En arrivant à Tirana en Albanie, on s’attend à atterrir dans un désert spirituel post-communiste. Le
régime ubuesque léninisto-maoïste d’Enver Hodja ne se vantait-il pas d’avoir forgé par le fer et par le feu “le premier Etat athée de la planète”?
Erreur. L'aéroport a été rebaptisé … Nënë Tereza, Mère Teresa, et peut sans doute se targuer d'être l’unique aérodrome au monde à porter le nom d’une sainte, qui plus est prix Nobel. Sacrée Albanie où il y a encore vingt ans, porter une croix ou feuilleter un Coran suffisait à faire de vous un “ennemi du
peuple”, donc du parti, soit du Chef tout-puissant.
Le Chef est parti, mort en 1985 mais pas embaumé (l’équipe d’embaumeurs nord-coréens accourus alors de PyongYang se trompa dans les réglages des appareils et fit cramer le corps au lieu de le congeler!). Depuis, Dieu a repris la place. Toute la place ? On se le demande dès la sortie de l’aéroport en se trouvant nez à nez avec cette statue de Mère Teresa.
Voici donc un pays athée qui ne jure plus que par Dieu. “Il jure, quitte à parjurer, s’exclame Ilir Yzeiri, la foi ayant quand même été amplement abrasée par un demi-siècle de bourrage de crâne intensif”. Rien d’étonnant donc, aux yeux de cet historien et journaliste francophone, à ce que des escouades de curés, popes, imams, pasteurs, illuminés de tout poil, gourous et autres camelots de l’esprit, américains, croates, grecs, turcs, arabes, espagnols, iraniens… aient tôt investi l’Albanie, l’ex-désert religieux devenu nouvelle “terre de mission”.
Et voilà, surtout, une terre d’islam où sept citoyens sur dix sont musulmans, deux orthodoxes et un catholique, mais où - et c’est le plus inattendu- il pousse plus de clochers que de minarets. Mieux, l’Etat a érigé en fête nationale le 19 octobre, en souvenir de ce jour de l’an 2003 où Mère Teresa a été béatifiée par Jean Paul II, à Rome.
A Tirana, la capitale, l’islam garde profil bas. Le coeur de cette charmante ville édifiée à partir de 1614 par le général ottoman Suleiman Pacha n’a pu sauver de l’ouragan maoïste qu’ un seul monument - devenu du coup un des plus anciens de la cité : la mosquée Ethem Bey. Construit entre 1792 et 1821, le temple islamique, désaffecté presque un demi-siècle durant, ne s'est ouvert aux croyants qu’en... 1992 quand une foule de 10 000 fidèles s’ y est donnée rendez-vous pour prier enfin au
grand jour.
La mosquée, présentée comme “monument historique” sur le site web de la capitale, se dresse non loin de la sévère statue équestre du héros national Eskenderbeg (1405-1468), ce catholique albanais qui après avoir embrassé l’islam et servi le sultan ottoman redevint catholique et anima une farouche mais vaine lutte contre l’”infidèle turc”. L’Albanie en ranima le souvenir dès la fin du XIX° siècle et l’érigea père de la Nation devant l’Eternel. Elle ne peut accueillir, sous ses voûtes ornées d’entrelacs encadrant d’insolites peintures de villages toscans, qu’un petit groupe de croyants. On y rencontre aujourd'hui de très vieux fidèles ou –signe des temps?- de très jeunes. Ici, point de prêche, juste un appel “a capella” du muezzin, vite absorbé et dissipé par le brouhaha de la ville.
La foi de Mahomet serait-elle donc le parent pauvre de l’Albanie “démocratique”? “L’islam est une religion d’exclus”, tranche Ervin Hatibi. Poète reconnu, artiste-peintre et intellectuel respecté, ce musulman laïque décèle chez l’”establishment albanais un rejet viscéral et “névrotique” de l’apport ottoman et islamique à la formation de l’identité albanaise. Au début du XX° siècle, rappelle-t-il, Tirana disposait de 19 mosquées pour seulement 20 000 âmes; aujourd’hui, on n’y compte guère plus de 6 lieux de prière pour un million d’habitants.
En arpentant Tirana en tous sens, rien, ou si peu, ne rappelle que l’on se trouve dans la capitale d’un pays musulman qui donna à l’empire ottoman une myriade de grands vizirs, d’oulémas, de généraux… et à l’Orient arabe une dynastie qui, du khédive Mehmet-Ali au roi Farouk, posa les jalons de l’Egypte moderne. On n’ y croise pas plus de filles en hijab –sauf exception rarissime- que d’imams en turban ou de restaurants s’affichant
“halal”.
Aucune discrétion, en revanche, pour tout ce qui évoque les “racines chrétiennes de l’Albanie”, dixit Sali Berisha, l’actuel Premier ministre, lui-même “musulman”. Outre le square Nënë Tereza, le boulevard Jean Paul II, sans parler de l’avenue… George Bush, on vous montre la sobre et clinquante cathédrale catholique Saint-Paul qui a été construite à l’endroit précis indiqué par Mère Teresa en 2002, à l’endroit “que la Vierge lui avait désigné”. Ceci pour les catholiques. Les orthodoxes, eux, achèvent d’édifier, à l’orée du centre-ville, une méga-église aux allures de station orbitale. Et partout, hauts et bas-reliefs, statues, bustes, posters, portes-clés, stylos, pin’s… à l’effigie de Nënë Tereza, la nouvelle icône nationale, chapelet ou Bible en main.
Le déni du legs islamique s'alimente à cette adulation des “racines chrétiennes”... ainsi qu'à la valorisation d'un discours tout à la gloire d’un courant soufi initié au XIII° siècle par le mystique turco-iranien Hadji Bektach Véli (1209-1271). Ce discours official présente le culte Bektachi comme une « religion trait d’union » entre Croix et Croissant, fruit naturel d’un “génie albanais” non moins naturel, tolérant car si peu religieux, au fond. A la fois chrétiens et musulmans, un tantinet païens, buvant de l’alcool et amateurs de brochettes pur porc, les fidèles bektachis n’auraient plus qu’un lien aussi symbolique qu’évanescent avec l’islam.
Visite chez Hadji Dede Reshat Bardhi, le grand maître bektachi, au siège
de l’ordre, une ample bâtisse jadis mise sous séquestre par l’Etat athée. Deux hautes statues de plâtre, l'une incarnant Hussein, le petit-fils de Mahomet, dont le martyre nourrit le credo chiite ; l'autre, Hadji Bektach, accueillent le visiteur. Un jus d’abricot, deux chocolats fourrés et le cheikh arrive, s’assied sur un fauteuil, sous une fresque montrant Ali, gendre du Prophète et père de Hussein, Hadji Bektach flanqué d’un lion et, au-dessus, des anges ravis.
Le costume vert cru, l’oeil bleu ardent et la barbe immaculée donnent à l'hôte des lieux l’air d’un roi mage sorti tout droit d’un livre de contes illustré. Les Bektachis s’estiment-ils musulmans ? “Et comment !, sursaute-t-il, bien sûr, à mille pour cent”. Titillé par la question, il reprend : “Vous savez, j’ai été persécuté en tant qu’ennemi du peuple; je n’ai jamais abjuré ma foi”. Mangent-ils du porc ? “Vous rigolez, rétorque-t-il en se tapant sur la cuisse, j’ai fait le hadj de La Mecque”…
“Pourquoi alors le discours courant sur les Bektachis nie-t-il tout ce qu'ils ont de bien musulman ? Dans cette dépréciation du legs islamique Ervin Hatibi ne voit nulle haine religieuse, mais surtout un calcul opportuniste, selon lequel il n’ y aurait pas de meilleur expédient pour s’attirer les bonnes grâces d’un “Occident” -présumé
Chrétien et islamophobe- que d’abjurer l’islam.
Cet étrange flagrant déni de l'histoire nourrit un débat incessant en Albanie même et fait déjà l’objet d’une vaste littérature académique. “Vouloir escamoter l’héritage ottoman qui, pour le meilleur et pour le pire, a façonné l’identité actuelle du peuple albanais reviendrait à le priver de sa culture et de son identité”, observe le chercheur français, Jean Arnault Dérens.
Et l’Europe elle-même, comment reçoit-elle le zèle albanais à se faire admettre dans le “club chrétien” ? Elle s’en irrite au nom du sacro-saint principe de laïcité et n’hésite pas à le faire savoir, semble-t-il. Ainsi, si l’on en croit en haut-fonctionnaire qui a tenu à garder l’anonymat, les autorités albanaises auraient soumis à la Commission un projet de passeport illustré par deux figures on ne peut plus catholiques : Mère Térésa évidemment et Skanderbeg, surnommé “l’Athlète du Christ” –titre dont héritera plus tard Jean Paul II- qui a combattu les Ottomans. Bruxelles aurait simplement éconduit Tirana en opposant une nette fin
de non-recevoir à un projet jugé inutilement vexatoire pour au moins les deux tiers des Albanais. Mère Teresa elle-même n'aurait pas déploré ce refus, elle qui déclara, lors de la remise du Nobel : “ Par mon sang, je suis albanaise. Par ma nationalité indienne. Par ma foi je suis une religieuse catholique. Pour ce qui est de mon appel j’appartiens au monde. Pour ce qui est de mon cœur j’appartiens entièrement au Cœur de Jésus.”





Etonnant (ou consternant, c'est selon) ! Personne n'en parle sauf votre blog (personne ne parle de l'Albanie d'ailleurs). Merci donc de ces précieuses informations.
Rédigé par: 13e.champion | 04 novembre 2008 à 22:42