Obama qui a su imposer haut et fort son nom n’aura pas non plus volé son prénom : Barack Hussein veut dire en effet “Benoît l’Excellent”, en arabe. D’autant plus que jusqu’aux derniers jours avant son investiture l’on se posait la question ici ou là de savoir s’il allait prêter serment en invoquant ou non son second prénom “musulmanissime” de Hussein. Interrogé là-dessus par le “Chicago Tribune”, le 44ème -et le premier Noir ou Métis- président des Etats-Unis répondit qu’en la matière il n’avait pas à innover mais à se conformer à l’usage établi, en
déclinant tout simplement double prénom et nom.
A son corps défendant, le candidat Obama essuya tout au long
de la campagne électorale sarcasmes et allusions assassines à son second prénom. “Hussein” n’évoquait-il pas Saddam, l’ennemi d’hier et, plus encore, le petit-fils de Mahomet, le “martyr” vénéré, quasi divinisé, du culte chiite, le saint patron de l’Iran, l’ennemi public du jour? La camp républicain n’ y alla pas de main morte en insistant sur le prénom devenu soudain “inommable”. Pis, on mit en garde “mezza voce” l’électeur indécis, évangélique intégriste ou ultra- nationaliste contre un “faux chrétien” mais “vrai islamiste”, un “antéchrist” adepte retors et habilement dissimulé d’Oussama Ben Laden, pardon “Obama ben Laden”. A ce racisme qui ne voulait pas dire son prénom, Hillary Clinton elle-même y succomba, lorsqu’elle se gaussa d’un nom à coucher dehors la Maison Blanche de son concurrent au sein du parti démocrate.
Piètre dénigrement, qui ne suscita pas d’autre effet au demeurant que celui d’inciter des milliers -!- de citoyens, chrétiens, juifs, bouddhistes ou libres- penseurs à adopter ouvertement le prénom honni, mué du coup en signe de ralliement pour une Amérique plus jeune, métissée, enfin réconciliée avec elle-même. Invité à donner son avis sur ce “délit de sale nom”, Obama se borna à une boutade faussement sibylline : “J’ai reçu mon deuxième prénom de quelqu’un qui n’aurait jamais imaginé que je serais un jour candidat à la Maison Blanche”.
Ayant hérité du prénom de son grand-père Kenyan, Hussein Onyango Obama, un cuisinier dans l'armée
britannique, qui fut arrêté en 1949 pour ses liens avec le mouvement indépendantiste Mau Mau, et même torturé et mis sous les verrous pour deux ans, Barack n’assume pas moins fièrement son héritage maternel et américain. Fille d’un militaire blanc et Chrétien du Kansas, sa mère, Ann Dunham descend d’une lignée entremêlant Indiens cherokees, Anglais, Ecossais, Irlandais –il aurait un ancêtre commun avec d’autres présidents : Harry Truman, Gerald Ford, Lyndon Johnson et… George Bush ainsi qu’avec l’ancien Premier ministre britannique, Winston Churchill-, Germano-Alsaciens, Belges, Français…
On comprend mieux pourquoi avec un tel patrimoine familial, Ann Dunham a pu trouver en elle la force de braver le qu’en-dira-t-on blanc, anglo-saxon et protestant de l’époque –en 1961, on lynchait encore des Noirs dans le Sud!- pour épouser un étudiant étranger, boursier Kenyan, noir et musulman de surcroît. Très tôt le couple se sépara. Le père regagna au Kenya où il fonda une nouvelle famille, intégra le gouvernement de Jomo Kenyatta, le “père de la nation”, avant de s’opposer à lui et d’en subir le courroux pour sombrer dans la misère et trouver la mort en 1982 dans un accident de
voiture.
Son fils, Barack Hussein, ne l’aura revu qu’une seule fois, lors d’un court séjour aux Etats-Unis. Entretemps Ann Dunham aura épousé un autre étudiant, Loro Soetoro, indonésien et, lui aussi, musulman. Barack vivra 4 ans, de 1967 à 1971, dans le plus grand pays islamique du monde avant de rentrer aux Etats-Unis, chez ses grands-parents. Il y laissera sa demi-soeur, Maya et leur mère, laquelle sera plus tard recrutée, après un second divorce et suite à un bref retour au pays, par la Fondation Ford où elle s’occupera du microcrédit avant de mourir en 1995 d’un cancer.
Les opposants à Barack Hussein Obama, et parmi eux le néo-conservateur ultra sioniste Daniel Pipes, ont tôt mis en avant cet épisode indonésien pour distiller le doute quant à la foi véritable du candidat démocrate, pourtant notoirement chrétien protestant évangélique, aussi assidu qu’engagé. Pour déloyal et infondé qu’il soit, cet “argument” a eu son effet sur le candidat Obama, jusqu’à le dissuader de fouler du pied le tapis d'une seule mosquée. Ainsi, cet homme qu’on vit visiter églises, temples, synagogues ou phalanstères, n’aura pas
risqué, au grand dam de plus d’un grand éditorialiste, un orteil dans le moindre lieu de culte musulman. Il poussa son souci
de se démarquer du soupçon d’islam jusqu’à rapprocher son premier prénom Barack de celui du ministre
de la Défense israélien Ehud Barak.
A tort, car Barack dérive de l’arabe “barak” –d’où “baraka”, “benediction”- et Barak de “baraq”, l’”éclair”, en hébreu comme en arabe du reste. Ironie de l’histoire, la petite, le sens de “Barack Hussein” a infiniment plus à voir avec celui de “Moubarak Hosni”, le nom du raïs égyptien, soit pour l’un et l’autre : “Benoît l’Excellent” .
Il n’empêche, au fur et à mesure que son succès électoral prenait corps, le candidat démocrate assumait son riche héritage familial, n’hésitant pas à l’ériger en expression ultime de l’idéal américain : “J’ai des frères, des soeurs, des nièces, des neveux, des oncles et des cousins de toutes races et de toutes couleurs de peau, dispersés sur trois continents et jusqu’à mon
dernier jour, je n’oublierais jamais que mon histoire n’aurait été possible
dans aucun autre pays du monde”.
Une fois élu, le président Obama convia la chaîne arabe “El-Arabiya” pour lui accorder le tout premier entretien télévisé de son mandat. D’entrée de jeu, il en donna le ton : “J’ai des musulmans dans ma propre famille, rappela-t-il, j’ai grandi dans le plus grand pays musulman du monde; aux Etats-Unis vivent des chrétiens, des musulmans et des juifs qui, au-delà de leurs croyances, partagent les mêmes rêves”. Il en a également saisi l’occasion de réitérer son souhait de s’adresser au “monde musulman” à partir d’une grande capitale islamique, afin de l’inviter à instaurer une nouvelle relation avec les Etats-Unis fondée sur “le respect et l’intérêt mutuels”.
Barack Hussein Obama, le premier président métis, post-moderne, global, innoverait-il donc en tablant sur une relation de “respect” à l’égard des musulmans? Nullement, tout au contraire, il renouerait plutôt avec les origines de la diplomatie américaine. Retour en arrière : après l’indépendance des Etats-Unis, en 1776, la Royal Navy britannique retira sa protection à flotte américaine en Méditerranée qui se retrouva aussitôt en butte aux corsaires « barbaresques » du Maghreb. Ce qui obligea l’US Navy à aller bombarder, en représailles, Tripoli de Libye –déjà-, Tunis, Alger et Rabat.
A cette toute première guerre engagée par les Etats-Unis après leur indépendance, succéda le non
moins premier traité de paix jamais signé par Washington, avec, en l’occurrence, le Dey d'Alger (1795), le Pacha de Tripoli (1796), celui de Tunis (1797) et le sultan du Maroc (1836). L’article 11 du texte mettant fin aux “guerres barbaresques” a tôt retenu l’attention des historiens et, aujourd’hui encore, soit plus de deux siècles plus tard, il ne semble rien avoir perdu de son actualité. Barack Hussein Obama n’aura aucun mal à le parapher. Qu’on en juge : “Considérant que le gouvernement des Etats-Unis n’est en aucune façon fondé sur la religion chrétienne, qu’il n’a aucun caractère hostile aux lois, à la religion ou à la tranquillité des musulmans et que lesdits Etats-Unis n’ont jamais participé à aucune guerre ni à aucun acte d’hostilité contre quelque nation mahométane que ce soit, les contractants déclarent qu’aucun prétexte relevant d’opinions religieuses ne devra jamais causer une rupture de l’harmonie régnant entre les deux nations”.

