La polémique qui éclate désormais chaque année, notamment en France, à la veille de la “Grande Fête” (Aïd El-Kébir) du sacrifice, la plus importante du calendrier canonique musulman, est bien le signe paradoxal mais le plus patent de l'intégration de l'islam dans le paysage. Et cette année comme les précédentes, l’ex-actrice Brigitte Bardot est repartie en guerre, via la Fondation qui porte son nom, contre l’abattage rituel du mouton, une tradition qu’elle juge archaïque et barbare, un
forfait qu’il faudrait mettre hors la loi.
Non sans quelque succès, au moins symbolique. Ainsi, la Fondation a-t-elle réussi à empêcher l’organisation d’une journée de formation expresse destinée à expliquer aux chefs de famille les normes légales et les précautions d’hygiène à observer avant de procéder à l’immolation de l’animal. Elaborée par une association de consommateurs musulmans (Asidcom), en partenariat avec l’Institut Vioscope, un cabinet vétérinaire spécialisé dans la sécurité alimentaire, la session devait avoir lieu le 9 novembre, dans la salle municipale mise à disposition par le maire de Grenoble. But de l’opération : dissuader les usages illicites –abattage clandestin hors d’un établissement agrée par l’autorité publique- et veiller à atténuer autant que possible le stress et les souffrances de la victime.
“Provocation”, s’insurgea aussitôt la Fondation Brigitte Bardot qui vit dans cette initiative un “refus” ostentatoire des lois d’un “pays laïque”. Et, dans une lettre au maire de Grenoble, Michel Destot, elle l'incitait à revenir sur son autorisation. Ce qu’il refusa, d’abord, avant de recevoir un avis du préfet de région lui enjoignant, finalement, d’annuler l’organisation de la session. Il n’y a pas de petite victoire.
Déjà, dans un courrier daté du 16 octobre 2008, l’artiste avait exhorté le président de la République à concrétiser l’engagement qu’il avait pris alors qu’il était ministre de l’Intérieur et des Cultes : persuader les autorités juives et musulmanes d’accepter le recours à l’étourdissement préalable des animaux afin d’amoindrir leur stress face au couteau du sacrificateur. Et de dénoncer, lyrique, le martyre de milliers d’“animaux qui se font trancher la gorge en toute conscience, dans les abattoirs, mais aussi dans les appartements, les
garages ou les caves, lors du sacrifice de l’Aïd-El-Kébir”.
De quoi s’agit-il, au juste? La loi islamique n’estime licite à la consommation que la chair de l’animal immolé au nom du “Dieu Unique”, couché sur le flanc gauche, la tête immobilisée en direction de La Mecque. En vertu de quoi, un musulman strict pourrait consommer de la viande “kasher” d’un animal abattu par un “shohet”, un sacrificateur juif, au nom du Dieu Un… Seul mode d’abattage possible, l’égorgement, qui doit vider la victime de tout son sang et abréger d’autant plus vite son existence, n’en obéit pas moins à une codification stricte qui oblige le sacrificateur à veiller à limiter du mieux qu’il peut la souffrance du bélier ou du bœuf, au moment de leur mise à mort.
Aussi, la tradition exige-t-elle, entre autres précautions, de ne point montrer le couteau à l’animal ni d’en sacrifier un devant un autre… Surtout lorsqu’il s’agit de l’”offrande” de l’Aïd, la Grande Fête qui commémore le simulacre de sacrifice par Abraham de son propre fils –Isaac pour les juifs; Ismaël, pour les musulmans, “père des Arabes” d’après la Bible hébraïque et constructeur de la Kaâba, à La Mecque, selon le Coran. Mais s’il incombe au sacrificateur d’atténuer le stress de l’animal, ce dernier doit néanmoins rester conscient au moment de la mise à mort. D’où la réticence, sinon le refus, des rabbins et des oulémas au sujet d'un étourdissement préalable de la bête.
Bien qu’El-Azhar, la vénérable institution du Caire qui fait office à la fois de Sorbonne et de Vatican de l’islam sunnite, ait validé la pratique de l’étourdissement préalable –et ce dès 1987!- les autorités musulmanes, mais également juives, d’Europe y résistent, prétendant que l’abattage rituel serait moins traumatisant que l’étourdissement au moyen d’une décharge électrique. L’Académie vétérinaire de France réfute cette opinion, dans un rapport remis en décembre 2006, au ministre de l’Agriculture.
Le même mois Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur et des Cultes, assurait la Fondation Brigitte Bardot de son souhait de voir se généraliser, “dans la mesure du possible”, l’étourdissement préalable, et d’abord dans les “abattoirs hallal”. La Fédération des vétérinaires d’Europe a surenchéri, début 2007, en jugeant
“inacceptable en toutes circonstances” l’abattage d’animaux sans étourdissement préalable.
Ce verdict scientifique ne donne, si besoin en était, que plus de crédit à la croisade que mène sans répit Brigitte Bardot... Et qu'elle a la malheureuse tendance à accompagner d'un discours raciste. Elle est loin, l'artiste qui a eu le cran pendant la Guerre d'Algérie de braver ouvertement l’Organisation armée secrète (OAS) qui l’avait alors sommée de payer une « contribution » afin de financer le combat pour l’Algérie française. Elle avait alors déclaré : “Je ne marche pas car je n’ai pas envie de vivre dans un pays nazi”…
Fin 2006 dans la revue de sa fondation, l’Info-Journal, elle se fendait d’une énième lettre ouverte où elle fustigeait les musulmans français : “Il y en a marre d’être menés par le bout du nez par toute cette population qui nous détruit, détruit notre pays en imposant ses actes”. Le tribunal correctionnel de Paris l’avait condamnée, le 4 juin 2008, pour “incitation à la haine raciale” en lui infligeant une amende de 15 000 euros mais n’avait toutefois pas suivi le parquet qui avait requis, en outre, deux mois de prison avec sursis.
Le combat de l'ex-diva du grand écran peut bien faire sourire ou hausser les épaules, il n’en fait pas moins ressortir le décalage criant entre la dénonciation souvent virulente contre l'abattage rituel musulman -dénonciation fondée lorsqu'il s'agit d'un sacrifice clandestin- et la résignation à l'encontre de l’élevage et de l’abattage industriels "ordinaires", sources d'une pollution envahissante de l'air, du sol et du sous-sol... Qu'on en juge : les statistiques de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) révèlent que les hommes abattent plus de 45 milliards de bêtes par an dont 1, 290 millions bovins, 1,1 millions porcs, 802 millions moutons et chèvres, dont un quart pour la fête de l’Aïd El-Kébir, 41 milliards poulets, canards, oies et dindes, sans oublier 30 millions chiens et chats. Soit au total, 7 animaux par an et par habitant. Un chiffre qui devrait doubler, d’ici l’an 2020 ! Chaque année, cet élevage engloutit 27 millions de tonnes d'antibiotiques, génère 4 milliards de tonnes de déchêtes animaux et dégage presque la moitié de gaz d'ammoniac émis dans l'atmosphère. Aux Etats-Unis, trois-quarts des céréales produites sur place -de quoi nourrir 800 millions d'êtres humains- vont aux animaux d'élevages. Rien qu'en Californie, l'industrie laitière consomme autant d'eau qu'une ville de 22 millions d'habitants... « BB » va avoir du pain sur la planche.


