Le “scoop” du cheikh Safwat Higazi était un peu… fort de café. Le 25 janvier 2009, ce télécoraniste égyptien “révéla” au petit monde qui regarde la chaîne privée islamiste wahhabite El-Nass-TV –“Les Gens”- émettant du Caire, qu’une autre enseigne, celle de Starbucks Coffee était…une affaire ”juive”.
Ce jour-là, pourtant, un drame dominait l’actualité du Proche et Moyen-Orient : les Gazaouis hagards dégageaient leurs morts des décombres -1315 victimes. Et il y avait scoop plus urgent : une ONG animée par des officiers, “juifs” justement et de surcroît israéliens, révéla au grand public la diffusion par le Rabbinat en Chef de Tsahal d’un édit religieux incitant les soldats de l’opération “Plomb fondu” à ne s’encombrer d’aucun scrupule pour abattre “sans pitié” tous les ennemis miliciens, civils et enfants confondus.
De cette information, le cheikh égyptien, qu’on imagine tout occupé à lire dans son marc de café, ne souffla mot. Pendant l'orage de “plomb fondu”, il préféra user de tous les superlatifs pour “saluer l’insigne privilège des croyants gazaouis d’avoir été gratifiés par le Ciel d’un martyre aussi tragique que grandiose”. Il avoua même, toujours sur El-Nass-TV (qui a pour devise “Le petit écran qui te conduit droit au Paradis”), “envier leur sort sublime”.
Donc, Starbucks Coffee serait une marque “juive” ? La belle affaire ! La preuve, car il en faut une, est d'une simplicité biblique : le logo de la compagnie représente un cercle vert cru avec, au milieu, une tête couronnée de jeune femme.”Ce visage ne vous dit rien ?, s’exclama le cheikh. Il représente Esther, la reine des juifs dont parle la Thora. Et dire qu’on trouve ce café à Médine, au Caire et jusqu’au coeur de La Mecque, face à la porte du Roi Abdelaziz”. Sacrilège aux yeux du clerc qui en appela au roi Abdallah, “Gardiens des Deux Lieux Saints” -Médine et La Mecque - afin d’ôter cet “outrage” du berceau de
l’islam.
Le Starbucks Coffee de La Mecque se trouve en fait dans le bien nommé complexe “Tours du Temple”, un gigantesque et futuriste “shopping center” dont les gratte-ciel écrasent de leurs silhouettes étincelantes de verre et d’acier la bonne vieille Kaâba. Outre le café, on y trouve tout l’attirail de l’”American way of life” –Burger King, Tiffany, Kentucky Fried Chiken- et meme le “must” de Cartier…”Il ne suffit pas de boycotter le magasin, insista Safwat Hijazi, il faudra protester sur place, dissuader les gens d’y entrer”.
Tempête dans une tasse de café… Car, Starbucks Coffee, la plus grande multinationale de café et de machine à expresso a vu le jour il y a quarante ans, à Seattle, aux Etats-Unis, fondée par deux professeurs et un écrivain, amateurs fanatiques de “bon café” et ayant en piètre estime le “coffee” national. Ils ont appelé leur société “Starbuck”, du nom d’un des officiers du Pequod, le navire du Capitaine Achab poursuivant la baleine Moby Dick dans le fameux roman d'Hermann Melville. D'où ce logo marin : une sirène entortillée, cheveux au vent, buste nu, tête couronnée.
Il n’en fallut pas plus à l'époque à un groupe de chrétiens ultras de San Diego pour vitupérer contre ce logo “graveleux” montrant “une femme nue jambes ouvertes”, en parodiant Starbucks en Slutbucks –“slut”, signifiant “prostituée” en anglais. Craignant un scandale, la direction retoqua le dessin en “amputant” le corps de la sirène - personnage mythique fort prisée aussi en Islam sous le nom de “fiancée de la mer” - pour n’en garder que la tête. Quid d’Esther? Il n’en fut jamais question, pas le moindre soupçon d’allusion, lors de l’inauguration des 12 000 enseignes à travers le monde dont 274 au Moyen-Orient employant 15000 salariés de 35 nationalités. Même dans l’austère Algérie, la société prévoit d’ouvrir pas moins de 30 Starbucks Coffee d’ici 2012.
Le télécoraniste d’El-Nass-TV, chaîne qui se pique de “respecter les autres croyances” et de “favoriser le dialogue entre elles”, aurait plutôt eu là, autour d’une tasse de café Starbuck, une occasion en or pour raconter la saga de la plus suave “invention” arabo-islamique : le café, le deuxième bien de consommation échangé dans le monde, derrière le pétrole et bien avant le charbon, la viande, le blé et le sucre !
ll n’aurait pu trouver sujet plus arômé, digne des “Mille et une nuits”. De fait, les amateurs de “caoua” qui consomment jusqu’à 400 milliards de tasses par an ignorent qu’ils doivent ce plaisir ineffable à deux oulémas arabes du Yémen, qui grâce à leurs fatwas favorables ont déclaré “halal”, licite donc, ce breuvage alors inédit en dehors du Yémen et de La Mecque... mais déjà mis à l’index par les docteurs de la loi islamique !
Le grand maître soufi rapporta le caféier d'Abyssinie au XVè siècle pour l’implanter dans la ville de Mokha où il s’installa. D’où le « moka », soit dit en passant, le nom d’un « arabica » grand cru réimplanté depuis lors en Ethiopie. De ce coin perdu de la mer Rouge, le “petit noir” se répandit aussitôt vers La Mecque, rendez-vous annuel des pèlerins de tous horizons.L’engouement qu’il suscita, les veillées publiques qu’il favorisa, lui valurent la suspicion des oulémas. Le “qahwah” devint un sujet de discorde avant de se poser en question de “charia”, de droit islamique. Il y eût une sorte de “prohibition” avant la lettre, avec fermetures des estaminets, autodafés de sacs de grains, mise sous écrous de cafetiers et, bien entendu, émeutes graves du café…Le débat, houleux et émaillé de désordres publics, ne fût tranché et apaisé qu’avec la fatwa d’un autre cheikh yéménite, Abdallah El-Aydarous, lequel le déclara sain, bénéfique pour l’esprit du croyant, revigorant pour le coeur pieux, la veillée nocturne qu’il induit rallongeant d’autant le temps de la prière.
Mokha devint ainsi, un siècle durant -1650-1750- le premier port mondial de café d’où s’écoulaient au début du XVIIIè siècle, jusqu’à 200 000 sacs de grains. Même le pape Clément VIII à Rome s’avoua satisfait du breuvage, déclara n’avoir aucune raison d’en laisser la seule jouissance aux “Infidèles” et baptisa le café.
Ce premier dévolu arabe sur un des trois “ors noirs” que la Péninsule arabique monopolisa –le poivre noir dans l’Antiquité, le café lors des Grandes découvertes, le pétrole au XXè siècle- ne tarda pas à faire long feu.Les Hollandais ont tôt subtilisé le caféier pour l’implanter, dès la fin du XVIIIè siècle, dans l’archipel indonésien.Du reste, le plus vieux plant mère d’arabica se trouve dûment conservé au Hortus Botanicus d’Amsterdam.Les Anglais, à leur tour, puis les Français et, enfin, les Portugais firent essaimer “l’arbre aux cerises d’or” des Caraïbes aux Indes en passant par la Guyane, le Brésil et le Cap-Vert…Le monopole yéménite aura tant et si mal vécu que l’Orient arabe devint du jour au lendemain tributaire des acheteurs de la veille, Hollandais d’abord.Du coup, face au coût élevé du “qahwah” désormais importé, l’Arabe dût se rabattre sur un autre breuvage, le thé, meilleur marché, fourni par les colons anglais de Ceylan.
Autres lieux autre moeurs.Alors que les Arabes se mirent au thé, les rebelles américains firent du café leur “boisson nationale” après avoir jeté à la mer le thé surtaxé par la Couronne britannique, lors de ce qui deviendra la mémorable “Boston Tea-Party”, acte fondateur s’il en fût de l’indépendance des Etats-Unis.En Europe, le “petit noir” que Balzac qualifiera de “révolutionnaire” rassemble philosophes des Lumières, francs-maçons et bourgeois en rupture de ban avec l’Ancien Régime.Jean-Sébastien Bach composa même une “Ode au café”.
Que reste-t-il au Yémen de l’”Arabica”? Presque rien. J’ai moi-même pu en déguster une tasse de café local, sans saveur particulière, dans un village ismaélien perché sur un pic du massif de Manakha.En bon amateur de liqueur noirâtre, j’ai voulu quand même saluer, l’hiver 1996, la mémoire du cheikh Abdallah El-Aydarus, à l’ouest d’Aden. Et je suis arrivé devant un mausolée pulvérisé par un missile Scud lancé par les milices d’un autre cheikh, autrement plus actuel et fanatique, l’inénarrable Abdelmadjid Zendani qui affirme, entre autres “découvertes”, avoir mis la main sur une plante capable de guérir le Sida!Tout cela relève de la grande histoire, ce qui n’a pas du tout l’air d’être la tasse de thé du télécoraniste en costume cravate, Safwat Hijazi.
S’il avait seulement connu l’histoire de l’islam, il aurait même pu s’approprier le personnage d’Esther, puisque l’islam vénère les héros bibliques en autant d’”envoyés d’Allah” : Adam, Eve, Abraham, Joseph, Moïse, Aaron, Salomon, David, Jonas, Job…
D'ailleurs, nul ayatollah ou autre Ahmadinejad ne s’offusqua quand la République islamique d’Iran intégra au “patrimoine national” le mausolée d’Esther et de Mardochée. J'ai eu le plaisir de le visiter et d’y écouter le rabbin me narrer en bon français, l’histoire de ce monument sis dans la ville de Hamadan, à 250 km au nord-ouest de Téhéran. La critique historique moderne reconnaît en Esther et son époux Mardochée des avatars des divinités babyloniennes Mardouk et Ishtart…
Si donc Safwat Hijazi n’avait pas un “grain”, il aurait dû voir en Starbucks coffee un bel hommage… à l’islam.


Excellent ! je parle du café et (du ton) de l'article ! pas du consternant telecoraniste !
Rédigé par: champion13 | 18 avril 2009 à 22:34