
Ce matin, une femme est morte.
Elle s’appelait Mimi, un délicieux vieux prénom.
Elle allait avoir trente ans.
Elle s’est immolée, ce vendredi, à Oran dans son salon.
Elle n’était pas seule dans ce salon, il y avait un policier et un huissier de justice venus l’expulser de cet appartement qu’elle avait acheté à une autre femme qui, elle-même, l’avait acheté à une autre femme divorcée et dont le mari avait contesté la transaction devant la justice qui lui avait donné raison. Et alors que l’hiver pointe, ils sont venus promptement faire respecter la décision de justice.
Le journal électronique, qui rapporte la scène du crime, explique :
« Protestant contre son expulsion, la jeune femme, G. M., s’est aspergée d’essence après avoir ouvert le gaz. Un briquet à la main, la victime avait menacé de s’immoler. Le policier qui voulait la raisonner s’est approché d’elle pour la maîtriser mais c’était trop tard. Le corps de la victime avait déjà pris feu, en même temps que son fils âgé de trois ans. Le policier a également été touché par les flammes. Ces deux derniers ont été brûlés au deuxième degré sur plusieurs parties de leur corps. Un autre enfant, qui se trouvait à l’intérieur de la maison, s’en est sorti indemne. »
Indemne ? Il portera seulement toute sa vie le corps de sa mère calciné. Et le policier qui voulait la raisonner perdra-t-il à son tour la raison ? maintenant qu’il est trop tard. Trop tard.
Ce jour là, le monde de Mimi s’est effondré, elle n’a plus eu la force de le refaire, et elle a choisi de mourir de tristesse. Mais choisit-on de se brûler comme un insecte qui se jette sur le feu dans une insondable panique ? C’est en vérité la justice algérienne qui a condamné Mimi à la peine capitale.
En prenant la décision de l’expulser, elle ne donnait à Mimi et ses deux enfants qu’une seule alternative : aller traîner sa détresse dans les rues avec les rats, les chiens et les poubelles, et elle ne pouvait pas ne pas le savoir. Des milliers de femmes vivent ainsi dans les rues avec leurs enfants, en Algérie, à deux pas de tous les palais de justice.
Un pays où pour louer un minable appartement, il faut être millionnaire, car non seulement les loyers sont élevés mais en plus il faut payer un an à l’avance.
Et millionnaire, Mimi l’était devenue grâce à un héritage inespéré qui lui avait permis de s’acheter cet appartement qui pour elle était plus qu’un appartement, c’était un sourire du destin, un geste des ancêtres. En rendant justice au propriétaire légal de cet appartement, la justice algérienne n’a pas songé un seul instant à lui faire rendre son héritage, son sourire du destin volé par des escrocs, transformant cette ultime chance en ultime solitude. La mort, sans recours.
Justice de machos toujours prompte à faire appliquer la loi contre la veuve et l’orphelin, les pauvres gens, pendant que les mafiosos la prostituent dans l’impunité totale, en hiver comme en été.
Cet été, au Bois des Pins à Hydra, alors qu’un quartier entier protestait contre la destruction de leur forêt, à l’ombre duquel de père en fille les gens d’ici avaient grandi, un bois que les nouveaux oligarques avaient décidé de transformer en parking, c’est sous haute protection policière que continuait le chantier alors que les habitants du quartier, constitués en collectif ,avaient porté l’affaire en justice, leur acte de propriété attestant de leur bonne foi, en attendant le droit.
En attendant que la justice exerce son pouvoir, les bulldozers avaient déjà transformé le parc en désert puant, en plus d’avoir décimé les arbres, un à un, les promoteurs dans la précipitation de ceux qui ne connaissent de la loi que le fait accompli avaient également défoncé les tuyaux d’eaux usées.
Quand j’y suis allé, j’ai vu les gens du quartier depuis leurs fenêtres regarder ce carnage : hier soir encore ils avaient des arbres sous leurs fenêtres et ce matin ils n’avaient plus qu’un champ d’égouts en guise de justice.
J’ai trouvé ce spectacle d’une violence inouïe. Je n’avais jamais vu ça, pourtant je sais que nous sommes en dictature.
Aucun arbre n’avait survécu, leurs racines défoncées s’exposaient tels des corps violés pendant que coulaient depuis les réseaux d’égouts défoncés un liquide verdâtre comme une mare de la force brutale et du mépris.
Munis de boucliers, de gourdins, en plein ramadan, une armée de robocops protégeait ce chantier, pendant qu’une autre escouade postée sur les terrasses, dans les cages d’escalier, sur toutes les issues, contenait la fureur des habitants, femmes et hommes, jeunes et vieux.
En dépit de cet incroyable dispositif, les gens du quartier continuaient pourtant à manifester dans une rage contenue indescriptible, partagés entre le désir d’en découdre à coup de pierre et l’espoir de la justice.
Mais rien n’y fit : émeutes après émeutes, le chantier court toujours pendant que la justice juge… les manifestants pour trouble à l’ordre public.
Et ce jour là, il y avait pour soutenir ce mouvement de protestation, deux anciennes moudjahida de renom, de celles qui ont libéré le pays et dont le corps en porte encore les traces. L’une d’entre elle, 80 ans au moins, dit aux habitants du quartier alors qu’ils expliquaient en honnêtes gens leurs démarches devant la justice : « La justice ? Quelle justice ? Allez me chercher de l’essence. » Ce qu’ils firent. « Ramenez- moi en voiture, au bas du chantier ». Ce qu’ils firent. « Maintenant, partez, comme ça c’est moi que les flics arrêteront.» Nous du haut des balcons, nous regardions, sidérés.
Dans sa jupe de coquette, son corsage d’une autre époque, la dame s’est approchée du bulldozer, a calmement vidé sa petite bouteille d’essence, elle a allumé une allumette et mis le feu aux chenilles de l’engin. Les flics n’ont rien compris à ce qui leur arrivait pendant que nous, nous hurlions comme des sioux le nom de notre héroïne d’un jour et de toute une vie.
Nous n’avons pas gagné, mais nous avons mené bataille, notre héroïne avait craché le feu sur leur bulldozer d’acier qui malheureusement n’a pas fondu.
Ceux qui nous gouvernent à coups de bâtons veulent nous transformer en pyromanes, en fouteurs de feu car sur ce terrain, ils sont les plus forts. Ils sont prêts, achètent des voitures blindées, arment des jeunes chômeurs diplômés, leur offrent les derniers gadgets de la répression, voiture, moto, casques, bottes, uniformes à l’américaine, gyrophares, armes de poing, grenades lacrymogènes, en civil ou en motards, ils sont prêts à nous mater.
C’est sur ce terrain de la confrontation violente qu’ils attendent les algériens dépossédés de leurs arbres, de leurs vies, du droit à un logement, à un travail, à la dignité, car c’est la seule langue qu’ils savent manier avec celle du dollar mal acquis. Ils creusent les inégalités sociales, ils enrichissent et s’enrichissent mais pour survivre, ils ont besoin de leur bouclier sécuritaire pour endiguer l’océan de haine qui les entoure, et c’est depuis des hélicoptères qu’ils nous surveillent désormais.
Mais les dépossédés de l’Algérie ont compris, je crois, que leurs vies étaient désormais précieuses et qu’ils ne l’offriront plus à des balles perdues. La guerre civile chaude, nous avons donné, et nous menons une guerre civile froide comme des glaciers pointus. Nous avons condamné ceux qui nous gouvernent à tenter de maintenir l’ordre, leur ordre s’ils en sont capables. De combien d’hommes et de femmes ont-ils besoin pour nous mater alors que nous sommes toujours debout ?
…Et pendant ce temps là, dans le quotidien de l’inconscient libéral algérois, El Watan, pour ne pas le nommer, des journalistes, des écrivains s’interrogent depuis leurs fenêtres aveugles sur ce qu’ils appellent « le fatalisme des algériens.» C’était dans El Watan, le jour même de l’enterrement d’une algérienne qui venait de s’immoler. Elle s’appelait Mimi. Elle aurait bientôt eu trente ans.
Florilèges de petites conneries : Face aux révolutions qui ont bouleversé le Monde arabe, les Algériens adoptent l’attitude du téléspectateur enn« uyé (…) », écrit depuis ses fenêtres d’aveugle la journaliste qui enquête.
Et de s’interroger : « Mais pourquoi donc cette attitude flegmatique, détachée, comme si l’Algérien, revenu de tout, n’arrive plus à s’enthousiasmer pour quoi que ce soit, si ce n’est pour un match de foot ? »
Autre question dont la pertinence n’échappera à personne : « L’Algérien ne serait-il pas finalement trop «fier» pour suivre le mouvement des pays voisins ? »
Heureusement un écrivain, expert en « algériens », passant par là, entre deux avions entre Alger et Paris, financé par le « système rentier », lui répond : « Nous sommes dans une espèce de repli honteux sur nous-mêmes, comme si les autres avaient réalisé notre rêve à notre place, surtout par rapport à la Tunisie.»
Et l’expert, Mohamed Kacimi, de conclure : «Tant qu’on aura cette rente pétrolière, il y a cet Etat qui est en mesure de corrompre d’une manière collective. D’autres Etats achètent les voix lors des élections, chez nous, l’Etat achète le silence de tout un peuple !» Et la journaliste enfin satisfaite après ce glorieux travail d'investigation de conclure à son tour : « Les Algériens ne croient donc en rien, sauf peut-être en le pouvoir de l’argent. » ( Je vous jure que c'est ainsi écrit:" en le pouvoir de l'argent")
Aussi pour vous épargner cette lecture indigeste et indigente, je vous propose un racourci de " L’algérien selon El Watan" :
L’Algérien est un veau « zappant les événements », « la mine renfrognée », replié « honteux » sur son canapé dont il ne se lève que pour aller pisser, hachakoum, entre deux matchs de foot, vénal il ne croit qu’au « pouvoir de l’argent » à tel point qu’il vend même son silence.
Bravo les experts ! Experts en mépris, le même que celui qu’oppose le régime aux résistances des algériens : ne dit-il pas de nous que nous ne sommes que des « gueux », des tubes digestifs ?
Une femme est morte.
C’était un vendredi.
Elle s’est tuée par le feu.
Ce n’était ni une vache, ni un veau.
Dans son salon il y avait un flic et un huissier.
Elle n’a pas vendu son silence.
Elle l’a payé au prix de sa vie.





