de l'Eglise à... un fromage local.

Tel Père Noël, tel fils...

Posté par : Slimane Zeghidour

Image_26_5 En digne fils du peuple, Vladimir Poutine a choisi, cette année, de passer la fête de la Nativité orthodoxe non pas à Moscou mais à Veliki Oustioug, aux fins fonds du Grand Nord. Une petite ville sans autre prétention que celle d'abriter, tout de même, le "berceau" et la "maison" de Ded Moroz, le Bonhomme Hiver des peuples slaves, le père Noël des Russes. L'endroit, ravalé au rang de simple vestige folklorique du temps de Staline, le "petit père des peuples", a pris, depuis la fin de l'Union soviétique et le retour en grâce de l'Eglise "nationale", l'allure d'une petite Jérusalem des glaces polaires.

Ce 7 janvier donc, jour du Noël orthodoxe selon le calendrier julien, l'ex-colonel du KGB a dû semerImage_29_6 une sacrée panique au sein des services de sécurité en décidant, au dernier moment, de s'envoler vers le Grand Nord.Cette virée soudaine, sans préavis ni explication du Kremlin, n'a pas manqué de donner corps à des rumeurs de complot. Le quotidien "Kommersant", le premier, y a vu l'effet d'un tout récent rapport d'un "think-tank" néo-libéral américain réputé proche de la Cia. Intitulé "Les scénarios alternatifs au développement de la Russie", le document du pourtant très austère Centre d'études stratégiques internationales (CSIS) tient plus du "thriller" fantastique que de la prévision géopolitique. Le clou du scénario-catastrophe : le 7 janvier 2008 -justement!- à Moscou, Vladimir Poutine sort de la cathédrale du Christ Sauveur où il vient d'assister à la messe de minuit. Un homme lui tire dessus, l'abat sur le coup. Tout le pays bascule. Des émeutes dévastatrices éclatent partout, des soldats tirent sur des foules en délire, la bourse s'effondre, les étrangers s'enfuient... L'armée réussit à rétablir l'ordre, l'immense Russie se barricade et s'installe dans un état d'urgence illimité.

Image_20_4 Superstitieux, Vladimir Poutine ? En tout cas très pieux, lui qui "avoue" avoir été baptisé en secret par une mère dévote. Et sensible aux symboles : ce même jour de Noël, il a diligenté le ministre de la Défense, Sergueï Ivanov, pour assister à la messe de minuit à Vlassikha, non loin de Moscou - une ville qui abrite, soit dit en passant, l'état-major des Troupes balistiques stratégiques russes (RVSN) - tandis que le chef du gouvernement, Dmitri Medvedev, a reçu mandat, lui, de représenter le chef de l'Etat à l'imposante et très "kitsch" cathédrale du Christ Sauveur, à un jet de pierre du Kremlin. Sacrée revanche pour une Eglise si longtemps mise au ban de l'Etat et à qui ce même Etat, affaibli et déboussolé, vient redonner tout son lustre d'antan.

De fait, dès la fin de l'Urss, la fédération russe a érigé le 7 janvier en jour férié, non sansImage_24_8 réhabiliter tous les autres symboles de la Russie tsariste. Alors que la Constitution de 1993 établit, du moins sur le papier,une stricte distinction entre l'Etat et l'Eglise;en pratique le Kremlin n'a eu de cesse d'en appeler à l'Eglise orthodoxe "patriotique", autant pour "bénir" l'élection du président Boris Eltsine, décréter "anti-chrétien" le refus de servir dans l'armée que pour mettre à l'index les "Eglises et sectes étrangères" (ce qui ne vise pas le judaïsme, le bouddhisme et l'islam, religions "nationales").

Image_9_3 L'Eglise bénit l'Etat et ce dernier la protège. Une anecdote en dit long sur ce zèle officiel. Ainsi, lorsqu'une chaîne de magasins d'outils ménagers entame la diffusion d'une publicité affirmant que "le Père Noël n'existe pas", le très officiel Service anti-monopole se fend d'un cinglant communiquant condamnant sans appel un spot provocateur coupable de suggérer que "les parents mentent à leurs enfants". Conclusion, en forme d'oukase : "Le clip des magasins Eto enfreint donc la loi sur la publicité, laquelle interdit de discréditer les parents". Nostalgie de la Russie de papa...Noël. En tout cas, de plus en plus,  l'ordre moral tend à se confondre avec l'ordre tout court. Le patriarche de Moscou et de toutes les Russies, Alexis II, vient d'exhorter l'Eglise et l'Etat à "se donner la main" pour inculquer les "fondements de la culture russe" en conjuguant "éducation morale" et "esprit patriotique". Il n'en faut pas plus pour que dix membres de l'Académie des Sciences, dont trois Nobel, dénoncent aussitôt une "cléricalisation rampante" de la société. D'autres personnalités déplorent, en invoquant la laïcité et le caractère pluri-religieux du pays,la restauration des emblèmes de l'empire des Tsars par la Russie moderne soi-disant "laïque" et "multinationale". Il s'agit, d'abord,des armoiries de l'Etat. Outre la couleur rouge du blason, symbole de la Grande Russie, y figurent les deux têtes couronnées de l'aigle - repris de l'empire byzantin en 1452, à la veille de la prise de Constantinople par les Turcs ottomans- qui incarnent un empire dont le territoire s'étend sur deux continents, l'Asie et l'Europe. En chaque serre, l'aigle tient et le pouvoir du tsar et celui de l'Eglise sous la forme d'un sceptre et d'une sphère dorée. Enfin, au centre du blason, l'aigle arbore un petit bouclier de Saint-Georges, le patron des Slaves !

Cette rechristianisation des symboles est un comble dans un pays qui, sur les 89 "sujets" ou entitésImage_14_5 politiques qui le composent, compte neuf républiques "musulmanes" (Tatarstan, Bachkortostan, Tchouvachie, Ingouchie, Tchétchénie, Daghestan, Karatchaïevo-Tcherkessie, Adyguée, Kabardino-Balkarie), trois bouddhistes (Kalmoukie, Bouriatie,Touva) et même une juive yiddishophone(Birobidjan). Si feu Boris Eltsine a ignoré cet argument, Vladimir Poutine semble l'avoir entendu, en revendiquant l'héritage soviétique du même mouvement qu'il se réclame chrétien orthodoxe et fier de l'être. Il a en effet réhabilité l'hymne national choisi par Staline lui-même en 1944 et attribué à l'armée russe le blason de l'ex-Armée rouge, le drapeau écarlate orné de l'étoile des Soviets.

Image_53_4 Fort de ce double legs, tsariste et communiste, l'actuel maître du Kremlin ne néglige pas, bien au contraire, l'atout de la religion, y compris sur le plan international. Au Proche et au Moyen-Orient, Moscou se prévaut de plus en plus de l'islam (20 à 25 millions de fidèles russes), de l'orthodoxie (10 millions d'Arabes chrétiens, syriens, libanais, palestiniens, irakiens, égyptiens, jordaniens, s'en réclament) sans oublier le judaïsme (un juif israélien sur cinq, soit un million d'âmes,provient de l'ex-Union soviétique), pour y donner de la voix. Mieux, la Russie a postulé pour un siège d'observateur permanent à l'Organisation de la conférence islamique (OCI).

Sur le plan intérieur, si un racisme populaire, surtout antijuif et islamophobe, ne désarme pas et siImage_48_2 l'Eglise orthodoxe jouit d'un privilège sur mesure, l'Etat n'ignore plus ces autres religions "nationales". L'armée elle-même, la deuxième du monde, avec plus d'un million de conscrits, s'ouvre à la foi afin de... "réduire le nombre de cas de suicides et de rabaissement de la dignité humaine" parmi les troupes. L'Eglise orthodoxe a répondu à l'appel, dès avril 2007, en proposant de renouer avec la tradition des "prêtres militaires", un legs tsariste aboli par les Soviets. "Des imams et des rabbins doivent pouvoir exercer leurs fonctions dans chaque district militaire", déclare le rabbin Aaron Gourevitch, le premier aumônier juif désigné depuis 1917. "L'islam, qui concerne un soldat russe sur six, doit y retrouver toute sa place", estime de son côté Roustam Valeev, au nom de l'Administration centrale des musulmans russes...

Image_63_6 Vladimir Poutine a promu à dessein deux hommes forts pour incarner cette volonté d'union sacrée nationale : le juif Mikhaïl Fradkov et le musulman, Rachid Nourgaliev.Le premier chapeaute le SVR,le service de renseignement extérieur, héritier du redoutable KGB. Le second dirige le ministère de l'Intérieur et veille sur un pays où le soleil ne se couche jamais.Un pays qui veut croire en Dieu, en lui-même... Et, paraît-il,même au Père Noël.

La Mecque plus ultra

Posté par : Slimane Zeghidour

Image_4_2 Ils n'en reviennent pas encore, les deux millions et demi de pèlerins qui viennent d'accomplir le hadj, le grand pèlerinage de La Mecque. Surtout ceux qui n’avaient encore jamais vu la ville, “leur” ville sainte et qui n’en avaient à l’esprit qu’une image… d’Epinal, celle que l’on voit orner et “protéger” tout foyer musulman bon teint, de Djakarta à Los Angeles et de Sarajevo à Durban : un amas compact de collines arides avec, au fond d’une cuvette, la Kaâba, le “Cube” noir, la “Maison” de Dieu.

Cette image pieuse a vécu. L’icône n’est plus qu’une relique, à mille lieues du nouveau paysage des lieux saints.! Disparu, depuis un ans déjà, englouti sous des gerbes d’immeubles et de tours, l’imposant amas de collines compact abritant en son coeur la cité sainte. Il n’y a plus qu’un bloc urbain de verre et de marbre hérissé de pylônes et de paraboles. Même sort pour le très saint mont Nour -“Lumière”- jusqu’alors dominant tout le massif et au sommet duquel Mahomet reçut la Révélation du Coran de la bouche de l’archange Gabriel. Ce haut lieu de l’islam s’estompe désormais derrière une forêt de grues d’où jaillit une jungle de mégatours qui s’élancent vers le ciel tel un geyser de béton et de métal.

Image_58Plus terre-à-terre, un pimpant et ostensible Mc Donald’s que surmonte, altier, l’universel « M » jaune, se dresse au seuil de la ville nouvelle, à l’orée de l’avenue la Mère des Cités qui conduit tout droit au saint des saints de l’islam : le Haram, la Mosquée sacrée qui abrite la Kaâba. Rien ne distingue plus cette artère, qui fut un véritable parcours initiatique reliant l’univers profane au territoire sacré, de n’importe quel autre boulevard : enfilade de boutiques, hôtels, foules de chalands accourus des cinq continents, Babylone de langues, débauche de sigles fétiches fleurant bon l’Occident “matérialiste” : Sony, Brietling, Ford, Lipton…

Image_23 Voici, au bout, l’esplanade du Haram, ample corridor à ciel ouvert cernant la Grande Mosquée en forme de “6” à l’envers et où peuvent se recueillir un million de fidèles. Paysage insolite, presque extravagant, que ce coeur spirituel de l’islam, pôle géographique vers lequel se tourne et se prosterne, cinq fois par jour, tout croyant pratiquant, cet antre, donc, de la foi de Mahomet croule sous la masse des gratte-ciel en construction, le vacarme incessant des grues et des excavatrices, l’éclat aveuglant des néons clignotant des sigles fétiches : KFC, Hilton, Rolex, Burger King, Méridien, Lipton, Pizza Hut… On croyait toucher du doigt le “plus antique Temple de l’univers” et on se retrouve dans une sorte de Rockefeller Center. Plus de traces, du coup, des gargotes ouvertes jour et nuit et offrant contre cinq riyals -à peine un euro!- du riz au poulet rôti, de la purée de fèves ou des kebabs avec frites et salade de concombres.

Image_70_2Un chantier pharaonique dirait-on, n’était le caractère maléfique de Pharaon dans le Coran. Le bruit de fond accablant, la poussière qui emplit l’air immobile et brûlant, le ballet des grues, le carrousel des camions de tout gabarit, l’agitation de 30 000 ouvriers arborant sur leur gilet le nom du groupe Ben Laden Saudi, le "Bouygues saoudien", tout ce spectacle donne le tournis. Ici et là, se détachent de gigantesques panneaux montant le futur profil de la ville. Des paysages urbains, peints en style hyper réaliste, qui évoquent à s’y méprendre le tout nouveau City Center de Las Vegas et qui n'ont, loin s'en faut, rien à voir avec Istanbul ou Le Caire. A vue d’oeil, une ville s’effondre, une autre jaillit de ses ruines.

Image_43_2 Un homme a conçu le plan de la nouvelle “Mère des Cités”, Abdelaziz Darwich. Architecte formé aux Etats-Unis, il a reçu le redoutable privilège de façonner le futur visage de la ville natale de Mahomet. Se sent-il coupable d’inciter à démolir de fond en comble la métropole de l’islam ? Nullement : « Le lieu saint est plus un état d’âme qu’un monument », plaide-t-il. Et d’enchaîner : “A La Mecque, le fidèle ne vient pas toucher la pierre que caressa le Prophète, non, il vient humer l’air que l’Envoyé d’Allah y a respiré ». Conclusion : on peut donc raser toute la ville, à condition de ne pas réaffecter l’endroit à un autre usage que la prière. Tout en discutant dans son bureau de Djeddah façon salon japonais, l’artiste dévide sur un ample écran plasma le DVD simulant un époustouflant parcours virtuel de La Mecque de demain : enfilades d’immeubles, arabesques d’échangeurs, entrelacs de toboggans, forêts de gratte-ciel aux allures de stalagmites de verre et d’acier, le tout sous un ciel rougeoyant.

Le motif d’une telle démolition, sans précédent dans l’histoireImage_78_2 du Moyen-Orient ? La “démocratisation” du hadj, grâce à l’avion qui aura fait passer le nombre de pèlerins, et ce entre 1900 à l’an 2 000, de 10 000 à 2 millions et demi d’ « Invités » à la « Maison d’Allah ». Ainsi la cite qui compte d’ordinaire un million et demi d’âmes en accueille, lors du pèlerinage, jusqu’au double. Des foules de tous les horizons qu’il faut pouvoir non seulement y acheminer, mais aussi loger, nourrir, blanchir, pourvoir en eau, ablutions obligent, et, au besoin, soigner ou même, en cas de décès, ensevelir sur place, car nul proche parent du défunt ne songerait un instant à le rapatrier hors la patrie de Mahomet. Ceci sans parler des défis qu’un tel “rush” mondial pose à la sécurité sanitaire ou même aux risques de désordres politiques.

Image_82_3 Il n’empêche, ce souci louable d’accueillir au mieux les Invités d’Allah n’a pas tardé à se conjuguer avec un appétit commercial aussi âpre que pieux. A savoir, rentabiliser au maximum la “valeur ajoutée” financière du hadj. Et ce, d’autant plus aisément que le Coran, au contraire de l’Evangile, érige le commerce au rang de métier noble entre tous. Le Prophète n’a-t-il pas été lui-même guide de caravanes charriant encens et myrrhe entre océan Indien et Méditerranée via, justement, l’étape de La Mecque? Ne jure-t-on pas aussi que Dieu a prévu, pour les élus du Paradis, un souk hebdomadaire où ils pourront assouvir leur sacré goût des marchandages et des emplettes? Ainsi une spéculation immobilière sans pareil s'emballe-t-elle autour du Haram. Le prix du mètre carré y dépasse… le plafond de 100 000 euros! Un record mondial absolu.

Image_72_2Traduction sur le terrain de cette fièvre : le complexe Zam Zam autour du Haram, ainsi baptisé du nom de la source sacrée qui coule au sous-sol de la Kaâba. Un méga projet d’une surface totale d’un million et demi de mètres carrés. Budget initial : 42 milliards d’euros. Déjà, une gerbe de quatre tours s’étire à l’assaut du ciel; des hôtels cinq étoiles de 40 étages chacun que devra coiffer un gratte-ciel de 110 étages, d’une hauteur de 527 mètres. Le chantier s’élève, prend corps et s’anime en temps réel, étage après étage. Un shopping Center -les Tours du Temple- rutilant tout de marbre gris perle, de verre fumé et de métal chromé, peut absorber, clame une brochure, jusqu’à 200 000 visiteurs à qui il propose du Burger King au café Starbucks et, au besoin, au “must” de Cartier.

Image_73 Un autre « must » se trouve dans l’une des quatre tours, la Zam Zam-Sofitel, un hôtel haut de gamme, dont la gestion a été confiée au groupe français Accor. Les Croyants ont beau être “égaux comme les dents d’un peigne” il y aura quand même des « Invités » mieux lotis que d’autres. Avec 34 étages, 1 240 suites et 930 studios, le Sofitel propose, pour 1000 euros la nuit, des chambres avec vue… sur le Haram et la Kaâba. Et ça marche du tonnerre d’Allah à en croire le gérant, un Franco-polonais converti à l’islam qui croule sous les réservations venant des cinq continents. Thierry Czwec n’en revient toujours pas de diriger, à La Mecque même où il vit désormais avec son épouse égyptienne, le « plus luxueux palace du Proche et Moyen-Orient ».Image_71

A un jet de pierre de Zam Zam vrombit le chantier du Djebel Omar où des excavatrices fouaillent les entrailles du sol sacré pour y aménager un parking de 12 000 places sur lequel s’érigera un complexe aussi titanesque. Au catalogue : 4 500 boutiques, 3 000 « showroom », deux palaces cinq étoiles, une salle de prière pour 2 000 fidèles, des tours d’habitation pour 34 000 locataires, un héliport sur les toits, le tout adossé à un ensemble immobilier de pas moins de 590 édifices en projet, ce qui suppose la démolition totale d’un pan entier de la ville sainte.

Image_11 Une métropole aussi futuriste implique une mise à niveau des voies d’accès pour la rattacher au vaste monde. Sur ce plan aussi le chantier avance à pas de géant. En plus des dizaines de tunnels creusés sous les collines, des cinq périphériques déjà ouverts, le cabinet français Architecture Studio a imaginé une sorte de voie royale, la « Makkah West Gate ». Un boulevard, long de 5 km et large de 100 mètres, pour raccorder le Haram à une gare multimodale implantée à l’ouest de la ville sainte, sur la route de Djeddah. Cette gare, qui pourra acheminer jusqu’à 20 000 passagers par heure, devrait accueillir, également, un TGV prévu pour l’an 2012. Confiée au groupe français Alsthom, l’étude du train à grande vitesse pour le berceau de l’islam devrait inclure une connexion ferroviaire avec tout le Proche-Orient et, partant, avec l’Europe. Ainsi plaisante Thierry Czwec, « On pourra alors affirmer que si tous les chemins mènent à Rome, tous les chemins de fer mènent à La Mecque ».

Slimane Zeghidour.

Etats-Unis, pays de chrétiens ou pays chrétien ?

Posté par : Slimane Zeghidour

Image_56 En rase campagne électorale, l’Amérique ne sait pas encore à quel saint se vouer. Elle sait, en revanche, qu’à Dieu elle est dévouée. N’a-t-elle pas gravé sur le billet vert la devise « En Dieu, notre force » ? A cette nation qui compte 90 millions d’évangéliques, louer Dieu sonne juste, l’invoquer fait mouche. Ces fidèles se disent chrétiens non en vertu de leur baptême mais par la grâce d’une « rencontre », par chacun d’entre eux, avec Jésus ! D’où leur appellation de « chrétiens nés une seconde fois ». A l’instar de George Bush, pour qui Jésus-Christ est « le meilleur philosophe » qui soit, ils aspirent à vivre dans un Etat d’esprit évangélique, Bible en tête et parole d’Evangile à la bouche. 

Image61 C’est une foi si chevillée au corps électoral qu’aucun responsable politique n’a jamais osé la considérer comme qualité négligeable. Bien au contraire. Sur quinze candidats à la Maison-Blanche, il y a cinq catholiques, un mormon et neuf protestants méthodistes, presbytériens, baptistes et autres évangéliques. Une main sur le cœur, l’autre sur la Bible, tous rivalisent de piété et de ferveur ostensible. Aucun juif, pas plus de musulman que de bouddhiste et surtout pas d’agnostique ou d’athée.

Image_43 Au vu de ce consensus biblique, un républicain épiscopalien, John McCain, vient de déclarer qu’en Amérique il ne saurait y avoir de chef de l’Etat qui ne soit chrétien. Mal lui en a pris. Le « New York Times » a eu vite fait de rappeler au candidat le caractère laïque de l’Etat et ce par une claire volonté des Pères Fondateurs convaincus, à l’instar de Thomas Jefferson, qu’il n’y a de liberté de religion digne de ce nom que si elle étend son bénéfice à tous « au juif et au païen, au chrétien et au musulman, à l’hindou et à l’incroyant ». Et de conclure : « l’Amérique est un pays de chrétiens mais pas un pays chrétien ». Il n’empêche, plus d’un leader politique a cherché à semer le trouble autour de la personne du candidat démocrate Barack Obama. Fils d’un africain musulman et d’une anglo-saxonne protestante, le jeune Hussein a tôt opté pour la foi maternelle non sans abandonner son prénom islamique. Il ne serait donc pas un « vrai chrétien » mais un « crypto-musulman ».

Pourquoi ce blog ?

Posté par : Slimane Zeghidour

Par passion d’abord, par métier ensuite, je m’intéresse depuis vingt cinq ans à l’histoire et à l’actualité des religions, surtout celles qui se réclament d’Abraham -islam, christianisme, judaïsme- et qui englobent à elles seules pas moins de la moitié de la grande famille humaine.

J’ai ainsi pu voir éclore les sectes évangéliques en Amérique latine, pousser les courants islamistes au Maghreb, s’imposer les partis politiques religieux au Proche-Orient et un peu partout à travers le vaste monde. J’ai rencontré, de New York à Moscou en passant par Rio de Janeiro, Khartoum, Beyrouth, Jérusalem, Téhéran et Samarcande, des hommes de foi et des fous de Dieu, des militants et des mystiques, des théologiens et des intellectuels, des activistes en rupture de ban et des responsables politiques.

J’ai suivi, en même temps, l’évolution du discours médiatique et universitaire à propos du fait religieux, une évolution passant d’une lecture politique, d’un décryptage profane à une approche culturaliste ou théologique, en un mot idéologique. J’ai vu, donc, s’instaurer, s’ériger la religion en slogan fourre-tout et, par contrepoint, en explication passe-partout. Et devenir, de fait, un élément géopolitique qui pèse d’un poids croissant sur les affaires internationales.

Pour ce blog, je puiserai dans l’actualité internationale, un fait du jour, petit ou grand, un discours, une image, une référence historique, pour décrypter, chemin faisant, la subtile -et ô combien édifiante- intrication du politique et du religieux.

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