Je suis une femme à sa fenêtre, c’est la place que m’ont assignée mes censeurs en Algérie et mes dominants en géographie.
Une marge que désormais je revendique, car à son cœur défendant, elle m’a rendue libre de penser en rond, cela élève l’esprit quand penser droit mène à la prison des conformismes, c’est du moins ce qu’il me plaît de croire. Femme du sud de la méditerranée, femme du nord de l’Afrique, c’est depuis cette marge, donc, qu’ici j’écrirai, m’étant, en plus, rendu compte qu’en définitive, la marge, en ces temps contemporains, est une gigantesque centralité où nous sommes si nombreux à nous entasser, que nous soyons du nord ou du sud.
Mais c’est du sud qu’est venue la bonne et terrifiante nouvelle : depuis nos capitales, nos provinces, les tribus de toutes les marges marchent, peuples arabes, dit-on de nous, faisant le printemps. Moi, quand les gens marchent, j’écris avec bonheur, quand les marges bougent je renais. J’ai perdu sept kilos dont je m’étais entouré la ceinture pour me protéger de l’ennui et de l’humiliation. J’ai perdu sept kilos comme on retrouve son corps, c’est entre autres ce que je devrai à mes voisins en silence imposé et qui ont retrouvé la parole, comme moi l’écriture.
Je ne sais si nous faisons le printemps car le printemps est une saison, alors que nos marches sont un combat qui sera long aussi long que l’agonie d’un babouin blessé de sa propre méchanceté, furieux de nous abandonner la jungle qu’il s’est bâtie à sa démesure. Craignant sa propre mort au point de la donner aux autres, « ses autres » que dans sa pitoyable prétention il croit sien. Nous ne sommes ni arabes, ni aux autres, nous sommes à nous mêmes.
J’ai perdu sept kilos de bonheur. Ni le pain, ni l’huile d’olive dont j’aime abreuver mon camembert ne me manquent, je me nourris de ces mouvements, de la balance du temps qui pèse si lourd de la Libye à la Syrie, de l’Algérie à la Tunisie, du Golfe à l’Atlantique comme aimaient dire nos dictateurs régnant sur ce morceau de continent volé aux femmes et aux hommes qui l’habitent depuis si longtemps. C’est depuis ce vol que j’écrirai, ici pour TV5.L’une de mes précieuses marges qui m’a pourtant offert la visibilité du monde quand ma patrie s’était dérobée, à moins que ce ne soit moi.
Quand j’étais seule et abandonnée, TV5 m’a accueillie alors que j’avais fui la guerre de mon pays, me rendant une identité professionnelle, être journaliste, alors que tant de tristes sires voulaient m’en priver. Ce n’est pas rien. De plus je lui dois ma parisienne préférée, une turque incroyable comme une sœur en méditerranée, une chinoise qui dit toujours non, une allemande à la voix si douce qu’on la croirait modeste, des fous rires avec une argentine qui m’a peut-être oubliée, une grecque de France, une irlandaise aux yeux d’émeraude, une indienne en sari pour de vrai, une téléspectatrice égyptienne qui, à Alexandrie, m’a reconnue alors que je ne la connaissais pas et un fonctionnaire algérien qui me pistonne quand je fais la queue pour un papier administratif, « Ah, TV5 », me dit-il, et enfin un voisin qui est fier de moi quand je parle à la télé…
Mon fils ? Non, lui il s’en moque, il croit que je suis son esclave, sa mère juive, tantôt arabe, tantôt kabyle, sa méditerranéenne de mère, sa tête de turque. J’ai perdu sept kilos et quand les marges marcheront sur la rue publique, je vous en nourrirai comme elles me nourrissent.


