Espagne, l'adieu aux arm...oiries
L'Espagne n'en finit pas de laver son linge sale en famille. Et de le sécher en public, au grand jour. Dernier épisode, le chiffon rouge qui tétanise l'opinion autour d'un monument de marbre et de bronze, la statue équestre du roi Jacques I° d'Aragon sise place El Parterre, au centre-ville de Valence, chef-lieu de la Communauté autonome du même nom. Il y a, d'un côté, l'Eglise et le Parti populaire (PP), la principale formation de droite catholique, qui s'apprêtent à célébrer avec éclat, début octobre prochain, le 800° anniversaire de la naissance du "Conquistador" qui a "affranchi" la ville du "joug musulman", ainsi que l'indique l'inscription gravée sur le monument. De l'autre, la gauche, conduite par le Parti socialiste (PSOE) qui appelle, lui, à retirer ce symbole de la "Croisade" contre l'islam andalou, dont le caractère triomphaliste n'a plus lieu d'être, plaide-t-il, dans une Espagne moderne, laïque. Et qui a, surtout, reconnu et réhabilité le judaïsme et l'islam, non sans avoir fait amende honorable, pour l'Inquisition et l'expulsion des Maures et des Juifs.
Aucun doute, pour le gouverneur socialiste, Manuel Iglesias : outre qu'il "insulte" le citoyen musulman, un
tel monument détonne avec la convivialité et l'esprit de concorde que la ville s'efforce d'établir. Branle-bas de combat à droite où élus, curés et militants d' extrême droite et xénophobes confondus hurlent au "complot arabo-islamiste", à la "trahison" des socialistes "convertis" à la foi de Mahomet. Un discours déjà entendu à travers cette province de l'Aragon où l'islam prospéra huit siècles durant ainsi qu'en témoignent toujours enceintes, palais, aqueducs, quartiers et jardins. Une région qui a ouvert la corrida d'une révision déchirante de l'histoire nationale, à la lumière du XXI° siècle.
Pour en arriver là, il a fallu rompre le sacro-saint "pacte de l'oubli", conclu à la mort, fin 1975, du généralissime Franco, "Caudillo de l'Espagne par la grâce de Dieu", selon le mot d'ordre officiel. Droite catholique sortante et gauche laïque vite rentrée d'exil se mirent aussitôt d'accord pour ne pas trop remuer les cendres d'une atroce époque de feu et de fer. "Sainte Croisade" contre les Rouges pour les uns, "coup d'Etat fasciste" pour les autres, la Guerre civile fut une boucherie qui en trois ans -1936-39- faucha la vie de 500 000 Espagnols et en expulsa autant aux quatre horizons, et d'abord en France.
Pour avoir osé, dès son accession au pouvoir, mi 2004, donner l'estocade à cette omerta d'Etat, le
socialiste, José Luis Rodriguez Zapatero, vit se dresser contre lui le ban conservateur et l'arrière-ban franquiste, appuyé, bien entendu, par l'Eglise et même le Vatican. Lui-même petit-fils de républicain fusillé par la milice de Franco, le Premier ministre espagnol prend d'entrée de jeu le taureau par les cornes, l'Eglise et le camp franquiste. Et de supprimer l'obligation de cours de religion catholique à l'école publique, de faciliter la procédure de divorce, de légaliser le mariage homosexuel et d'abolir, en vertu d'une loi sur la mémoire historique adoptée le 31 octobre 2007, tout symbole, écusson, blason, nom de boulevard, bas-relief, statue ou monument à la gloire de Franco. Une loi qui n'épargne pas le pharaonique mémorial-mausolée-cathedrale du Val de Los Caidos -le "Val des Gisants"-, sorte de Mont Valérien franquiste, qui devient un simple monument historique voué non plus à célébrer la geste de Franco le Croisé mais à révéler l'horreur de la guerre civile.
Une autre guerre commence, alors, à coup de symboles. Alors que l' opposition à l'envoi de soldats espagnols en Irak enflamme le pays, la province de l'Aragon remet en question le blason historique de la région qui comporte, répartis autour de la croix de Saint Georges, quatre têtes de maures décapitées et portant turban. Ces motifs qui commémorent un épisode de la Reconquista, la bataille de la Huesca en 1096, où le saint aurait accouru au secours des chrétiens qui "terrassent" alors 40 000 Infidèles, semblent caducs à l'opinion laïque et libérale. Et à la minorité musulmane aragonaise dont le porte-parole, Riay Tatary, estime qu'ils battent inutilement le rappel de vieilles rancunes.
Autre lieu, même souci d'exorciser les démons du passé, sur fond de dénonciation de
l'invasion de l'Irak : Saint-Jacques-de-Compostelle, en Galice. faut-il ou non retirer de la nef de la cathédrale, la statue de Saint-Jacques Matamoros, le "Tueur de Maures" ? La pièce en question, taillée en bois au XVIII° siècle, représente un apôtre Jacques chevalier, le saint patron de l' Espagne qui serait venu souvent en aide aux troupes catholiques en lutte contre les musulmans, terrassant trois "infidèles" en turbans. Levée de boucliers des conservateurs qui dénoncent un "politiquement correct malvenu". L'oeuvre reste donc en place de même que celle, similaire, qui orne la façade de l'imposant palais Rajoy, siège de la municipalité du chef-lieu de la Galice.
Tueur de Maures -d'où le mot français "matamore"-, Saint-Jacques a, par extension, fini par endosser l'habit de l' éternel croisé de l' Espagne catholique Aussi, lors de la Guerre civile, Franco n'a-t-il pas manqué de l'invoquer pour l'embrigader sous le sobriquet de Matarojos -le "Tueur de Rouges". Ironie de l'histoire, les Rouges, communistes et anarchistes des Brigades internationales, n' ont pas eu affaire, en fait d'ennemis idéologiques, à des "fascistes catholiques" mais à de pauvres supplétifs marocains et... musulmans, arborant, à leur insu, un coeur du Christ brodé sur le gilet!
Un détail que l'ex-Premier ministre, José maria Aznar, semble avoir ignoré. Ce catholique bon teint
converti à la doctrine du "clash des civilisations", en clair de la guerre entre la Croix et le Croissant, a pris le parti, et ce contre la majorité écrasante des Espagnols, d'envoyer des soldats en Irak. Fort de 1 200 hommes, le corps expéditionnaire ibérique se retrouva affecté non loin de la ville de Kerbala, La Mecque, le coeur battant de l'islam chiite. La tradition militaire internationale veut qu' en cas de mission à l'étranger, chaque corps d'armée se dote pour l'occasion d'un blason spécial indiquant le pays d' "accueil", un symbole et une devise. Celui que Madrid créa pour le sien aurait pu, s'il n'avait été ignoré de l'opinion arabe, provoquer un scandale retentissant : il reproduit, au-dessus du mot "Irak", la croix de
Saint-Jacques le "Tueur de Maures".
Impossible en Espagne d'évoquer les fantômes de la Guerre civile sans convoquer ceux de la Reconquista, en qui plus d'un historien voit une esquisse, à cinq siècles d'intervalle, de la guerre civile puisqu'elle opposa, elle aussi, des Espagnols de bords opposés, catholiques d'un côté, juifs et musulmans de l'autre. Franco n'a-t-il pas vu dans le combat "au nom de Dieu et des Evangiles" contre les "Rouges" une "Sainte Croisade" conduite sous les auspices de l'apôtre Saint jacques ? Et l'Eglise, qui a obtenu, à Rome, le 28 octobre 2007, la béatification de 4 98 "martyrs", invoque, elle, une lutte des curés "pour Dieu et la patrie". Pis, l'épiscopat impute à la II° République la plus ample "persécution de chrétiens" de l'histoire, au point qu'elle revendique 10 000 Espagnols sur les 12 692 "martyrs" du XX° siècle figurant sur le catalogue spécial du Vatican!
Symbole de l'Espagne divisée par le choc de son passé, la ville de Valence, tout en appelant à retirer la statue de Jacques I° le "vainqueur des Maures" construit un monument à la gloire des "martyrs" de l'Eglise, victimes des "Rouges".

