En ce 1er novembre 2011, premier jour d’ouverture du métro d’Alger, j’ai pris la ligne Grande Poste jusqu’au terminus à Haï el Badr, aller/retour. J’ai pris la seule et unique ligne ouverte au public après 30 ans de travaux…aussi c’est presque à reculons que je m’étais rendue à ce rendez-vous avec ce moment historique, pensant en mon for intérieur : il n’y a pas de quoi pavoiser.
Pourtant, je dois l’avouer, j’ai été émue.
En ce jour férié célébrant le 57ème anniversaire du déclenchement de la guerre de libération nationale, il y avait une foule raisonnable, venue comme moi en curieuse, un peu comme on emmène les enfants au zoo voir des animaux sauvages. Quand la bête métallique nous est apparue, fendant l’espace et le bruit, les agents de la RATP, version algérienne, se sont précipités sur nos enfants, « poussez-vous, poussez vous, retenez les », comme si la bête allait les avaler. Ils étaient tels des mères poules craignant un serpent, totalement saisis par leurs responsabilités, c’était à la fois marrant et touchant.Les premiers usagers, quant à eux, étaient sereins, soucieux de bien faire, de bien se tenir.
Nous voilà assis dans un silence religieux, nous d’habitude si causants. Alors que nous roulons sous terre dans une belle mixité, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, barbus et sans barbe, hijeb et cheveux en liberté, tous nous jaugeons la bête : elle est moderne, c’est incontestable. Au premier arrêt monte une femme, elle est seule. Hijeb mauve, elle s’installe, juste en face de moi, elle a ce petit air content des femmes qui s’apprêtent à s’approprier un lieu, un objet, un bijou, puis elle plante ses yeux dans les miens et elle déclare, la voix haute : « je suis fière d’être algérienne .»
Murmures d’approbation, gloussements gênés de jeunes filles qui cachent leurs émotions, les larmes me montent aux yeux. Suis-je bête. Pour me donner une contenance maintenant que le mur du silence est rompu, je me tourne vers le vieil homme assis à mes côtés, d’une coquetterie toute algéroise, il porte beau son cache-nez croisé à l’intérieur de sa veste en velours côtelé et son bonnet de laine en jacquard noir et blanc, un rien pointu sur le sommet. « Il vous plaît le métro ? », lui dis-je. Il opine de la tête et sans un mot, il tire de sa poche intérieure son portefeuille qu’il ouvre sur sa carte d’ancien moudjahid précieusement plastifiée, et toujours sans parler, il pose sa paume sur sa poitrine, comme pour me dire, « c’est moi », « c’est à nous les anciens moudjahidines que vous devez ce voyage ». Puis se penchant vers mon oreille, il murmure : « On ne s’est pas battus pour rien. Avant l’indépendance, on devait se mettre à trois pour acheter un âne. »
Voilà. Pendant que la bête avance, tout le voyage sera comme ça, imprégné d’une certaine fierté, comme si nous venions de conquérir un passage vers l’avenir. Avec ces mêmes sentiments j’imagine que les européens, quand ils découvraient au 19ème siècle leurs premières locomotives.
En plus, je me rends compte soudain combien cette machine est un instrument démocratique, de service public, c’est bien la première fois qu’un objet aussi couteux est mis à la disposition de tous, même si le billet est à 50 dinars, aucune barrière symbolique ne le rend inaccessible.
Nous voilà rendus au terminus dans le quartier de Haï El Badr, vers le bas de Kouba. La finale est à la hauteur : nous sortons de terre, la lumière du jour éclaire les murs de terre ocre et le nez de la bête s’arrête… aux pieds du célèbre bidonville de Oued Ouchaïah. Cela ne s'invente pas.
J’adore cet atterrissage, ce retour sur terre. Les toits de tôle nous accueillent et pour la circonstance, ils se sont parés de l’emblème national, histoire de rappeler qu’ils font également partie de la République Algérienne Démocratique et Populaire.
Retour sur terre. On se souviendra qu’il a fallu plus de trente ans pour faire 10 kilomètres de rails. Lancé sous Boumediène, cet incroyable chantier pourrait raconter à lui seul l’histoire d’un régime qui subit les événements sans jamais les prévoir et qui dans le même temps inscrit l’exclusion de la majorité des algériens en guise d’avenir.
Quand en 1986, le cours du pétrole dégringole, le pays est en faillite, le régime nous l’avait caché telle une autruche enfonçant sa tête dans le sable quand vient le danger. Emeutes en 1988. Premiers morts et tortures. Ouverture du champ politique en 1989. Fermeture du champ politique en 1991. Guerre civile provoquée avec une légèreté incroyable après les premières élections législatives remportées par le FIS. Le métro on oublie. On creuse la terre ailleurs et on enterre nos morts. 1999, A. Bouteflika est élu, l’embellie financière accompagne ses mandats successifs. Reprise du chantier.
Livré, heureuse coïncidence, à la veille du 1er novembre 2011, c’est donc A. Bouteflika qui l’inaugure, entre embouteillage et joyeuses fanfares.
Entièrement financé sur fonds publics, on oubliera qu’entretemps les transports publics ont été minutieusement saccagés par une politique de libéralisation sans queue ni tête dans les années 90 du libéralisme bêtifiant. Abandonnant les braves gens à leur calvaire : marche et crève. Le parc de la société publique n’est plus que de 619 bus dans une ville qui accueille des millions de personnes par jour. Pendant que les nouvelles autoroutes servent de terrain de jeu aux bolides que les nouveaux riches s’offrent comme vous et moi un ticket de métro.
On pourra épiloguer sur la justesse de ces choix qui ont coûté si cher, mais le pouvoir algérien est riche de milliards de dollars, trop riche. Alors, ceux qui nous tiennent lieu de gouvernants accumulent les projets, les chantiers et nous disent : voilà où va l’argent du pétrole.
On ne chipotera pas sur le détail de la facture, il nous manquera toujours 10%. Mais on leur rappellera que des projets ne font pas un projet quand le peuple est juste convoqué sur la scène dans le rôle de figurants magnifiques. On leur rappellera qu’avec leurs projets couteux, ils ont choisi de fabriquer un pays pour les riches pendant qu’ils appauvrissaient la majorité renvoyée sur les bas côté des autoroutes, des routes sans trottoir pour les piétons, les poussettes de nos enfants et les béquilles de nos handicapés trop souvent du fait de leurs balles.
Inaugurant le métro d’Alger, le président A. Bouteflika semblait presque heureux mais il n’a pas dit un mot, pas une phrase pour l’histoire, lui qui fut si bavard. Comme si déjà il n’était plus là. Il sait, comme vous et moi, que son avenir est derrière lui mais il lui reste encore la postérité. Le même jour, il posait une pierre, la pierre de la Grande Mosquée d’Alger comme un écrin pour l’avenir de son propre nom. Mais de qui l’avenir sera-t-il le nom ? Et que retiendra l’histoire : qu’en 2011, A.Bouteflika inaugurait le métro d’Alger ou que 50 ans après l’indépendance, le régime algérien finit toujours par atterrir sur sa fabrique de bidonvilles ?



Merci Ghania pour ce partage et cette fenêtre ouverte, avec un regard, que je perçois, en même temps réaliste et chaleureux.
Merci à vous
Rédigé par : jeanne | 11/11/2011 à 09:05
Bonjour, j'aimerais quand meme, n'en deplaise a beaucoup, que Bouteflika a un bilan positif...il a modernise le pays, laisse la libre entreprise s'exprimer, creant par la meme occasion, non seulement du travail, mais aussi l'esprit de combativite qui nous manquait lors des periodes d'etat providence....nos reseaux routiers sont neufs, nos parcs ferroviaires aussi, il a paye la dette, aujourd'hui l'Europe nous sollicite pour qu'on leur prete de l'argent, il a modernise l'armee, de nos jours ou les voleurs de petrole sont a nos portes, il etait imperatif d'etre equipe, quoi qu'on en dise...Enfin , ce que tout le monde oublie, c'est qu'avant son arrivee, on etait des parias et probablement le seul pays important ou aucun avion n'atterrissait...il nous a ramene le respect qu'on est en droit d'attendre de la communaute internationale...Bien sur, tout n'est pas parfait, bien sur qu'il ya des bidons villes du a l'exode rural, mais les plus grandes puissances ont leur cote noir...alors de grace, soyez vous journalistes, objectifs et n'ayaient pas honte de parler du positif, meme si c'est mal vu dans le milieu qui est le votre...
Rédigé par : Columbus | 11/11/2011 à 10:13
...c'est vrai que les journalistes ont un " turc " avec l'alarmisme. Je crois qu'ils pensent que les gens aiment ça et pourtant, tout le monde n'a pas envie d'écouter ou de lire des problèmes, des problèmes des problèmes. Ca fait...vraiment beaucoup là. Ohhhhhh!!!
Rédigé par : Ghouti | 24/11/2011 à 18:55