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Arabie saoudite, roses de sable

Image_45 Ne le dites pas avec des fleurs ! Ce pourrait être le mot d'ordre du corps le plus impopulaire de la police saoudienne. Baptisé Comité pour l'incitation au Bien et la dissuasion du Mal, il a pour mission de veiller à l'application stricte des "vertus islamiques", partout et chaque jour qu'Allah fait. Ainsi, lors de chaque veille de Saint - Valentin, le Comité (El-Hay'a, en arabe), mélange de ligue de vertu, de police des moeurs et de milice cléricale, prend pour cible les fleuristes, tous coupables d'inciter le chaland musulman aux fleurs du Mal d'une "soi-disant fête de l'amour" païenne.

Le zèle inquisiteur du Comité n'a d'égal que le succès croissant de la Saint - Valentin en pays d'islam, deImage_54_4 l'Indonésie au Maroc en passant par le Pakistan, l'Irak et... l'Arabie saoudite. La Mecque elle - même n' y échappe. A telle enseigne, rapporte le quotidien libéral El-Watan, que la veille de la fête, le prix de la rose rouge a été multiplié par cinq, passant de 5 à 25 riyals, soit 5 euros. Selon le journal, les femmes achètent plus que les hommes, n'hésitant point à payer jusqu'à 2 500 riyals (5 00 euros) un bouquet de roses écarlates.

Image_56 En fait de fête, la version dite wahhabite de l'islam (du nom du cheikh Abdelwahab, un théologien dissident du XVIII° siècle dont la doctrine ultra puritaine fait office de socle idéologique du royaume saoudite actuel) n'en connaît que deux, l'Aïd El-Fitr qui clôt le jeûne du Ramadan et l'Aïd El-Adha qui commémore le sacrifice d'Abraham. Toute autre célébration ne serait qu' "élucubration" blâmable, imitation servile de l'Infidèle ou, pire encore, égarement païen. Fort de quoi, le Comité qui a pour logo un oeil grand ouvert au milieu du Livre saint ouvert, inspecte chaque boutique de fleurs, traquant toute décoration hors-norme : roses rouges, oursons en peluche, petits coeurs en chocolat, cartes de voeux d'amour... Tout écart sera dûment puni, conclut El-Watan, qui ne précise pas, toutefois, la nature de la sanction.Image_47

Cette chasse aux roses de l'amour, si elle traduit tout le poids de la doctrine wahhabite en Arabie saoudite ne détonne pas moins avec l'air du temps. Et d'abord avec l'islam ambiant : Le Caire, Damas, Amman ou Bagdad, célèbrent la Saint - Valentin avec force fleurs, roses, jouets, gadgets, y compris les statuettes de Cupidon, douceurs et échanges de mots doux. Ensuite avec la politique d'ouverture que le roi Abdallah se flatte, non sans raison, d'avoir mis en branle. Plus qu'une politique à usage interne, il s'agit, au fond, d'un choix stratégique visant à sortir l'Arabie saoudite de son "splendid isolement" religieux pour la mettre au diapason du siècle. Un choix d'autant plus vital que depuis le 11 septembre, Riyad fait l'objet d'un procès incessant de la part d'un noyau de néo-conservateurs américains qui l'accusent de tous les maux de l'intégrisme islamique.

Image_12 Face à ce courant hostile, le roi Abdallah a dû composer. Et admettre qu'un grand nombre d'oulémas dispensent un véritable "enseignement du mépris" envers tout culte autre que l'islam "bien compris", en clair wahhabite. Haro, donc, sur le chiite, le soufi, le druze et, à fortiori, le juif, le chrétien, l'athée... En réaction, le roi Abdallah a convaincu le Grand Ouléma du royaume, Abdelaziz Al Cheikh - un déscendant direct du théologien Abdelwahab ! -, d'assouplir peu à peu la rugosité du dogme en vigueur. Lui-même n'a pas tardé à donner l'exemple  en allant à la rencontre du pape Benoît XVI, pourtant le moins bien disposé à l'endroit de l'islam depuis Pie XII.

Quant au vénérable ouléma, outre bénir un centre de réhabilitation d'ex-djihadistes d'El-Qaïda, desImage_38_4 "repentis" de retour "sur le sentier d'Allah", il supervise une refonte des manuels scolaires et ne dédaigne aucun forum de discussion sur le sujet devenu lancinant : "Nous et l'Autre". La veille de la fête du Nouvel An, il a reçu un groupe de missionnaires et d'expatriés en Europe et en Amérique pour leur annoncer qu'il n'y a aucun mal à participer aux fêtes non-islamiques en veillant juste à ne pas commettre d'écarts, boire de l'alcool, manger du porc. Une mini-révolution, de la part d'un homme qui prône à l'envi une nette séparation entre l'homme et la femme, le croyant et le non-croyant, le pur et l'impur...

Image_21_3 Et l'amour ? Aussi incroyable que cela puisse sembler, par ces temps d'intégrisme, l'islam a produit une abondante et subtile poésie de l'amour courtois, sans parler d'une ample littérature érotique. Une poésie qui a rayonné au-delà de la Maison de l'Islam et a eu un impact notoire sur l'art troubadour. Mieux encore : quel plus illustre symbole de l'amour connaît le monde que le Taj Mahal, splendide mausolée offert par un roi musulman à une épouse trop tôt "retournée à Allah" ?

juin 2008

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