Branle-bas de combat en Israël. Non pas contre le Hamas qui a fini par accepter une trêve d’un an et demi avec l’“occupant sioniste”.Ni à cause de la kyrielle d’ONG qui exigent une enquête internationale sur les “crimes de guerre” - Tel-Aviv a déjà pris les devants en bétonnant l’anonymat des soldats et officiers susceptibles d’être mis à l’index. Et pas plus autour du poste si convoité de Premier ministre. Non,la polémique s’est enflammée à propos d’un aspect aussi discret qu’inquiétant de l’opération “Plomb fondu” : la distribution par le Rabbinat en Chef des armées d’une brochure spéciale exhortant les soldats entrant dans la bande de Gaza à ne pas s’encombrer de scrupules moraux ou de lois internationales et à combattre “sans pitié” ni merci les Gazaouis, miliciens et civils confondus en “assassins”.
L’affaire a éclaté dès le 26 janvier 2009, soit une semaine après la fin de “la guerre contreGaza avec un article du quotidien libéral de Tel-Aviv, “Haaretz”. Sous le titre “Nous ne devons montrer aucun signe de pitié pour l’ennemi cruel”, Amos Harel, décrit le rôle prépondérant joué par le très officiel Rabbinat militaire dans l’encadrement “spirituel” et “patriotique” des soldats et officiers de l’opération “Plomb fondu”.On y apprend que tout au long de l’offensive, les rabbins n’ont eu de cesse de parcourir le front, dispensant la bonne parole ici, bénissant les troupes là, “élevant le niveau spirituel du combattant” partout."Allez-y sans peur, peut-on lire sur la brochure, Tsavaot, les Dieu des armées, sera à vos côtés pour lutter contre le cruel ennemi commun".
Il ne manqua pas toutefois d’hommes de troupe proches de l’ONG juive “Briser le silence”, vouée à dénoncer les violences contre les civils arabes en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, pour s’alarmer du contenu par trop manichéen, haineux sinon carrément raciste de cette brochure imprimée et distribuée à chaque fantassin par le Rabbinat, la veille de l’incursion à Gaza. Intitulée “Allez mener mon combat, manuel d’étude pour le soldat et l’officier en temps de guerre”, elle se présente sous la forme d’un almanach avec pour chaque jour son lot de sermons et de
questions-réponses.
Rédigé sous les auspices du Rabbin militaire en Chef, le général
brigadier Avichai Rontzki, le livret de prière au champ de bataille s’inspire moins des vénérables sages de la Thora que des colons radicaux, surtout du rabbin Shlomo Aviner, un ingénieur français “monté” en Israël afin d’y restaurer le Grand Israël, incluant Jérusalem-Est, la Cisjordanie et la bande de Gaza.“La Bible interdit aux juifs de céder ne serait-ce qu’un millimètre de la Terre d’Israël aux Gentils –“Goys”, “non-juifs”-, martèle-t-il, que ce soit par accord d’autonomie, par abandons nationaux ou toutes autres sortes de manigances impures et folles. Nous ne devons abandonner aux mains d’une autre nation, ni un doigt, ni un ongle”.
Serait-il opportun, dès lors, d’assimiler les Palestiniens d’aujourd’hui aux Philistins de l’Antiquité ? Le pas est franchi dans l’opuscule rabbinique : “les Philistins n’étaient pas non plus des indigènes mais des envahisseurs étrangers” que David, selon la Bible, extermina jusqu’au dernier. Idem pour les Palestiniens, des étrangers eux aussi, accourus en Israël au moment de la création de l’Etat juif et qui prétendent y établir leur propre Etat.
Des intrus, donc, des envahisseurs à bouter hors la terre d’Israël. Et sans pitié.“Si vous montrez de la pitié pour un ennemi cruel, vous êtes vous-mêmes cruel envers vos soldats honnêtes et purs. Immoral, car la guerre n’a rien d’un terrain de sport où règne le fair-play”. Et contre des assassins, surenchérit le texte, “la cruauté devient une qualité”. “A la guerre comme à la guerre”, tranche, en français, le rabbin Shlomo Aviner.
En plus de cette brochure, des tracts ont circulé au sein des unités combattantes. L’un incite ouvertement les soldats à rester indifférents au sort des civils palestiniens tous forcément “coupables”. Et d’invoquer en exemple l’éminent théologien judéo-andalou, Abou Amran Moussa Maïmonide (1135-1204) en extirpant de son célèbre et subtil “Guide des égarés” cette discutable mise en garde aux fidèles juifs : “Il ne faut pas se laisser influencer par la folie des Goys –il s’agit ici des chrétiens- qui éprouvent de la pitié pour leurs ennemis”.
Mais ce n’est pas l’outrance verbale, ainsi qu’il s’en déverse chaque jour dans un Proche-Orient livré aux passions nationalistes, qui fait vraiment scandale en Israël. Le débat porte moins sur le contenu du discours que sur l’intrusion d'un discours intégriste et quasi apocalyptique au sein de l’armée, l’institution phare de l’Etatjuif.Tsahal –acronyme affectueux de “Tzva Haganah LeYisraël”, “Force de Défense d’Israël” en hébreu- a toujours mis en avant son caractère populaire et plutôt laïque, puisant ses meilleurs officiers dans les kibboutz, bastions historiques d’une gauche souvent anticléricale.
Mais le kibboutz a vécu, amplement décollectivisé et privatisé il n’abrite plus qu’à peine un Israélien sur cent. Il a été supplanté par la colonie –il y aurait désormais huit colons pour un kibboutznik!-, nouvelle pépinière de soldats et d’officiers à la fois ultra nationalistes et très religieux, sinon intégristes. Une part notable de ces militaires accomplit son service dans une institution ad hoc, la “Yéshiva hesder”, sorte de caserne-séminaire où les recrues cumulent en un seul cursus études talmudiques et préparation au combat.
Du coup,Tsahal qui a constamment donné l’image d’une armée séculière, ouverte aux soldats non-juifs, arabes ou russes chrétiens –le journaliste Shimon Schiffer m’a raconté avoir assisté l’an dernier à la prestation de serment du premier pilote israélien au nom non pas de la Thora mais de l’Evangile- se retrouve avec un contingent sans cesse croissant d’officiers issus non plus du sionisme laïque mais du
courant national-religieux.
Au point de représenter, si l’on en croit un article du quotidien “Yédiot Aharonot” publié l’an dernier, la moitié des élèves officiers, un bon cinquième des unités des sous-marins et pas moins de quatre sur six officiers de la fameuse brigade Golani, l’élite de l’armée de terre. Pour ces soldats qui sacralisent la triade “Livre-Peuple-Terre” d’Israël, coloniser les terres de Palestine rime avec “repeupler” la terre “promise” par Dieu à “son” peuple. Contrairement aux sionistes laïques venus pour bâtir une nation moderne afin de normaliser leur condition au milieu d’autres nations, ils participent à un processus messianique menant à la rédemption.
La brochure du rabbinat en Chef de Tsahal n’aura été que la goutte qui a fait déborder le vase. Déjà, la nomination au poste d’aumônier général d’Avichai Rontzki avait fait grincer des dents : à la question de savoir s’il fallait ou non soigner un “terroriste” blessé un jour de Shabbat, il répondit “oui” en arguant qu’il fallait à tout prix le maintenir vivant… afin que la police puisse l’interroger.
Face à l’ardeur idéologique de ces “moines soldats”, l’état-major, au diapason de la classe politique et de la grande presse, n’a pas caché sa crainte de voir ces officiers appeler les soldats à désobéir en cas d’ordre de retrait des Territoires occupés. De telles consignes ont déjà été entendues lors de l’évacuation de la bande de Gaza, l’été 2005. Plus d’un expert pressent dans cette affaire un risque réel de grave discorde sociale entre Israéliens juifs et arabes, sinon de “guerre civile” judéo-juive entre laïques et intégristes.
En raison de quoi, l’ONG pacifiste “Yesh Din” -“Il y a une Justice”- fondée en 2005 et regroupant, entre autres figures laïques, l’ex-ministre de l’Education, Shumlamit Aloni et le général Shlomo Gazit, ancien patron du renseignement militaire, a interpellé le ministre de la Défense, Ehud Barak ainsi que le chef d’état-major, le brigadier général Gabi Ashkénazi, pour exiger d’eux la déposition immédiate du Rabbin en Chef de Tsahal, le brigadier général Avichai Rontzki. L'armée a aussitôt réagi par un communiqué publié le 27 janvier pour désavouer le contenu de la brochure dont elle juge "très sérieuses" les "déviations" car "elles peuvent créer des divisions au sein de l'armée".Elle disculpe cependant le Rabbin en Chef qui n'aurait "pas vu ni donc approuvé cette publication", en concluant que l'"officier responsable a été sévèrement réprimandé".

