Le sexe dans la littérature russe. Par Irina Kneller.
Le charisme personnel de Pouchkine et sa cote auprès des Russes, même deux siècles après sa mort, n'ont d'égal que son talent poétique. Mais si, en tant que poète, il est immanquablement qualifié de « Grand », en tant que personnage public, il est diffi cile, à l'inverse, d'être plus prosaïque, accessible, omniprésent dans le quotidien... voire dans l'inconscient collectif. Si tu ne le fais pas, alors qui le fera, Pouchkine ?..» Phrase typique dans la bouche des Russes, qui marcherait beaucoup moins avec, par exemple, un Victor Hugo !
Grandeur et trivialité de Pouchkine donc, qui possèdent, pourtant, une essence commune : la légèreté, la frivolité. Ce côté « relax » a permis à l'écrivain de désinhiber la littérature russe, lui imprimant un rythme nouveau, vivant et proche du langage courant. Comme le fait remarquer Abram Tertz – dont je ne saurais que vous recommander chaudement les Balades avec Pouchkine – sa poésie prend racine dans des petits vers pour des occasions ridicules comme un pot entre amis, des blagues rimées, des « petits riens » charmants ; sa raison d'écrire, c'est l'à-propos ; son mode de fonctionnement, la paresse. Il est bon, aimait à répéter Pouchkine, d'écrire au lit : sans manières, entre sommeil et rêverie... ou autre chose.
Car, si la paresse est son modus vivendi, la véritable source d'inspiration de Pouchkine est une autre facette de la même insouciance : l'amour et le goût des femmes. Ou, plus précisément, l'ambiance peu sérieuse, pétillante et rieuse de l'univers féminin, où le poète se glisse comme un poisson dans l'eau. Il trouve ce petit monde à sa taille, il s'y plaît et le chante de tout son talent ; les femmes, d'ailleurs, le lui rendaient bien ! Pour le jeune Pouchkine, un poème n'a d'intérêt que s'il est destiné à une beauté. C'est même la seule excuse du gribouillage littéraire. Le flirt est son oxygène. Ni cour raffinée et stérile, ni obsession pesante, mais séduction sensuelle, charnue, plaisir dénué de toute culpabilité bien que vécu intensément.
Pour reprendre l'observation de Michel Tournier sur Don Juan et Casanova – si le premier hait les femmes et les persécute, le deuxième se laisse charmer par elles et tombe dans leurs pièges à chaque fois comme s'il s'agissait de la première – Pouchkine est clairement du côté de Casanova. Chaque fois qu'il est entraîné dans une nouvelle aventure — extraordinairement souvent pour un homme aussi laid, se souviennent à l'unisson ses contemporains : un sex-appeal hors du commun, dirait-on aujourd'hui ! — il s'y donne tout entier. Dans ses textes, l'érotisme se mêle alors à une vénération respectueuse, sans que l'un et l'autre ne se remettent en cause. C'est là que la poésie devient sublimation au sens propre – et non freudien – du terme. Tout est beau, pour Pouchkine, tout est source de joie : et la beauté et le plaisir. Ses grivoiseries témoignent toujours d'un bel appétit et d'une absence totale de « complexes ». Il est généreux avec ses muses-amantes et avec lui-même.
Cas rare, sinon unique, parmi les auteurs russes, et qui jette un pont entre Pouchkine et les poètes de l'Antiquité, passant par la Renaissance et par-dessus la tête d'un Derjavine ou d'un Lomonossov : harmonie de l'amour spirituel et de l'amour physique, dédramatisation sans vulgarité. Pour paraphraser Romain Gary : la vie a fait, avec « Gavriliade » et les autres bijoux pouchkiniens, une belle promesse à la littérature russe, qu'elle n'a jamais tenue.
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