Cela risque d'être l'un des thèmes chauds de l'année qui s'ouvre demain: la crise de l'euro et son corollaire évident, la crise de l'Europe.
L'effondrement de la Grèce, de l'Irlande et demain probablement du Portugal met en lumière les difficultés de faire cohabiter des États très (trop?) différents dans une même zone monétaire sans véritable gouvernance politique. Sans entrer dans des détails fastidieux, l'Union économique et monétaire ne peut fonctionner que si tous les Etats respectent scrupuleusement les mêmes règles, fixées ensemble, ce qu'on appelle le Pacte de Stabilité et de Croissance. Ce faisant, la monnaie unique (et non commune car elle a remplacé les monnaies nationales) reste stable et les plus vertueux n'ont pas à faire des efforts considérables pour les moins vertueux. Il ne s'agit pas ici de tirer à boulets rouges sur la Grèce ou l'Irlande au nom d'une mauvaise gouvernance ou au pire d'un laxisme (nous y reviendrons). Il s'agit davantage d'interroger la philosophie même de l'euro.
La France et l'Allemagne ont voulu l'euro, mais pour les Allemands celui-ci devait avoir les mêmes atours que le mark: une valeur forte permettant de maintenir des taux d'intérêt bas et de limiter l'inflation. Et comme les produits "made in Germany" ne fondent pas leur compétitivité sur les coûts, rien de grave à ce que cette monnaie forte renchérisse le prix des exportations, au contraire même! Voilà, à gros traits, l'esprit de l'euro. Dans les années 1990, l'Allemagne impose des conditions très strictes aux Etats souhaitant intégrer l'Union économique et monétaire (les fameux critères de convergence) pariant sur l'incapacité des Etats du sud de l'Europe, que l'on qualifie déjà de "pays du club Med" (par la voix du ministre allemand des finances). Au prix d'efforts considérables, la zone euro s'élargit à la quasi totalité des Etats membres lorsque la monnaie unique est mise en place en 1999.
A partir de ce moment là, tout se complique pour l'Allemagne qui se voit contrainte de faire tous les efforts de rigueur nécessaire pour maintenir la valeur de l'euro qui, de toute évidence, devrait dévisser au moment de la crise économique de 2007-2008. Tous, nous Français compris, profitent largement des efforts allemands et récoltons les fruits: des taux d'intérêt faible, une inflation maîtrisée, des importations (notamment d'hydrocarbures) à des prix inférieurs de 30 à 40% à ceux que payent les Américains...
Alors, dans ces conditions, comment ne pas comprendre l'hystérie allemande qui voit malgré tous ces efforts la valeur de l'euro s'affaiblir tout de même face au franc suisse avec qui longtemps le mark a été comparé. Et surtout, qui voit que son comportement vertueux tranche avec "le laxisme" des fameux pays du Club Med (élargi à l'Irlande). Tout cela se comprend, certainement et nourri une vraie nostalgie du mark, nostalgie qui pourrait bien se traduire par la montée des partisans d'un retour à la monnaie du miracle économique allemand.
Dans une émission de télévision récente ("Ce soir, ou jamais" du 13 décembre), Marie-France Garaud, ancienne conseillère de Chirac et très attachée à la souveraineté nationale, voyait dans l'attitude allemande l'affirmation de ses interets nationaux mais aussi l'embryon d'un repli sur l'Est, la Pologne, la Russie, abandonnant ainsi "des pays avec lesquels elle ne partage aucune solidarité politique, économique ou régionale". Cette analyse est forte. Elle tendrait à accréditer la thèse d'une fin de l'Europe, au moins dans sa forme intégrée actuelle. SI le discours de Marie-France Garaud est largement teintée d'un euroscepticisme évident, il mérite d'être entendu et le rapprochement engagé par l'Allemagne avec la Russie depuis les années 2000 (via notamment le gazoduc Northstream) prend alors un sens plus fort.
Dans les années 1960, le général de Gaulle aurait dit qu'en Europe, "la France est le cavalier, l'Allemagne, le cheval". Cette période s'achève sous nos yeux.
Il aura fallu que l'on touche à l'essentiel, la monnaie, pour que l'Allemagne interroge plus que jamais avant son implication dans le projet européen. L'Allemagne qui doit tout à l'Europe (Robert Schuman lui tend la main en 1950, cinq ans à peine après la fin de la guerre...) semble proche de s'en détourner. Cela a quelque chose de choquant pour l'historien. Pour l'économiste, cela a quelque chose d'évident.



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