Entre plaques d’égout et mégots écrasés, les trottoirs de la capitale manquent franchement d’intérêt. Alors pourquoi ne pas y insérer un peu de pub et récupérer ainsi « le temps de cerveau disponible » – jusqu’alors si bêtement gaspillé – du piéton-consommateur moscovite ? Ainsi est né le concept de reklama na asfalte qui propose à l’annonceur d’abandonner le traditionnel 4 par 3 pour le graffiti sur macadam.
Depuis sa mise en ligne à la mi-août, plus d’un demi-million de personnes ont regardé le dernier clip de Noize MC, « 10 jours au paradis (Stalingrad) », 10 soutok v raïou. Pourtant, en visionnant le clip, on se rend vite compte qu’il a été monté « à l’arrache ». Et ce phénomène de masse ne peut être expliqué par la seule popularité d’Ivan Alekseev, le jeune chanteur et compositeur russe qui se cache derrière ce nom de scène. Non, la raison de ce succès est ailleurs, quelque part du côté… des tranchées de Stalingrad. Le 31 juillet dernier, Noize MC se produisait dans la ville de Volgograd (ex-Stalingrad), et le comité d’accueil qui l’attendait était à la mesure de la notoriété de l’invité : plus de 100 miliciens, d’après Ivan lui-même, s’étaient chargés de dresser un cordon de sécurité entre la scène et le public.
Au retour d’un voyage de quinze jours à l’autre bout de la planète, Moscou ressemble à l’appartement de mon enfance, exploré dans ses moindres recoins, familier à l’ennui et sûr comme la jupe de ma mère. Chaque fois que je remets les pieds sur le sol moscovite, je sais immédiatement que sur ses 877 km², je suis exempte de tout danger. Ici, pour moi, aucun événement imprévu, ni fâcheux ni heureux. De toutes les capitales du monde, Moscou doit certainement être la plus près du noyau planétaire. Enfoncée dans la croûte terrestre, elle résiste à toute tentative de la quitter, même de façon temporaire et avec la promesse ferme de revenir.
Dorothée Brugère est allée à la rencontre du public moscovite venu voir le groupe français Sexy Sushi qui se produisaitpour la première fois dans la capitale.
Certains groupes font de la musique, d’autres font des shows. Sexy Sushi fait partie de ces derniers. Et lorsque le show est chaud, alors on s’amuse. Samedi soir au club 16 Tons, la chanteuse Rebeka Warrior et son acolyte Mitch Silver ont offert au public moscovite qui les dévouvrait un concert dans les règles de la provocation : cravache, rideaux qu’on arrache comme dans les clips de rock, champ lexical fleuri. Rebeka joue son rôle de féministe comme-il-faut, exhibe ses seins et les poils de ses aisselles en répétant des refrains aux paroles pauvres mais efficaces. De l’électroclash assez classique qui donne mal à la tête en voiture mais exalte en concert.
Saint-Pétersbourg est connue pour ses nuits blanches, mais aussi pour ses lieux mythiques dont le nombre dépasse les limites du raisonnable. Les amoureux de Dostoïevski y visitent la maison de Raskolnikov, les rockers s’y rappellent les beaux jours du café Saïgon, endroit culte des belles années de la perestroïka. Des intellos aux lesbiennes, les cours de Saint- Pétersbourg abritent tous les marginaux de Russie, rejetés de leurs contrées natales. Anastassia Petrova et Inna Doulkina ont cherché à comprendre ce qui les poussait vers les rives de la Néva.
Il y aurait à Moscou plus de bars à sushis qu’à Tokyo. Julia Breen, elle, les préfère « sexy ».
Sexy Sushi, rien que le nom m’amuse… Des titres d’albums et des lyrics déjantés et absurdes, parfois profonds, ou carrément radicaux. Des dégaines à réveiller un mort. Sexy Sushi, c’est un petit groupe qui monte, qui monte et qui pourrait bien aller très haut.
Rebeka Warrior et Mitch Silver sont des sales gosses, insolents, provocateurs, cyniques, énervés… Très français en somme. Des Français d’aujourd’hui. Et ils déboulent à Moscou, le 19 juin, avec leur son électro clash acidulé, en survêtements glacés et lunettes de mouche, pour une performance punk déglinguée. Et pour en mettre un bon coup dans l’aile aux clichés russes d’une France figée Belle Époque. Ce serait dommage de rater ça.
Sexy Sushi, le 19 juin à 23:30 au club 16 Tons, Presnenskiï Val oul., d. 6, str. 1.
Les poupées russes créent du buzz. Par Guillaume Clément Marchal.
Alors que le Premier ministre russe interrogé cette semaine sur la question des droits humains en Russie a préféré répondre sur la situation des droits humains en France, Amnesty décide de frapper fort avec une nouvelle vidéo et un slogan destiné à marquer les esprits : « Ne laissons pas le charme de la Russie nous faire oublier ses atrocités. »
Des matriochki à la korobouchka, le folklore est à l’honneur dans le spot réalisé pour l’organisation de défense des droits humains par l’agence multimédia La Chose. Cette campagne, lancée en pleine année de la Russie en France et de la France en Russie, a pour ambition de permettre à Amnesty International de récolter des signatures contre les « exactions passées sous silence » en Russie. Les russophiles aveuglés y verront probablement une nouvelle expression du réflexe « colonialiste » des pays européens, auquel faisait également référence le chef du gouvernement russe mercredi soir. Sur le site de l’ONG, on peut seulement lire : « En 2010, alors que l’Etat français célèbre la Russie partout en France, la question des droits humains est passée sous silence. Censure, torture, racisme, assassinats, disparitions forcées... des pratiques toujours en vigueur en Russie. »
Julia Breen revient sur la délocalisation récente des puces de Moscou.
Les journaux titrent « déménagement du plus grand marché aux puces de la capitale, tra la la, suite à une décision des autorités, tra la la, des équipements sont déjà installés sur le nouvel emplacement, notamment des toilettes publiques… »
Tu parles. Les petits vieux se font virer à coups de pied au train et de chiens policiers, oui. Déjà qu’ils étaient pas tout près, là, c’est carrément la cambrousse, ligne de chemin de fer et tout le tintouin. En gros, les retraités, qui survivent déjà à peine dans cette capitale libérale sauvage, vont payer 150 roubles leur billet pour aller vendre 10 roubles chacune les babioles qui peuplent leur grenier. Ce déménagement forcé, c’est un peu comme l’éradication des chiens errants du centre: sus aux vieux et aux pauvres, assainissons, lissons-poliçons, ayons l’air du mieux qu’on peut d’une vraie capitale occidentale ! L’ensemble au nom de cette bonne vieille « sécurité » dont Shakespeare disait déjà qu’elle était l’ennemie jurée de la liberté. Qui a dit qu’on était sortis de l’eugénisme ?
Enfin, bonne pêche.
Marché aux puces de Moscou, Station Novopodrezkovo, Moljaninovskiï raïon, ligne Oktiabrskaïa au départ de la gare Leningradskiï.
Originaire de Seattle, le pianiste Aaron Parks s’est autorisé ce week-end un détour de quelques milliers de miles pour se produire à Arkhangelskoïe. Le domaine situé aux abords de la capitale russe, sur les rives de la Moskva, accueillait en ce début de mois de juin le festival Ousad’ba Jazz. Sur la scène installée dans la cour du bâtiment principal, Mister Parks a ouvert le bal sans attendre que les musiciens de son band aient achevé de s’accorder, interprétant en solo les premières notes de Peaceful Warrior dont la mélodie grisante tranchait assurément avec le classicisme des lieux.
Dans le jardin à la française séparant le château du XVIIIe d’un sanatorium hérité des années trente, les spectateurs flânaient de scène en scène, passant d’une atmosphère musicale à une autre – qui a dit que le jazz était uniforme ? – et s’arrêtant parfois en chemin pour un verre de blanc ou un instant de répit sur un hamac.
Pendant près d’une heure, le pianiste, accompagné dès le deuxième morceau d’un contrebassiste, d’un guitariste et d’un batteur eux aussi rescapés de leur nord-ouest américain, s’en est donné à cœur joie, naviguant sans cesse entre adagio et allegro, et concluant la prestation d’un très décontracté : « Hope you guys liked ’em! ».
Guillaume Marchal revient sur le phénomène télévisuel russe de l’année.
Du 11 janvier au 27 mai 2010, la chaîne de télévision russe Perviï Kanal a diffusé Shkola, série déjà culte dont l’action se déroule à l’école n° 945 de Moscou.
A travers l’objectif de Valeria Gaï Germanika, réalisatrice de 25 ans récompensée à Cannes pour son long-métrage Ils mourront tous sauf moi, c’est la vie des élèves d’une classe de neuvième (équivalent de la seconde française) que les téléspectateurs suivent soir après soir. Tout comme le film dont elle s’inspire, cette saga de 69 épisodes donne l’impression de présenter la réalité crue de l’école. Shkola est filmée dans un établissement scolaire et non en studio, caméra DV à l’épaule, prise de son directe et sans soundtrack.
Dès les premières semaines de sa diffusion, la série déchaîne les passions dans la presse et sur les forums, où s’empoignent ceux qui dénoncent une caricature du système éducatif et les autres qui estiment, au contraire, que la réalité est bien pire. De nombreuses voix s’élèvent – notamment celles de membres du clergé orthodoxe, de parlementaires de la Douma ou de conseillers municipaux moscovites – pour exiger la suspension de ce feuilleton mettant en scène des mineurs au langage peu châtié, qui fument, boivent, ont un rapport cynique à la sexualité, s’insultent avant d’en venir aux mains, et défient l’autorité de leurs enseignants et de leurs parents. Pour sa réalisatrice, Shkola est seulement une série « sur le fait de grandir et sur la solitude, sur un monde fermé où aucun étranger ne peut pénétrer ». L’éditorialiste Andreï Arkhangelskiï considère, quant à lui, que « le style très singulier de Shkola, son amoralité apparente, son absence de jugement, constituent un moyen idéal pour secouer les esprits à l’échelle de la Russie tout entière. »
Vous n’avez jamais vu la série ? Découvrez la bande-annonce.