S’il me prenait l’envie de fonder, toute seule comme une grande, l’association « Une femme à sa fenêtre », je n’en aurais pas le droit. Pour fonder une association en Algérie, il faut compter au minimum une quinzaine de membres fondateurs, le singulier, louche et subversif, est interdit de cité. Soit.
Admettons alors que je trouve quatorze autres femmes pour fonder l’association de « Quinze femmes à leurs fenêtres. » Il me faudrait d’abord obtenir l’autorisation de l’administration. Je traduis en Algérien et cela donne : il faut demander l’autorisation à la police. Cette dernière peut dire non, si elle estime que l’association de « Quinze femmes à leurs fenêtres » est contraire à l’ordre public, aux bonnes mœurs, aux lois et aux règlements.
J’imagine le préposé à l’ordre public menant son enquête : « Mais qu’est-ce qu’elles font ces bonnes femmes à leur fenêtre ? » Elles font ce qu’elles veulent, monsieur, ces femmes à leurs fenêtres. « Comment ça ce qu’elles veulent, même n’importe quoi ? » Oui, monsieur, même n’importe quoi. Le préposé à l’ordre public a maintenant le choix, soit il dit oui, soit il dit non.
Et moi, quels sont mes choix ?
Avant de continuer, je vous rappelle que je ne suis pas folle, bien que seule à ma fenêtre, et que je vous rapporte ici consciencieusement la nature des débats qui me sont proposés à l’occasion de la nouvelle loi sur les associations laquelle, je vous le rappelle, est censée ouvrir les fenêtres de la prison que je partage avec 35 millions d’Algériennes et d’Algériens.
Cette clarification étant faite, permettez-moi de continuer. Soit le préposé à l’ordre public dit non et dans un courage insensé, je fonde quand même l’association « Quinze femmes à leurs fenêtres. » Me voilà hors la loi, la police aux trousses, la justice aux basques, coupable et redevable d’une amende au trésor public. Galères.
Envisageons alors la seconde option. Le préposé à l’ordre public dit oui. « Après tout, peut-il penser, il vaut mieux savoir ces femmes à leurs fenêtres que dans la rue, surveillons les discrètement et si elles font n’importe quoi on pourra toujours leur retirer leur agrément, j’ai la loi pour moi. »
Il a raison, « en cas d’ingérence dans les affaires internes du pays ou d’atteinte à la souveraineté nationale », la loi l’autorise, en effet, à me supprimer mon agrément sur simple décision administrative.
Donc, si je veux éviter la suspension, il ne me reste plus qu’à fonder l’association : « Quinze femmes à leurs fenêtres au Burkina faso. »
Restons zen. « Je » n’existe plus, je suis désormais quinze, nous déménageons au Burkina faso, nous sommes reconnues inoffensives pour la souveraineté nationale. Toutes les conditions sont réunies : l’association Quinze femmes à leurs fenêtres au Burkina faso est agréée. Maintenant, il ne nous reste plus qu’à trouver quelques ressources, ben oui, pour fonder une association, il faut un minimum de moyens, ce n’est pas parce qu’on est à sa fenêtre qu’on n’a pas besoin d’un ordinateur, d’un paquet de cigarettes, d’un coin café, d’une imprimante, d’un téléphone pour joindre le Burkina faso, d’une table et d’une chaise, au minimum. D’autant plus la que la loi ordonne d’informer le ministère de l’Intérieur du moindre changement de virgule dans nos statuts, de rédiger des procès verbaux après chaque assemblée générale, de le tenir au courant de nos activités, de ceux et celles avec qui nous les partageons, surtout s’ils sont étranges comme des étrangers. Or pour s’auto-fliquer, faire des rapports de renseignements généraux, dénoncer les voisines et les voisins, surveiller de près les menées subversives des étrangers, il faut au moins une secrétaire à temps plein comme dans une annexe de commissariat. Donc, pour s’auto-fliquer, il faut s’autofinancer. Car si la loi ne prévoit pas la prise en charge du salaire de la secrétaire par le ministère de l’Intérieur, ni même par celui de la Défense, elle promet en revanche de fortes amendes si les renseignements souhaités ne sont pas livrés en temps voulu.
Que dit la nouvelle loi sur l’auto-financement de l’auto-flicage d’une organisation non gouvernementale ? Elle dit…elle se répète, elle veut que je retourne au guichet préposé à l’ordre public. Là, soit l’état, dans sa mansuétude, me « consent », c’est le mot exact, une subvention, soit il ne me consent pas. Théoriquement, s’il n’y consent pas, je peux toujours aller voir ailleurs. Mais attention, pour aller voir ailleurs il faut encore passer par le préposé à l’ordre public. C’est la loi.
Elle est claire : « en dehors de relations de coopération dûment établies » (entre le gouvernement et les pays étrangers ) il est fait interdiction aux associations de recevoir « des dons », « des subventions ou toute autre contribution » de toute « légation ou organisation non gouvernementale étrangère. »
Mais il fallait le dire, ces législateurs toujours à tourner en rond, en vérité la nouvelle loi sur les associations est très claire, beaucoup plus claire qu’il n’y paraît. Je la résume, en un article, dit article un: Parles pouvoirs que nous nous sommes octroyés sur 35 millions d’habitants et en dépit de leurs puériles gesticulations, nous, gouvernants de L’Algérie, décrétons que pour fonder une association en 2011 en Algérie, il suffit de devenir fonctionnaire bénévole du ministère de l’Intérieur et de la Défense, et que celle ou celui qui n’est pas content, elle ou il n’a qu’à aller se plaindre à l’OTAN auquel cas elle ou il sera poursuivi par la justice, châtié d’une amende dont nous sommes les seuls à pouvoir décider du montant. »
Maintenant que j’ai compris et s’y personne ne s’y oppose, je crois que je vais rester journaliste.
Damned, le préposé à l’ordre public me poursuit, il est là, assis derrière son guichet, il m’attend au beau milieu de la nouvelle loi organique portant code de l’Information. Et il se répète. Il dit, répétez après moi : « Des affaires intérieures du pays tu ne te mêleras pas sinon tu auras des ennuis, vas voir au Burkina faso si j’y suis ». C’est ce que l’on pourrait appeler la réforme en perroquet. Répétez après moi : « Tu t’interdiras de porter atteinte aux attributs et aux symboles de l’Etat », « toute atteinte à l’histoire nationale » et « Tu t’interdiras l’apologie du colonialisme », Répétez après moi : « tu t’interdiras de publier des propos et des images amoraux ou choquants la sensibilité du citoyen » et « de porter atteinte aux intérêts économiques et diplomatiques de la Nation » et « Tu t’interdiras tout acte de nature à porter atteinte à l’honorabilité, à la réputation et à la vie des personnes. »
Après l’auto-flicage, l’autocensure, mais attention dans le « respect », répétez après moi : « des valeurs culturelles et spirituelles de la nation », «de l’identité nationale et de l’unité nationale », « des exigences de la sûreté d’état et de la défense nationale » et bien sûr « de la sauvegarde de l’ordre public »
Si j’ai bien compris, la liberté, pour ceux qui nous gouvernent, c’est le désordre.
Quelle drôle de conception du monde quand même. D’un côté il y aurait la Nation, c’est eux. De l’autre il y a nous, les algériennes et les algériens : tous des traîtres. Embusqués pour livrer les secrets de la Nation, violer ses symboles, trafiquer son identité, son histoire, prêts à vendre nos âmes à l’ennemi. Leur mission sur terre serait de protéger la Nation, la nôtre de la faire exploser.
Cette vision du monde porte un nom, on l’appelle le complexe de la citadelle assiégée, plus connu sous le nom du complexe de Massada.
Cette pathologie est un mélange ambivalent entre un sentiment de surpuissance et un sentiment d’effroi. Ceux qui en sont atteint se vivent en permanence à la portée d’une grave menace qui met en péril leur propre existence, leur survie, entraînant une espèce de paranoïa aigüe avec en conséquence l’organisation déraisonnable de retranchements derrière les murs d’une citadelle fortifiée.
Aussi, quand la conscience de ces gens là dit réforme, leur inconscient crie : c’est la guerre. Aussi, pour vous épargner une lecture fastidieuse de ces lois je vous en livre l’inconsciente substance. Article Un de la citadelle assiégée :
« En vertu des pouvoirs que nous nous sommes octroyés, nous, La Nation, déclarons la guerre à tous les autres algériens, coupables de traîtrise putative et ce quelque soient leurs obédiences. »
Répétez après moi : C’est la guerre.




Vive l association des Quinzes femmes a leur fenêtre du Burkina fassi ! J adhère tout de suite...
Rédigé par : Caravane | 11/12/2011 à 15:37
Moi aussi,
j'adhère. A bientôt au Burkina Fasso
Rédigé par : Dorothea Hahn | 12/12/2011 à 14:27
Vous voyez ma Chère ? Il y a du Merkel et du Sarko pour s'adhérer...Alors, TOUS AU BUKI...NA !!!
Rédigé par : Ghouti | 12/12/2011 à 18:17
Now we know who the seinsble one is here. Great post!
Rédigé par : Lukas | 29/04/2012 à 05:36