En digne fils du peuple, Vladimir Poutine a choisi, cette année, de passer la fête de la Nativité orthodoxe non pas à Moscou mais à Veliki Oustioug, aux fins fonds du Grand Nord. Une petite ville sans autre prétention que celle d'abriter, tout de même, le "berceau" et la "maison" de Ded Moroz, le Bonhomme Hiver des peuples slaves, le père Noël des Russes. L'endroit, ravalé au rang de simple vestige folklorique du temps de Staline, le "petit père des peuples", a pris, depuis la fin de l'Union soviétique et le retour en grâce de l'Eglise "nationale", l'allure d'une petite Jérusalem des glaces polaires.
Ce 7 janvier donc, jour du Noël orthodoxe selon le calendrier julien, l'ex-colonel du KGB a dû semer
une sacrée panique au sein des services de sécurité en décidant, au dernier moment, de s'envoler vers le Grand Nord.Cette virée soudaine, sans préavis ni explication du Kremlin, n'a pas manqué de donner corps à des rumeurs de complot. Le quotidien "Kommersant", le premier, y a vu l'effet d'un tout récent rapport d'un "think-tank" néo-libéral américain réputé proche de la Cia. Intitulé "Les scénarios alternatifs au développement de la Russie", le document du pourtant très austère Centre d'études stratégiques internationales (CSIS) tient plus du "thriller" fantastique que de la prévision géopolitique. Le clou du scénario-catastrophe : le 7 janvier 2008 -justement!- à Moscou, Vladimir Poutine sort de la cathédrale du Christ Sauveur où il vient d'assister à la messe de minuit. Un homme lui tire dessus, l'abat sur le coup. Tout le pays bascule. Des émeutes dévastatrices éclatent partout, des soldats tirent sur des foules en délire, la bourse s'effondre, les étrangers s'enfuient... L'armée réussit à rétablir l'ordre, l'immense Russie se barricade et s'installe dans un état d'urgence illimité.
Superstitieux, Vladimir Poutine ? En tout cas très pieux, lui qui "avoue" avoir été baptisé en secret par une mère dévote. Et sensible aux symboles : ce même jour de Noël, il a diligenté le ministre de la Défense, Sergueï Ivanov, pour assister à la messe de minuit à Vlassikha, non loin de Moscou - une ville qui abrite, soit dit en passant, l'état-major des Troupes balistiques stratégiques russes (RVSN) - tandis que le chef du gouvernement, Dmitri Medvedev, a reçu mandat, lui, de représenter le chef de l'Etat à l'imposante et très "kitsch" cathédrale du Christ Sauveur, à un jet de pierre du Kremlin. Sacrée revanche pour une Eglise si longtemps mise au ban de l'Etat et à qui ce même Etat, affaibli et déboussolé, vient redonner tout son lustre d'antan.
De fait, dès la fin de l'Urss, la fédération russe a érigé le 7 janvier en jour férié, non sans
réhabiliter tous les autres symboles de la Russie tsariste. Alors que la Constitution de 1993 établit, du moins sur le papier,une stricte distinction entre l'Etat et l'Eglise;en pratique le Kremlin n'a eu de cesse d'en appeler à l'Eglise orthodoxe "patriotique", autant pour "bénir" l'élection du président Boris Eltsine, décréter "anti-chrétien" le refus de servir dans l'armée que pour mettre à l'index les "Eglises et sectes étrangères" (ce qui ne vise pas le judaïsme, le bouddhisme et l'islam, religions "nationales").
L'Eglise bénit l'Etat et ce dernier la protège. Une anecdote en dit long sur ce zèle officiel. Ainsi, lorsqu'une chaîne de magasins d'outils ménagers entame la diffusion d'une publicité affirmant que "le Père Noël n'existe pas", le très officiel Service anti-monopole se fend d'un cinglant communiquant condamnant sans appel un spot provocateur coupable de suggérer que "les parents mentent à leurs enfants". Conclusion, en forme d'oukase : "Le clip des magasins Eto enfreint donc la loi sur la publicité, laquelle interdit de discréditer les parents". Nostalgie de la Russie de papa...Noël. En tout cas, de plus en plus, l'ordre moral tend à se confondre avec l'ordre tout court. Le patriarche de Moscou et de toutes les Russies, Alexis II, vient d'exhorter l'Eglise et l'Etat à "se donner la main" pour inculquer les "fondements de la culture russe" en conjuguant "éducation morale" et "esprit patriotique". Il n'en faut pas plus pour que dix membres de l'Académie des Sciences, dont trois Nobel, dénoncent aussitôt une "cléricalisation rampante" de la société. D'autres personnalités déplorent, en invoquant la laïcité et le caractère pluri-religieux du pays,la restauration des emblèmes de l'empire des Tsars par la Russie moderne soi-disant "laïque" et "multinationale". Il s'agit, d'abord,des armoiries de l'Etat. Outre la couleur rouge du blason, symbole de la Grande Russie, y figurent les deux têtes couronnées de l'aigle - repris de l'empire byzantin en 1452, à la veille de la prise de Constantinople par les Turcs ottomans- qui incarnent un empire dont le territoire s'étend sur deux continents, l'Asie et l'Europe. En chaque serre, l'aigle tient et le pouvoir du tsar et celui de l'Eglise sous la forme d'un sceptre et d'une sphère dorée. Enfin, au centre du blason, l'aigle arbore un petit bouclier de Saint-Georges, le patron des Slaves !
Cette rechristianisation des symboles est un comble dans un pays qui, sur les 89 "sujets" ou entités
politiques qui le composent, compte neuf républiques "musulmanes" (Tatarstan, Bachkortostan, Tchouvachie, Ingouchie, Tchétchénie, Daghestan, Karatchaïevo-Tcherkessie, Adyguée, Kabardino-Balkarie), trois bouddhistes (Kalmoukie, Bouriatie,Touva) et même une juive yiddishophone(Birobidjan). Si feu Boris Eltsine a ignoré cet argument, Vladimir Poutine semble l'avoir entendu, en revendiquant l'héritage soviétique du même mouvement qu'il se réclame chrétien orthodoxe et fier de l'être. Il a en effet réhabilité l'hymne national choisi par Staline lui-même en 1944 et attribué à l'armée russe le blason de l'ex-Armée rouge, le drapeau écarlate orné de l'étoile des Soviets.
Fort de ce double legs, tsariste et communiste, l'actuel maître du Kremlin ne néglige pas, bien au contraire, l'atout de la religion, y compris sur le plan international. Au Proche et au Moyen-Orient, Moscou se prévaut de plus en plus de l'islam (20 à 25 millions de fidèles russes), de l'orthodoxie (10 millions d'Arabes chrétiens, syriens, libanais, palestiniens, irakiens, égyptiens, jordaniens, s'en réclament) sans oublier le judaïsme (un juif israélien sur cinq, soit un million d'âmes,provient de l'ex-Union soviétique), pour y donner de la voix. Mieux, la Russie a postulé pour un siège d'observateur permanent à l'Organisation de la conférence islamique (OCI).
Sur le plan intérieur, si un racisme populaire, surtout antijuif et islamophobe, ne désarme pas et si
l'Eglise orthodoxe jouit d'un privilège sur mesure, l'Etat n'ignore plus ces autres religions "nationales". L'armée elle-même, la deuxième du monde, avec plus d'un million de conscrits, s'ouvre à la foi afin de... "réduire le nombre de cas de suicides et de rabaissement de la dignité humaine" parmi les troupes. L'Eglise orthodoxe a répondu à l'appel, dès avril 2007, en proposant de renouer avec la tradition des "prêtres militaires", un legs tsariste aboli par les Soviets. "Des imams et des rabbins doivent pouvoir exercer leurs fonctions dans chaque district militaire", déclare le rabbin Aaron Gourevitch, le premier aumônier juif désigné depuis 1917. "L'islam, qui concerne un soldat russe sur six, doit y retrouver toute sa place", estime de son côté Roustam Valeev, au nom de l'Administration centrale des musulmans russes...
Vladimir Poutine a promu à dessein deux hommes forts pour incarner cette volonté d'union sacrée nationale : le juif Mikhaïl Fradkov et le musulman, Rachid Nourgaliev.Le premier chapeaute le SVR,le service de renseignement extérieur, héritier du redoutable KGB. Le second dirige le ministère de l'Intérieur et veille sur un pays où le soleil ne se couche jamais.Un pays qui veut croire en Dieu, en lui-même... Et, paraît-il,même au Père Noël.


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