“Le silence est d'or, dit l’adage hébraïque, mais la parole est d'argent”. Même lorsqu’elle porte sur…l’argent. Ainsi le pape Benoît XVI, qui a ouvert ce 5 octobre, à Rome, un synode des évêques consacré justement à “la Parole de Dieu dans la vie et dans la mission de l’Eglise”, a-t-il d’emblée évoqué la crise financière grandissante en tirant un jugement sans appel : l’argent, volatile par nature, ne vaut rien, seule compte la Parole, “fondement de toutes les réalités”, “stable comme le ciel, plus
que le ciel”.
Le souverain pontife a enfoncé le clou en spéculant sur la “chute des grandes banques”, ces fausses idoles, Veau d’Or et monnaie de singe, réalités factices prises pour argent comptant par un esprit humain égaré dans les sombres labyrinthes du lucre. “Celui qui construit sa vie sur la matière, sur le succès, construit sur du sable” a-t-il conclu.
Pourquoi le Saint-Père, théologien de haut vol et intellectuel sophistiqué, a-t-il donc choisi d’ouvrir un synode consacré aux Saintes Ecritures par une opposition on ne peut plus profane entre la Parole et l’argent ? Il s'en explique dans le même discours inaugural : il ne fait aucun doute pour lui que l’actuel fiasco financier exprime, au bout du compte, un “châtiment” divin contre les “peuples rebelles” ayant succombé au vertige de ce “péché” majeur, la passion du seul profit pour le profit seul.
De ce discours à clés, il ressort une vision alarmiste de l’avenir spirituel -le seul qui tienne et qui vaille- de l’Europe. Comme si derrière chaque banque qui s’écroule se profilait le spectre d’une église qui se vide. Comme si l’érosion des crédits bancaires reflétait d’une manière ou d’une autre un indéniable discrédit ecclésial. Comme si la dévaluation de l’argent-roi entraînait -ou en tout cas expliquait- celle de la Parole du Seigneur.
D’où l’impératif, pour le saint-Siège, d’ouvrir ce synode voué à la Parole, visant à raviver la révolution déclenchée il y a un demi-siècle par l’Eglise catholique : l’accès direct de tous les fidèles au texte même de la Bible. Pas moins de 253 évêques et cardinaux - dont le plus gros contingent vient d’une Europe où ne vit plus qu’un catholique sur quatre- vont plancher autour de trois questions : qu’est ce que la Parole de Dieu ? comment faut-il l’interpréter ? et quel rôle joue-t-elle dans la mission d’évangélisation de l’Eglise ?
La Parole, d’abord. Elle ne se réduit pas au texte écrit de la Bible, a martelé le pape, qui n’a jamais manqué une occasion de rappeler que l’Eglise n’incarne pas une religion du Livre mais bel et bien du Verbe. D’où la question, cruciale entre toutes, de son interprétation. Sur ce point , le cardinal canadien Marc Ouellet, a donné le ton, plutôt conservateur, en regrettant que le modèle d’interprétation spirituelle, qui était celui des Pères de l’Eglise, ait parfois cédé la place à un modèle plus spéculatif et souvent polémique, sous l’influence des découvertes historiques, philosophiques et scientifiques”.
Trop académique, ce débat? Pas seulement. Il se trouve même au coeur du pontificat de Benoît XVI qui entend restaurer une approche commune, “autorisée”, de la Parole. Ceci afin de prévenir “les risques d’une interprétation arbitraire et réductrice, dus surtout au fondamentalisme”.
Le fondamentalisme. Voilà l’ennemi. L’archevêque de Kinshasa, Mgr Laurent Monsengwo, l'a désigné comme un des fléaux d’une Afrique ravalée au rang de “décharge de toutes idées folles importées d’autres continents”. Une façon aussi claire qu’indirecte de pointer du doigt les foules de sectes évangéliques qui n’hésitent pas, en vertu d’une lecture au pied de la lettre des Ecritures, à assimiler l’Eglise catholique à une “antre du Diable” et le pape à l’Antéchrist !
L’avant-veille du synode, le cardinal Tarcisio Bertone, secrétaire d’Etat du saint-Siège a tenu à indiquer que l’Eglise tenait à avoir son mot –la Parole- à dire dans les affaires du monde. “La politique a besoin du christianisme”, a-t-il clamé, afin de faire face aux défis de la globalisation. Il existe bien une “éthique laïque”, concéda-t-il, mais elle finit trop souvent “par s’exposer aux fragilités humaines et au doute”. D’où, selon lui, le recours –et le retour- à une éthique évangélique.
Et partant à une relation plus étroite et pratique entre la foi et la politique, l’Etat et l’Eglise. La veille du synode c’était le chef de l’Etat italien, Giorgio Napolitano, qui accueillait Benoît XVI, le jour même de la fête de saint François d’Assise, le patron de l’Italie. Le Vatican et la République étaient “prêts à coopérer”, a souligné le souverain pontife, afin “de promouvoir et servir le bien intégral de la personne humaine”.
En attendant une prochaine encyclique qui permette au pape de réaffirmer la “juste” interprétation des Saintes Ecritures, la télévision d’Etat, la Rai, a décidé d’accompagner le synode par une initiative totalement inédite : la diffusion non-stop de la lecture publique intégrale de la Bible -en tout 139 heures, le plus long direct de son histoire- par des religieux, des artistes, des personnalités politiques ainsi que des anonymes, dont 30 protestants, 16 juifs et 6 musulmans, soit “toutes les communautés de l’Italie”.
Parmi les lecteurs de la Parole, outre quatre ex-chefs du gouvernement (dont l’inusable Giulio Andreotti), on remarque le chanteur lyrique Andrea Bocelli, le comédien Roberto Benigni, l’escrimeuse Valentina Vezzali, médaille d’or à Pékin… Seul le rabbin de Rome, Riccardo di Segni, a décliné poliment l’invitation : “trop catholique”, aurait-il lâché. C'est au cardinal Tarcisio Bertone que reviendra le mot de la fin, puisque il lira la dernière phrase du Livre de l’Apocalypse.


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