Ils n'en reviennent pas encore, les deux millions et demi de pèlerins qui viennent d'accomplir le hadj, le grand pèlerinage de La Mecque. Surtout ceux qui n’avaient encore jamais vu la ville, “leur” ville sainte et qui n’en avaient à l’esprit qu’une image… d’Epinal, celle que l’on voit orner et “protéger” tout foyer musulman bon teint, de Djakarta à Los Angeles et de Sarajevo à Durban : un amas compact de collines arides avec, au fond d’une cuvette, la Kaâba, le “Cube” noir, la “Maison” de Dieu.
Cette image pieuse a vécu. L’icône n’est plus qu’une relique, à mille lieues du nouveau paysage des lieux saints.! Disparu, depuis un ans déjà, englouti sous des gerbes d’immeubles et de tours, l’imposant amas de collines compact abritant en son coeur la cité sainte. Il n’y a plus qu’un bloc urbain de verre et de marbre hérissé de pylônes et de paraboles. Même sort pour le très saint mont Nour -“Lumière”- jusqu’alors dominant tout le massif et au sommet duquel Mahomet reçut la Révélation du Coran de la bouche de l’archange Gabriel. Ce haut lieu de l’islam s’estompe désormais derrière une forêt de grues d’où jaillit une jungle de mégatours qui s’élancent vers
le ciel tel un geyser de béton et de métal.
Plus terre-à-terre, un pimpant et ostensible Mc Donald’s que surmonte, altier, l’universel « M » jaune, se
dresse au seuil de la ville nouvelle, à l’orée de l’avenue la Mère des Cités qui conduit tout droit au saint des saints de l’islam : le Haram, la Mosquée sacrée qui abrite la Kaâba. Rien ne distingue plus cette artère, qui fut un véritable parcours initiatique reliant l’univers profane au territoire sacré, de n’importe quel autre boulevard : enfilade de boutiques, hôtels, foules de chalands accourus des cinq continents, Babylone de langues, débauche de sigles fétiches fleurant bon l’Occident “matérialiste” : Sony, Brietling, Ford, Lipton…
Voici, au bout, l’esplanade du Haram, ample corridor à ciel ouvert cernant la Grande Mosquée en forme de “6” à l’envers et où peuvent se recueillir un million de fidèles. Paysage insolite, presque extravagant, que ce coeur spirituel de l’islam, pôle géographique vers lequel se tourne et se prosterne, cinq fois par jour, tout croyant pratiquant, cet antre, donc, de la foi de Mahomet croule sous la masse des gratte-ciel en construction, le vacarme incessant des grues et des excavatrices, l’éclat aveuglant des néons clignotant des sigles fétiches : KFC, Hilton, Rolex, Burger King, Méridien, Lipton, Pizza Hut… On croyait toucher du doigt le “plus antique Temple de l’univers” et on se retrouve dans une sorte de Rockefeller Center. Plus de traces, du coup, des gargotes ouvertes jour et nuit et offrant contre cinq riyals -à peine un euro!- du riz au poulet rôti, de la purée de fèves ou des kebabs avec frites et salade de
concombres.
Un chantier pharaonique dirait-on, n’était le caractère maléfique de Pharaon dans le Coran. Le bruit de fond accablant, la poussière qui emplit l’air immobile et brûlant, le ballet des grues, le carrousel des camions de tout gabarit, l’agitation de 30 000 ouvriers arborant sur leur gilet le nom du groupe Ben Laden Saudi, le "Bouygues saoudien", tout ce spectacle donne le tournis. Ici et là, se détachent de gigantesques panneaux montant le futur profil de la ville. Des paysages urbains, peints en style hyper réaliste, qui évoquent à s’y méprendre le tout nouveau City Center de Las Vegas et qui n'ont, loin s'en faut, rien à voir avec Istanbul ou Le Caire. A vue d’oeil, une ville s’effondre, une autre jaillit de ses ruines.
Un homme a conçu le plan de la nouvelle “Mère des Cités”, Abdelaziz Darwich. Architecte formé aux Etats-Unis, il a reçu le redoutable privilège de façonner le futur visage de la ville natale de Mahomet. Se sent-il coupable d’inciter à démolir de fond en comble la métropole de l’islam ? Nullement : « Le lieu saint est plus un état d’âme qu’un monument », plaide-t-il. Et d’enchaîner : “A La Mecque, le fidèle ne vient pas toucher la pierre que caressa le Prophète, non, il vient humer l’air que l’Envoyé d’Allah y a respiré ». Conclusion : on peut donc raser toute la ville, à condition de ne pas réaffecter l’endroit à un autre usage que la prière. Tout en discutant dans son bureau de Djeddah façon salon japonais, l’artiste dévide sur un ample écran plasma le DVD simulant un époustouflant parcours virtuel de La Mecque de demain : enfilades d’immeubles, arabesques d’échangeurs, entrelacs de toboggans, forêts de gratte-ciel aux allures de stalagmites de verre et d’acier, le tout sous un ciel rougeoyant.
Le motif d’une telle démolition, sans précédent dans l’histoire
du Moyen-Orient ? La “démocratisation” du hadj, grâce à
l’avion qui aura fait passer le nombre de pèlerins, et ce entre 1900 à l’an 2 000, de 10 000 à 2 millions et demi d’ « Invités » à la « Maison d’Allah ». Ainsi la cite qui compte d’ordinaire un million et demi d’âmes en accueille, lors du pèlerinage, jusqu’au double. Des foules de tous les horizons qu’il faut pouvoir non seulement y acheminer, mais aussi loger, nourrir, blanchir, pourvoir en eau, ablutions obligent, et, au besoin, soigner ou même, en cas de décès, ensevelir sur place, car nul proche parent du défunt ne songerait un instant à le rapatrier hors la patrie de Mahomet. Ceci sans parler des défis qu’un tel “rush” mondial pose à la sécurité sanitaire ou même aux risques de désordres politiques.
Il n’empêche, ce souci louable d’accueillir au mieux les Invités d’Allah n’a pas tardé à se conjuguer avec un appétit commercial aussi âpre que pieux. A savoir, rentabiliser au maximum la “valeur ajoutée” financière du hadj. Et ce, d’autant plus aisément que le Coran, au contraire de l’Evangile, érige le commerce au rang de métier noble entre tous. Le Prophète n’a-t-il pas été lui-même guide de caravanes charriant encens et myrrhe entre océan Indien et Méditerranée via, justement, l’étape de La Mecque? Ne jure-t-on pas aussi que Dieu a prévu, pour les élus du Paradis, un souk hebdomadaire où ils pourront assouvir leur sacré goût des marchandages et des emplettes? Ainsi une spéculation immobilière sans pareil s'emballe-t-elle autour du Haram. Le prix du mètre carré y dépasse… le plafond de 100 000 euros! Un record mondial absolu.
Traduction sur le terrain de cette fièvre : le complexe Zam Zam autour du Haram, ainsi baptisé du nom de la source sacrée qui coule au sous-sol de la Kaâba. Un méga projet d’une surface totale d’un million et demi de mètres carrés. Budget initial : 42 milliards d’euros. Déjà, une gerbe de quatre tours s’étire à l’assaut du ciel; des hôtels cinq étoiles de 40 étages chacun que devra coiffer un gratte-ciel de 110 étages, d’une hauteur de 527 mètres. Le chantier s’élève, prend corps et s’anime en temps réel, étage après étage. Un shopping Center -les Tours du Temple- rutilant tout de marbre gris perle, de verre fumé et de métal chromé, peut absorber, clame une brochure, jusqu’à 200 000 visiteurs à qui il propose du Burger King au café Starbucks et, au besoin, au “must” de Cartier.
Un autre « must » se trouve dans l’une des quatre tours, la Zam Zam-Sofitel, un hôtel haut de gamme, dont la gestion a été confiée au groupe français Accor. Les Croyants ont beau être “égaux comme les dents d’un peigne” il y aura quand même des « Invités » mieux lotis que d’autres. Avec 34 étages, 1 240 suites et 930 studios, le Sofitel propose, pour 1000 euros la nuit, des chambres avec vue… sur le Haram et la Kaâba. Et ça marche du tonnerre d’Allah à en croire le gérant, un Franco-polonais converti à l’islam qui croule sous les réservations venant des cinq continents. Thierry Czwec n’en revient toujours pas de diriger, à La Mecque même où il vit désormais avec son épouse égyptienne, le « plus luxueux palace du Proche et Moyen-Orient ».
A un jet de pierre de Zam Zam vrombit le chantier du Djebel Omar où des excavatrices fouaillent les entrailles du sol sacré pour y aménager un parking de 12 000 places sur lequel s’érigera un complexe aussi titanesque. Au catalogue : 4 500 boutiques, 3 000 « showroom », deux palaces cinq étoiles, une salle de prière pour 2 000 fidèles, des tours d’habitation pour 34 000 locataires, un héliport sur les toits, le tout adossé à un ensemble immobilier de pas moins de 590 édifices en projet, ce qui suppose la démolition totale d’un pan entier de la ville sainte.
Une métropole aussi futuriste implique une mise à niveau des voies d’accès pour la rattacher au vaste monde. Sur ce plan aussi le chantier avance à pas de géant. En plus des dizaines de tunnels creusés sous les collines, des cinq périphériques déjà ouverts, le cabinet français Architecture Studio a imaginé une sorte de voie royale, la « Makkah West Gate ». Un boulevard, long de 5 km et large de 100 mètres, pour raccorder le Haram à une gare multimodale implantée à l’ouest de la ville sainte, sur la route de Djeddah. Cette gare, qui pourra acheminer jusqu’à 20 000 passagers par heure, devrait accueillir, également, un TGV prévu pour l’an 2012. Confiée au groupe français Alsthom, l’étude du train à grande vitesse pour le berceau de l’islam devrait inclure une connexion ferroviaire avec tout le Proche-Orient et, partant, avec l’Europe. Ainsi plaisante Thierry Czwec, « On pourra alors affirmer que si tous les chemins mènent à Rome, tous les chemins de fer mènent à La Mecque ».
Slimane Zeghidour.