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Italie, grenouille de bénitier

Image_27_2 L’Italie a beau être le berceau de la Commedia Dell' Arte ou passer pour un pays “fellinien”, il ne lui arrive pas pour autant, devant tel oeuvre d’art moderne, de perdre son humour légendaire et même jusqu’à son latin. Témoin, le scandale suscité, en ce début d’été, par une sculpture qu’expose le musée d’art moderne de Bolzano, un bourg cossu du Haut-Adige -ou Tyrol du Sud- chef-lieu de la province du même nom, germanophone pour un quart et à cent pour cent catholique.Image_26

L’objet du délit ? Une sculpture d’un mètre de haut, création insolite de l’artiste allemand Martin Kippenberger (1953-1997). Intitulée “autoportrait de l’artiste en état de crise profond”, elle représente l’auteur sous la forme d’une… grenouille crucifiée, tirant la langue et tenant dans une patte une chope de bière et dans l’autre un oeuf! Si la sculpture n’a soulevé aucune vague lorsqu’elle a été exposée en 2004, au musée de Laguna Beach en Californie, dans le cadre d’une exposition intitulée “100 artistes voient Dieu”, elle a jeté un lourd pavé dans la mare limpide de Bolzano, haut lieu de villégiature cossu et discret.

En dépit de la précaution prise par le musée au moyen d’une “note d’information”  expliquant “la valeurImage_2_3 artistique et le contexte où naquit l’ouvrage”, le président de la région du Haut-Adige, Luis Durnwalder et l’évêque de Bolzano, Mgr Wilhem Egger, n’en ont pas moins tenu à faire part de leur ferme objection quant à cette “provocation”, selon eux, pour les habitants d’une province à “99% catholique”. Il n’en fallut pas plus, dans ce pays dont le chef de gouvernement, Silvio Berlusconi, déclarait il y a peu qu’il était “Le Jésus-Christ de la politique”, pour raviver d’un seul coup une véritable “guerre du crucifix” qui enflamme l'Italie depuis plus de cinq ans.

Image_15_2 Tout commença le 22 octobre 2003, à Ofena, dans les Abbruzes, lorsqu’un Italien converti à l’islam, Adel Smith, exigea le retrait du crucifix de l’école primaire où il venait d’inscrire ses deux enfants, “au nom de l’égalité des cultes”. Contre toute attente, la justice lui donna raison : aucun symbole religieux ne doit figurer sur les murs d’un service public, trancha le juge Mario Montanaro.

L’affaire aurait pu s’arrêter là, n’était le zèle “querelleur” du néophyte : outre qu’il qualifia le crucifix de “cadavre en miniature”, il jeta par la fenêtre celui qui ornait la chambre d’hôpital où sa mère venait d’être admise. Un geste inédit qui valut au fougueux ci-devant catholique converti à l’islam, une peine de 8 mois de prison. Cet “outrage” suscita aussitôt en retour, de la part de la Conférence des évêques, une vigoureuse défense et illustration du crucifix, “expression de l’âme profonde du pays”. La Ligue du Nord exhorta “tout le pays” à en accrocher partout, en tout lieu public, école, tribunal, mairie, commissariat, bureau de poste… La ville de Trévise “riposta” quant à elle en achetant 90 exemplaires du vénérable objet de culte que le pape Jean Paul II assimila pour l’occasion à un “symbole de l’amour”.Image_45

Autre lieu, même son de cloche. Invité, début 2004, à se prononcer devant la Cours constitutionnelle, le représentant de l’Etat italien a défendu la présence du crucifix à l’école publique, au nom de “l’alliance spéciale de l’Italie avec l’Eglise “et, plaida-t-il, pour le bien du pays”. Ce plaidoyer officiel fit sortir de ses gonds le juge Luigi Tosti, 57 ans, qui allait depuis lors défrayer la chronique, en décrétant une inlassable croisade contre l’accrochage du crucifix dans les lieux publics.

Image_43_3 Le magistrat rappela à l’envi que la présence de ce symbole Chrétien n’avait point d’autre fondement qu’une circulaire datant de 1926, soit de l’époque du régime fasciste de Mussolini, stipulant l’obligation d’apposer un crucifix dans l’enceinte de chaque tribunal. Et d’indiquer que cette disposition avait été invalidée par la Constitution républicaine de 1947 qui établissait « l’égalité des citoyens devant la loi, sans distinction de sexe, de race, de langue ou de religion ».

Image_17 La Constitution de 1984 a parachevé cette laïcisation du droit en délestant nettement le culte catholique de son privilège officieux - mais réel - de “seule religion de l’Etat”. Plus encore, dans la foulée, le premier chef de gouvernement socialiste du pays, Bettino Craxi, rendit caduc le principe de “caractère sacré” jadis accordé à la “Cité éternelle” de Rome… En vain. Le juge Luigi Tosti a été condamné le 21 février 2008 à un an de prison ferme et à une interdiction d’exercer sa profession également pour un an, pour avoir refusé de siéger dans une salle de tribunal à l'ombre d'un imposant crucifix.

Ayant déjà été condamné une première fois à 7 mois d’incarcération, Luigi Tosti a encore fait appel. Et n’en démord point. “L’Italie subit un débordement clérical et une ingérence du Vatican, martèle-t-il encore aujourd’hui, voilà pourquoi il faudrait mener jusqu’au bout la bataille des symboles dans les lieux publics”. Ce discours viserait le pape Benoît XVI qui déclara, le 15 août 2005, au moment où “la guerre du crucifix” faisait rage, que “Dieu devrait être visible… au travers de la croix dans les maisons particulières et les établissements publics”.

De quoi galvaniser une Eglise qui, depuis l’avènement du « pape allemand », opère un retour en forceImage_46_2 dans l’arène politique, y compris à travers des intellectuels, éditorialistes, enseignants et hauts fonctionnaires souvent “laïques”, tous partisans d’un néo-catholicisme identitaire, rétif à l’héritage des Lumières et à la soi-disant « culture de la mort” qui n’en serait que l’ultime avatar... Et dont la sculpture de Kippenberger offrirait un exemple presque caricatural. Pour ces “ultra”, il s'agit plus que jamais de “ne plus se laisser faire” et de riposter vaille que vaille, ne serait-ce que “pour l’honneur”.

Elections américaines : prêcheurs en eaux troubles

Image_11_2 Qui trop embrasse mal étreint. Barak Obama et John McCain en ont fait l’amère expérience : le candidat démocrate et son rival républicain viennent de congédier chacun leur pasteur, pour cause de « propos antiaméricains, belliqueux, antisémites et islamophobes ». Des pasteurs qui étaient la« caution » religieuse pourtant incontournable pour tout prétendant à la Maison- Blanche. Car les Etats-Unis ont beau être un Etat laïque au sens le plus strict qui soit -la Constitution ne fait mention d’aucune religion- la foi n’y reste pas moins une vertu cardinale pour une Nation vivant « sous l’aile de Dieu » (« under God »). Au point qu’il serait impossible, de l’avis général, à un athée ou agnostique d’y être élu au pouvoir suprême.

Mieux, depuis la « révolution conservatrice » qui a porté à la tête du paysImage_8_2 l’acteur de cinéma, Ronald Reagan, nul candidat n’envisage plus de mener campagne politique sans l’appui d’un « guide spirituel », gage de bonne moralité et de fidélité aux valeurs fondatrices d’une Amérique dotée par le Ciel d’une « Destinée manifeste », celle d’incarner le phare de l’humanité, la « lumière des nations ». C’est au demeurant à cette même époque qu’apparaît le courant « néo-conservateur » au sein d’une mouvance trotskiste anticommuniste en étroite relation avec le Likoud, le parti sioniste ultra, chantre du « Grand Israël ». On a ainsi vu, en 1980, Ménahem Bégin, alors Premier ministre israélien, décerner la médaille Jabotinsky, du nom du maître à penser de l’extrême droite sioniste, à Jerry Falwell, le bouillant prédicateur, fondateur de la Majorité morale, un redoutable lobby évangélique.

Image_13_2 Aujourd’hui, nul n’ignore l’énorme ascendant des Eglises dites « évangéliques » sur une société dévote. Autant dire un « marché » ouvert à une « offre » religieuse se déclinant en une myriade de 1 200 « megachurches », des églises géantes dont les effectifs oscillent entre 2000 et 30 000 membres actifs, véritables « militants » du Christ, y compris au plan politique. De cette influence croissante, la classe politique  donne un fidèle reflet. Ainsi le 110° Congrès, formé début 2007, comporte-t-il un « cartel » d’élus protestants et évangéliques, démocrates et républicains confondus, occupant plus de 200 sièges sur 434 (67 baptistes, 61 méthodistes, 44 presbytériens, 33 épiscopaliens, 18 luthériens…).

Néanmoins, le bloc catholique reste le plus compact avec 155 élus, suiviImage_49 du groupe juif fort de 33 élus, plutôt démocrates en grand nombre. Outre des bouddhistes, mormons et adventistes, le Congrès compte désormais un musulman, démocrate lui aussi. Elu en 2006, cet ex-protestant démocrate converti à l’islam a dû batailler dur pour obtenir le droit de prêter serment sur le Coran. Il lui aura tout de même fallu, à cette fin, emprunter la version anglaise du Livre d’Allah ayant appartenu au président Thomas Jefferson.

Image_20 Et l’élection du « premier sénateur musulman » n’alla pas sans susciter, parmi toute une frange d’évangéliques, un discours antimusulman charriant poncifs racistes et caricatures dignes de la presse de l’entre-deux-guerres. Barack Obama s’en trouva depuis lors soumis à un soupçon sournois le faisant passer pour un « cheval de Troie islamiste » lancé à l’assaut de la Maison-Blanche : John McCain y alla de son petit mot en jugeant inconcevable que les Etats-Unis puissent avoir un chef de l’Etat qui ne soit «  chrétien ». Une allusion à l’héritage paternel du candidat démocrate né d’un père Kenyan musulman et -détail de taille trop souvent mis en sourdine- d’une mère blanche protestante de l’Arkansas, descendante de Jefferson Davis, le président des Etats Confédérés d’Amérique lors de la Guerre de Sécession.Image_9_3

Pis, l’état-major d’Hillary Clinton enfonça le clou en diffusant sur le Net une photo de Barack « Hussein » Obama, souvenir d’un séjour au village natal de son père où il pose en costume « musulman », soit en djellaba et turban blanc ! Acculé, l’intéressé répliqua du tac au tac. Mettant sous le boisseau le legs islamique-« je n’ai jamais été musulman »- il protesta de sa foi évangélique, sous l’œil attendri du pasteur Jeremiah Wright, l’homme qui lui ouvrit les portes de l’Evangile et de la Trinity United Church of Christ, une « megachurch » du South Side, un faubourg pauvre de Chicago.

Image_54 Lorsqu’il croisa le jeune Barack Obama, il y a vingt ans, Jeremiah Wright lui fit l’effet d’un nouveau Luther King, aussi pacifique que résolu dans sa lutte pour l’égalité entre Blancs et Noirs. Ancien volontaire au Vietnam où il servit six ans durant dans l’US Army, le pasteur frotté de théologie de la libération, ouvrit tôt son temple aux parias de la société, prostitués, sans-abri, malades du Sida… Barack s’ attacha au pasteur Wright au point de lui demander de célébrer son mariage et le baptême de ses deux filles. Et de choisir pour titre de son autobiographie, un mot de son « guide » spirituel : l’ « Audace de l’espoir ».

Seulement voilà, face au soupçon de « crypto-islamisme » et de penchant « gauchiste », le candidatImage_48_4 démocrate -« Obama Ben Laden »- entreprend de se démarquer de son mentor. Aussi s’abstient-il de lui demander de bénir, selon un usage établi, la mise en branle de sa campagne électorale. Wright en a conçu une sourde rancœur. Qui explosa en mars dernier lorsqu’il dénonça un « petit jeune politicien », forcément opportuniste, ingrat, en un mot sujet à caution.

Image_10_3 Et d’enfoncer le clou en invitant le public à inverser la devise « God Bless America » en un « Dieu maudisse l’Amérique », non sans accuser le Blanc d’user du Sida comme d’une arme contre le Noir et de rendre un hommage appuyé à Louis Farrakhan, le leader controversé de la Nation of Islam, qui n’a au demeurant d’islamique que le nom*. Face au tollé soulevé par ces propos qu’il jugea « provocateurs et écoeurants », Barack Obama n’a eu d’autre choix que de se démarquer davantage de son ex-guide spirituel avant d’annoncer, fin mai, sa décision de quitter l’Eglise où il officia vingt ans durant.

Maigre consolation pour Obama : peu avant le prêche incendiaire du révérend Wright, le pasteur RodImage_18 Prasley, mentor spirituel, lui, de John MacCain qui le qualifia un jour de « boussole morale », se livra à une incroyable philippique antimusulmane. Accueillant le candidat républicain au sein de sa « megachurch » de 37 000 m2, la World Harvest Church de Cincinnati, il salua un « vrai conservateur », le seul apte à mener le combat contre l’islam, fausse religion de Mahomet, avatar de l’ « Antéchrist », « ennemi absolu » des Etats-Unis… L’écho donné à ce prêche incendiaire par le magazine « Mother Jones », obligea MacCain à désavouer un religieux dont « le discours n’a pas sa place aux Etats-Unis ».

Image_69 Cependant, le prêche de Rod Prasley ne fit pas autant de bruit que celui de Jeremiah Wright. Il aura fallu des vaticinations encore plus outrancières, celles du célèbre télévangéliste John Hagee, pour décider, enfin, le candidat républicain à se démarquer nettement de tout « dérapage » belliqueux, islamophobe et antisémite. Homophobe virulent, le révérend Hagee avait vu dans l’ouragan Katerina un juste « châtiment divin » pour la Gay-Pride organisée par la Nouvelle-Orléans. Il n’a jamais non plus manqué une occasion de vitupérer l’Eglise romaine, qui incarne à ses yeux, la « Grande prostituée » de l’Apocalypse, coupable de surcroît d’avoir inspiré les Croisades, l’Inquisition et… Hitler, un « catholique », bien entendu.Image_26_4

Quant à l'islam, le pasteur John Hagee  n’y voit qu’un univers « satanique » dont les Ecritures, le Coran, ne sont rien d’autre qu’un « mode d’emploi », un « manuel pour tuer les juifs et les chrétiens ». Fondateur du lobby ultra sioniste, Chrétiens unis pour Israël, le révérend milite, en évangélique conséquent, pour le Grand Israël, celui où tous les juifs devront se retrouver afin d’y accueillir le « retour du Christ », prélude à l’ultime bataille d’Armaggedon, qui opposera les forces du Bien -Etats-Unis et Israël- à un Axe du Mal associant l’Islam, la Chine, la Russie et l’Inde conduite par…le président de la Commission européenne !

Image_2_9 Et condition « sine qua non », ce retour du Christ, à la salvation des juifs qui auront à ce moment dramatique la « chance » de se racheter, sous peine de déchéance éternelle, en acceptant Jésus comme le Messie annoncé par la Bible hébraïque. Cette vision du proprement apocalyptique se traduit, au plan politique, par un refus absolu de toute idée de partage de la Terre Sainte, car une telle « amputation » rendrait impossible l’installation de tous les juifs et dissuaderait donc le Messie d’y revenir.Image_19_7

Le « retour » des juifs en Israël, condition « sine qua non » du « retour » de Jésus pour sauver le monde, voilà la saga apocalyptique pour l’avènement de laquelle prient et militent des millions d’évangéliques qui disposent, on le sait, de solides relais autant au Pentagone qu’à la Maison-Blanche… Fin mai dernier John Hagee en a franchi la ligne jaune en affirmant qu’aux fins d’accélérer le « retour » des fils d’Israël en Palestine, Dieu en vint à « missionner »… Hitler, un « chasseur », voué par le Ciel à traquer chaque juif pour le persuader, sinon le contraindre de « rentrer » dans sa Terre, sous peine de déportation en camp d’extermination. Le Führer, « agent » rabatteur de Yahvé, en quelque sorte !
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Ces propos plutôt « révisionnistes » ont aussitôt déclenché une ferme levée de boucliers. Impavide, le révérend Hagee persista et signa. Contraint et forcé, John MacCain condamna sans appel des mots « offensants et indéfendables ». Comme quoi, il n’y a pas qu’avec le diable qu’il faut se munir d’une longue cuillère avant d’aller dîner.

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