Parfois la vie des gens est si dure que je me demande où ils trouvent encore la force de se lever. Je l’ai rencontrée par hasard à l’arrêt de bus qui fait également à Alger office d’arrêt de taxi, enfin quand ils veulent bien s’arrêter. Elle venait de Baraki, une commune en banlieue, et pendant que je suffoquais, elle souriait alors qu’elle portait un horrible hidjeb vert bouteille et d’énormes lunettes de soleil qui lui mangeaient le visage, familièrement elle me demanda comment faire pour aller au ministère de l’Intérieur. Je le lui expliquai et elle me dit : « c’est loin, alors ? »
Disons une demi-heure de marche, et lasse d’attendre, je lui proposais de faire avec moi le chemin à pied. Elle hésitait, elle était debout depuis l’aube et elle avait déjà pas mal marché. Aujourd’hui, elle s’était organisée pour aller « se battre pour elle ».Et pendant que nous descendions l’avenue de Pékin, elle m’expliqua qu’elle avait déjà été, ce matin, au ministère des Anciens moudjahidines, anciens combattants de la guerre de libération, son père étant ancien moudjahid et aujourd’hui décédé. Dans son cartable, une série de lettres standard dans lesquelles elle explique son histoire et sa requête. « Après, dit-elle, je change juste le destinataire ».
Elle habite un « bina fawdaoui » que l’on pourrait traduire par « une habitation de pagaille », ce que les sociologues appellent « habitat précaire » et que pour aller vite on désigne sous le nom de bidonville. Mais elle ne se plaint pas, elle dit « el hamdoullah, j’ai ma chambre et je travaille : je n’ai besoin de personne ». Mais tout à basculé le jour où les autorités locales ont décidé de raser son bidonville et de reloger ses habitants. Seulement voilà, femme seule et célibataire, il lui a été proposé de choisir dans le cadre du relogement entre partager le logement de sa sœur ou de son frère, ses voisins en bidonville. « J’ai quarante neuf ans, s’exclame-t-elle, et je veux un appartement pour moi toute seule, je veux une chambre à moi et après, quand je mourrai, ils pourront se la partager ». Allez expliquer à des fonctionnaires obtus, réacs, pour lesquels être une femme célibataire, c’est comme être handicapé, cette demande de singularité.
« Si j’avais vingt ans, je comprendrais, mais j’ai quarante neuf ans, je vis seule depuis des années et personne ne m’a jamais aidé, je veux une pièce et une cuisine à moi. » Sur ce nous croisons, sortant de l’Observatoire des droits de l’homme qui est sur notre route, d’autres femmes qui, comme elle, sont en guerre contre l’administration tentaculaire et inhumaine à la mode algérienne. Bisous par ci et bisous par là, elles ne se connaissent que depuis ce matin, elles se sont croisées au ministère des Anciens moudjahidines et s’échangent quelques tuyaux. Ce matin, leur objectif à toutes est d’obtenir un numéro de fax ! C’est tout et c’est pourtant énorme, car communiquer quand on est pauvre et sans relation avec l’administration algérienne, c’est plus difficile que de demander audience au président Obama. « Tu sais, me dit-elle, il y a un proverbe populaire qui dit si tu veux parler au Roi, il te faut tuer ses soldats ».
Pour elle, les soldats du roi ce sont ces gardiens des portes plantés tels des arbres devant n’importe quelle administration, et dont l’unique fonction est d’empêcher le citoyen lambda d’y pénétrer. Ce sont les repoussoirs de la république, même un numéro de fax, ils ne vous le donnent pas. La seule différence entre l’Observatoire des droits de l’homme et les autres administrations, c’est le gardien des portes. Ici l’homme reçoit et vous fait même entrer dans ce petit palais orientaliste à la mode coloniale, Fadèla, c’est son nom, raconte son histoire. « Ah, toi tu es un cas social, malheureusement la personne qui s’occupe du social est en vacances.» Fadèla ne se démonte pas, elle découvre ce lieu dont elle ignorait l’existence et elle en profite pour demander le numéro de fax, cela peut toujours servir. « Ecris-moi le là, sur une feuille ». Voilà qui est fait et elle est presque satisfaite d’avoir ainsi enrichi sa collection de numéro de fax, « tu me portes chance » me dit-elle en me couvrant de bénédictions.
Direction maintenant le ministère de l’Intérieur et justement, sur notre route, nous croisons un bataillon de CNS qui se dirige, mollement, vers une manifestation à empêcher de résidents en médecine en colère, depuis des mois ces derniers tentent de se faire entendre, eux aussi, des autorités, et ce face à face nous est désormais familier. Il fait horriblement chaud et chacun trace la route de ses résistances. Fadèla, quant à elle, redécouvre Alger centre, elle se souvient du parc de la Liberté que nous traversons maintenant pour rejoindre la rue Didouche Mourad, le cœur d’Alger et qu’elle croit avoir un jour visité avec son père. Depuis, entre bidonville et transport en commun déficient, salaire minable de fonctionnaire sans diplôme, elle n’a guère le loisir de se balader. Mondes cloisonnés, univers de murs, chacun d’entre nous derrière les siens, les grilles en guise de vue sur la vie.
Quand nous sommes passées il y a peu devant ce que nous continuons à appeler le Palais du peuple, un magnifique jardin fermé au public et qui n’ouvre ses portes que devant le président et ses invités de marque pour quelques réceptions prestigieuses avec armée de flics pour enfermer le quartier, elle s’est contentée de remarquer : « C’est marrant un Palais du peuple fermé au peuple. » Les dictatures ont parfois le sens de l’humour. Nous voilà sur la rue Didouche, devant une librairie également siège de l’Union très officielle des écrivains, une manifestation.
Fadéla lit sur une pancarte, en arabe « X arhal », et curieuse elle veut savoir qui est ce x qui doit se casser, arhal voulant dire en français dégage, casses-toi et cette formule est devenue célèbre grâce aux tunisiens et aux égyptiens en révolte contre les murs qui nous tiennent lieu de gouvernement. Nous nous approchons et elle s’improvise journaliste : « c’est qui ce x ? » « C’est celui qui a privatisé cette librairie et qui en fait un café, au lieu d’en faire un lieu de culture » « Et vous, vous êtes qui ? » « Nous sommes des écrivains, de l’association des écrivains algériens et nous voulons que le ministère de la Culture rende ce lieu aux écrivains ». Cette librairie appartient encore à l’état, un reste de « socialisme ». Eh bien, bon courage, et ils nous sourient reconnaissants de notre curiosité, sauf une femme écrivaine qui tient haut sa pancarte, crispée et déterminée, hermétique comme une grande décision. Elle se bat et ne veut pas se laisser divertir par ce couple improbable que nous formons, Fadèla et moi. Elle avec ses grosses lunettes chasseuse de fax et moi avec ma petite casquette chasseuse d’histoires.
Nous nous quittons à regret, elle a ses murs à contourner et moi les miens. Le ministère de l’Intérieur c’est tout droit, là juste après le pont, tout droit, là où les repoussoirs de la république sont très, très nombreux. Des repoussoirs également fabricants d’émeutes quand toutes ces vies réveillées à l’aube sans boire et sans manger, marchant pendant des heures sur les chemins du centre, là où se cache le pouvoir, juste pour demander qu’on les calcule alors qu’elles sont réduites à un numéro de dossier comme dans une prison, n’en pouvant plus, s’additionnent en autant de braises et mettent le feu à leur quartier, sous leurs fenêtres, en poussant des yous-yous contre les grenades lacrymogènes.



Magnifique !
Rédigé par : Caravane | 07/07/2011 à 16:12
les illustrations sont extraites du blog des dessinatrices et dessinateurs algériens, www.12tours.over-blog.com
Rédigé par : omar zelig | 07/07/2011 à 16:30
Ghania, chasseuse d'histoires,
c'est précieux ce que tu fais.
Rédigé par : dorothea | 07/07/2011 à 22:59
Là où je ne suis pas d'accord avec, Chère Ghania, c'est quand vous dites " ils sont plantés là comme des arbres et ils ne laissent entrer personne ". Eh bien, vous l'avez bien dit: " ils sont plantés..." ce qui veut dire en toute simplicité qu'ils leur arrive parfois de se faire chier ( passez-moi l'expression ) pendant toute la journée, pendant que d'autres personnes font le va-et-vient, ça fait quand même la différence. Et j'ajoute que ces " plantons " reçoivent des ordres et ont peut-être des enfants à nourir... Mais nous, on s'en sert aussi pour...en parler, n'est-ce pas ?
Rédigé par : Ghouti | 14/07/2011 à 16:46
Sur le "Télérama" du 16 juillet j'ai vu que vous aviez un blog.
J'ai aussi pu trouvé en librairie le livre sur Alger;
J'aime cette ville car mon père est né à la casbah
Nous nous sommes surement rencontée à Belcourt au foyer de l'allée des Mandariniers et celle des murriers. Si vous avez oublié mon nom peut-être celui d'Yvette vous dira plus de choses
Heureuse de savoir que, vous êtes une femme qui porte haut l'amour de notre ville "ALGER"
Rédigé par : Annie ROBIN | 05/08/2011 à 11:42
bonjour
Comment vous contacter ?
Rédigé par : sara | 13/09/2011 à 09:41
Bonjour, je suis étudiante en troisieme année à l'Institut d'Etudes Politiques de Grenoble et suis en train d'écrire mon mémoire à propos de la place des femmes dans la musique raï en Algerie. Votre savoir sur la question des femmes en Algerie pourrait apporter une aide importante à mon travail. Je souhaiterai par conséquent savoir comment je pourrai vous contacter afin de pouvoir m'entretenir avec vous si cela serait possible.
bien à vous,
Melle Khadra Naili
Rédigé par : Naili Khadra | 20/02/2012 à 14:18