Italie, grenouille de bénitier
L’Italie a beau être le berceau de la Commedia Dell' Arte ou passer pour un pays “fellinien”, il ne lui arrive pas pour autant, devant tel oeuvre d’art moderne, de perdre son humour légendaire et même jusqu’à son latin. Témoin, le scandale suscité, en ce début d’été, par une sculpture qu’expose le musée d’art moderne de Bolzano, un bourg cossu du Haut-Adige -ou Tyrol du Sud- chef-lieu de la province du même nom, germanophone pour un quart et à cent pour cent catholique.
L’objet du délit ? Une sculpture d’un mètre de haut, création insolite de l’artiste allemand Martin Kippenberger (1953-1997). Intitulée “autoportrait de l’artiste en état de crise profond”, elle représente l’auteur sous la forme d’une… grenouille crucifiée, tirant la langue et tenant dans une patte une chope de bière et dans l’autre un oeuf! Si la sculpture n’a soulevé aucune vague lorsqu’elle a été exposée en 2004, au musée de Laguna Beach en Californie, dans le cadre d’une exposition intitulée “100 artistes voient Dieu”, elle a jeté un lourd pavé dans la mare limpide de Bolzano, haut lieu de villégiature cossu et discret.
En dépit de la précaution prise par le musée au moyen d’une “note d’information” expliquant “la valeur
artistique et le contexte où naquit l’ouvrage”, le président de la région du Haut-Adige, Luis Durnwalder et l’évêque de Bolzano, Mgr Wilhem Egger, n’en ont pas moins tenu à faire part de leur ferme objection quant à cette “provocation”, selon eux, pour les habitants d’une province à “99% catholique”. Il n’en fallut pas plus, dans ce pays dont le chef de gouvernement, Silvio Berlusconi, déclarait il y a peu qu’il était “Le Jésus-Christ de la politique”, pour raviver d’un seul coup une véritable “guerre du crucifix” qui enflamme l'Italie depuis plus de cinq ans.
Tout commença le 22 octobre 2003, à Ofena, dans les Abbruzes, lorsqu’un Italien converti à l’islam, Adel Smith, exigea le retrait du crucifix de l’école primaire où il venait d’inscrire ses deux enfants, “au nom de l’égalité des cultes”. Contre toute attente, la justice lui donna raison : aucun symbole religieux ne doit figurer sur les murs d’un service public, trancha le juge Mario Montanaro.
L’affaire aurait pu s’arrêter là, n’était le zèle “querelleur” du néophyte : outre qu’il qualifia le crucifix de “cadavre en miniature”, il jeta par la fenêtre celui qui ornait la chambre d’hôpital où sa mère venait d’être admise. Un geste inédit qui valut au fougueux ci-devant catholique converti à l’islam, une peine de 8 mois de prison. Cet “outrage” suscita aussitôt en retour, de la part de la Conférence des évêques, une vigoureuse défense et illustration du crucifix, “expression de l’âme profonde du pays”. La Ligue du Nord exhorta “tout le pays” à en accrocher partout, en tout lieu public, école, tribunal, mairie, commissariat, bureau de poste… La ville de Trévise “riposta” quant à elle en achetant 90 exemplaires du vénérable objet de culte que le pape Jean Paul II assimila pour l’occasion à un “symbole de l’amour”.
Autre lieu, même son de cloche. Invité, début 2004, à se prononcer devant la Cours constitutionnelle, le représentant de l’Etat italien a défendu la présence du crucifix à l’école publique, au nom de “l’alliance spéciale de l’Italie avec l’Eglise “et, plaida-t-il, pour le bien du pays”. Ce plaidoyer officiel fit sortir de ses gonds le juge Luigi Tosti, 57 ans, qui allait depuis lors défrayer la chronique, en décrétant une inlassable croisade contre l’accrochage du crucifix dans les lieux publics.
Le magistrat rappela à l’envi que la présence de ce symbole Chrétien n’avait point d’autre fondement qu’une circulaire datant de 1926, soit de l’époque du régime fasciste de Mussolini, stipulant l’obligation d’apposer un crucifix dans l’enceinte de chaque tribunal. Et d’indiquer que cette disposition avait été invalidée par la Constitution républicaine de 1947 qui établissait « l’égalité des citoyens devant la loi, sans distinction de sexe, de race, de langue ou de religion ».
La Constitution de 1984 a parachevé cette laïcisation du droit en délestant nettement le culte catholique de son privilège officieux - mais réel - de “seule religion de l’Etat”. Plus encore, dans la foulée, le premier chef de gouvernement socialiste du pays, Bettino Craxi, rendit caduc le principe de “caractère sacré” jadis accordé à la “Cité éternelle” de Rome… En vain. Le juge Luigi Tosti a été condamné le 21 février 2008 à un an de prison ferme et à une interdiction d’exercer sa profession également pour un an, pour avoir refusé de siéger dans une salle de tribunal à l'ombre d'un imposant crucifix.
Ayant déjà été condamné une première fois à 7 mois d’incarcération, Luigi Tosti a encore fait appel. Et n’en démord point. “L’Italie subit un débordement clérical et une ingérence du Vatican, martèle-t-il encore aujourd’hui, voilà pourquoi il faudrait mener jusqu’au bout la bataille des symboles dans les lieux publics”. Ce discours viserait le pape Benoît XVI qui déclara, le 15 août 2005, au moment où “la guerre du crucifix” faisait rage, que “Dieu devrait être visible… au travers de la croix dans les maisons particulières et les établissements publics”.
De quoi galvaniser une Eglise qui, depuis l’avènement du « pape allemand », opère un retour en force
dans l’arène politique, y compris à travers des intellectuels, éditorialistes, enseignants et hauts fonctionnaires souvent “laïques”, tous partisans d’un néo-catholicisme identitaire, rétif à l’héritage des Lumières et à la soi-disant « culture de la mort” qui n’en serait que l’ultime avatar... Et dont la sculpture de Kippenberger offrirait un exemple presque caricatural. Pour ces “ultra”, il s'agit plus que jamais de “ne plus se laisser faire” et de riposter vaille que vaille, ne serait-ce que “pour l’honneur”.
















