J’ai été surprise par la manière dont Sihem Bensedrine, de passage à Alger, a appris à poser sa voix. Dans un murmure, elle force le silence et l’écoute, son propos est brillant et d’une grave profondeur. Il a l’étoffe d’une femme engagée, d’une journalistes aux expériences accumulées qui sait débarrasser son récit de toute l’idéologie pesante qui, bien souvent, interdit aux militants de penser leurs pratiques , d’interroger leurs échecs et leurs victoires. Depuis ses premiers combats contre la dictature de Ben Ali jusqu’à sa chute, elle témoigne aujourd’hui de la complexité du passage d’un régime autoritaire vers un régime démocratique, de « la difficulté des réformes quand on a fait une révolution.»
Quand il existe ce « corps léthargique qui résiste aux changements », continuant à porter l’ancien régime tout en parlant la langue de la révolution en s’évertuant à « rendre trouble ce qui est clair », à travers des médias dont le rôle est encore et toujours la désinformation : « Il ne faut pas croire que le groupe islamiste majoritaire à l’Assemblée, Ennahda menace la Tunisie et si les salafistes sont actifs, ils sont minoritaires mais les médias amplifient ce phénomène. Ce qui menace la démocratie c’est l’ancien régime ». Corps présent, corps vivant dans les médias, dans les institutions, dans l’économie : « La Tunisie par exemple, est un grand producteur de phosphate et le complexe de phosphate est fermé depuis plus d’un an, en grève menée par des gens qui n’y travaillent pas mais qui sont liés à la grande criminalité et que la police ne déloge pas. »
Pourtant, et c’est tout le paradoxe tunisien, Sihem Bensedrine ne minimise pas le rôle déterminant qu’a joué le « crash de l’intérieur du régime : pour qu’il y ait la révolution, il a aussi fallu une désobéissance à l’intérieur du régime.»
J’aurais pu l’écouter ainsi pendant des heures dérouler l’avant et l’après, tentant de rendre intelligible la complexité du monde, la couleur des sentiments dans cette salle perchée à Bouzaréah, prêtée par le centre diocésain, lieu étrange de ce qui reste de chrétienté à Alger ,comme suspendu hors du temps en ce vendredi glacial, et j’ai regretté que nous ayons été aussi peu nombreux à partager ce moment d’intelligence sur l’expérience de nos voisins tunisiens
Pourtant , son arrivée à Alger n’était pas passé inaperçue, invitée par une coalition d’associations algériennes victimes des années 90 pour participer à un séminaire, le 11 et 12 février, sur « la recherche de la vérité et de la lutte contre l’impunité au cœur des luttes au Maghreb et au moyen –Orient » , elle avait été accueillie à l’aéroport d’Alger par la police qui, apparemment, n’avait pas intégré dans ses fichiers la chute de Ben Ali, elle avait failli être refoulée, n’eut été la mobilisation d’Algériens soucieux des libertés et l’intervention de l’ambassade de Tunisie à Alger.
« Je suis tellement heureuse d’être à Alger », m’a-t-elle dit avant même de me saluer, avec un enthousiasme de bâtisseuse de Maghreb qui n’avait rien à voir avec une simple formule de politesse. Bâtir le Maghreb des peuples pour nous changer de celui des polices solidaires, ce sont aujourd’hui les tunisiens qui, de tous les maghrébins , en comprennent l’urgence et la nécessité, corsetés à l’est par la Libye porteuse de guerre civile et à l’Ouest par l’Algérie écrasante. Ce n’est donc pas un hasard si c’est le président Moncef Marzouki qui s’est fait l’avocat de ce désir d’avenir commun, lors de sa première tournée maghrébine, représentant la nouvelle Tunisie. Partageons l’espace, la géographie et l’histoire, partageons les problèmes et les solutions, a-t-il espéré convaincre en proposant un plan en 5L. Liberté de circuler avec une simple carte d’identité, liberté de travailler, liberté de s’installer dans le pays de son choix, liberté d’accéder à la propriété et enfin liberté de participer aux élections.
Quel beau projet, enfin à la mesure des nouveaux mondes, un projet au futur ! Malheureusement, ni le président A. Bouteflika, ni le roi Mohamed VI n’ont eu l’air de partager mon enthousiasme, en architectes de la désespérance ils sont tout à leurs pseudo-réformes, leurs petites calculettes, leurs sabliers qui comptent le temps perdu qu’ils espèrent gagner.
Pas de quoi m’étonner, en revanche ce qui me fait question c’est le silence des médias, soi-disant indépendants et de l’opposition sans souffle qui ne se sont pas saisis de ce projet pour le partager comme s’ils étaient incapables de faire entendre leurs différences, leurs solidarités. Les journaux se contentant de constater bêtement, « Marzouki est reparti les mains vides. »
Des mains vides qui sont aussi les nôtres.
Et si les dictatures parvenaient à se soumettre nos volontés, nos consciences parce que nous partageons le mensonge de leurs puissances, et s’ils avaient fait de chacun de nous son propre geôlier ?
C’est en tout cas la question troublante à laquelle Sihem Bensedrine nous proposait de répondre.
Avant la révolution, nous a-t-elle appris, les opposants tunisiens estimaient à 150 000 le nombre de policiers chargés de réduire, d’écrabouiller le peuple tunisien, interdit d’écrire, de penser, de manifester, de protester. En vérité, ils ne sont que 50 000 et si, en plus, on enlève les 15 000 personnes attachées à l’administration, ils ne sont plus que 35 000, « vraiment opérationnels » !
Il aura donc suffi de 35 000 fonctionnaires de police pour emprisonner pendant plus de 20 ans un peuple de 8 millions d’habitants, un peuple pétri de culture et d’histoire, un peuple organisé et cependant écrasé par les ambitions démesurées d’une coiffeuse et de ses cousins par la grâce de son triste mari.
Que savons-nous de nos dictatures respectives, au fond ? Peu de choses tant elles s’imposent à nous comme une évidence, nous avons grandis avec elles, elles nous forgent et nous tordent les ailes.
« C’est la règle de base que m’a appris notre révolution : c’est nous qui sommes les principaux soutiens de la dictature. Chacun d’entre nous se met un policier dans la tête et se surveille lui-même. On s’est aperçu que les gens qui collaboraient avec la police n’étaient même pas payés ! »
Voilà de quoi réfléchir, se penser. L’expérience tunisienne qui s’invente chaque jour à nos frontières est l’une des expériences les plus passionnantes des soulèvements du monde arabe, la plus aboutie, elle lève le voile, elle met à nu l’insondé : comment ça marche une machine à broyer ? Comment des femmes et des hommes peuvent-ils devenir des artisans de leur liberté après la dictature ?
Il ne faut jamais s’arrêter de ramer. A peine Ben Ali avait-il pris la fuite, profitant de la déstabilisation du régime et de la pression de la rue, encore mobilisée, avec son association Sihem Bensedrine, dirigeant par ailleurs la radio libre Kalima, s’est investi e dans une commission mixte de réforme de la police, de la justice et des médias, avec le premier gouvernement de transition…comme on va donner corps à l’ombre qui gouverne.
« En plus des effectifs réels de la police, nous avons aussi découvert qu’au ministère de l’Intérieur il n’y avait pas d’organigramme pour comprendre qui fait quoi. » Et de rappeler que sous Ben Ali, la publication au journal officiel des nominations des hauts responsables de la police était tout simplement interdite. Aujourd’hui elle peut dire fièrement : « Maintenant, on sait comment ils sont organisés »
Comment ne pas penser à l’Algérie ? Dans ma tête des portes s’ouvrent. Je pense à l’intelligence d’anthropologues des habitants des quartiers populaires qui ne désignent les flics en civils, les espions de l’ombre qui hantent leurs quartiers que comme « el hnoucha », les serpents.
Les serpents tiennent leurs proies en inoculant leur venin, il en est ainsi de l’opacité des régimes dictatoriaux. Volontairement organisée, cette opacité ne participe pas seulement de la peur, la peur du noir, elle est l’un des secrets de la longévité des systèmes de pouvoir des polices des consciences, en se rendant invisible, elles peuvent faire croire qu’elles sont de partout, surpuissantes, inoculant ce venin redoutable dans tout le corps social elles plongent chacun d’entre nous dans le bain de la suspicion, la méfiance du voisin, elles cassent les solidarités, paralysent les initiatives et s’asservissent leurs proies.
Comment ne pas penser aux services algériens, Sécurité militaire, DRS, rendus célèbres par tous ces exploits qu’on leur prête, mêmes leurs incompétences nous les valorisons en complots, en manipulations, pendant que nous ne connaissons même pas leurs patronymes ? N’appelle-t-on pas le patron des services algérien « Tewfik », comme s’il était notre cousin, alors que nous ne connaissons même pas son visage, même pas en photo ! Etrange intimité. N’a-t-on pas inventé un mot, que dis-je, un concept politique pour désigner la poignée de généraux qui serait aux commandes du pays, de nos vies et de nos morts ? On les appelle « les décideurs » ? Du verbe décider, le dictionnaire nous apprend que si ce verbe veut dire « choisir de faire quelque chose », il a également pour sens « pousser quelqu’un à faire quelque chose.» Ou à ne pas faire. Et alors que nous parlons du Droit et des Hommes en ce vendredi glacial, me revient en mémoire, ma dernière rencontre avec un dirigeant de la ligue des droits de l’homme algérienne, interdite de réunion, pour la énième fois. Et devant notre impuissance, je suggérais à ce dirigeant de lancer une grande campagne d’adhésion nationale, histoire de changer le rapport de force, sa réponse me laissa sans voix : « On préfère coopter les adhérents de crainte d’être infiltrés. » Peut-on être « infiltré » plus que ça ?
Me revient en mémoire, cette discussion dans le salon d’un ancien chef du gouvernement, jouissant d’une relative popularité, d’élites prêtes à servir son projet, pressé de créer son propre parti et qui s’y refusait : « cela ne servirait à rien, le système ne nous laissera pas faire. » Comment ne pas penser à Aït Ahmed, leader historique de l’opposition algérienne qui, après des années d’absence, revient au pays, installé sur les hauteurs dans une maison coloniale possédant une vue magnifique sur la baie d’Alger et qui recevait dans l’obscurité de son salon, volets fermés comme si la lumière avait des oreilles. Me revient encore en mémoire, ce directeur d’un quotidien dit indépendant, démocratique et tout le tintouin dont le journal venait d’être suspendu et auquel je demandais ce qu’il allait faire et qui me répondit soucieux : « On attend un signe mais là, il n’y a rien. »
Comment ne pas penser à ces centaines de cadres de la nation qui eux aussi attendent un signe, anciens ministres, anciens ambassadeurs, anciens hommes forts du pays, qui une fois remerciés, attendent patiemment dans leurs salons, devant leur téléphone un appel des « décideurs » pour enfin sauver l’Algérie tout en la regardant s’écraser. J’en ai connu un qui m’a beaucoup appris sur ce mode de fonctionnement seulement en le regardant vivre et parler, il attendait depuis 1974 un signe. Il est mort en attendant… paix à son âme torturée.
Il ne faut pas les surestimer, nous apprend pourtant de son expérience Sihem : « Ce n’est pas tout le système qui était sous la domination de la police, il lui suffisait de se soumettre les centres nerveux de la machine, des secteurs clefs comme la haute main sur la police judiciaire, quelques magistrats corrompus qui tiennent le système judiciaire. »
Ni les sous estimer : « six mois après, le ministre de la Justice a été limogé et le nouveau gouvernement s’est mis à la restauration de l’ancien régime », mettant fin à ce travail salutaire d’investigation.
Il ne suffit pas de faire tomber un dictateur pour que change le monde. Ben Ali a été jugé, par sa propre justice, pour « détention illégale de devise et de drogue » et condamné dans un simulacre de procès à 35 ans de prison par contumace, alors que la peine maximum, selon la loi, n’aurait dû être que de quatre ans. La sévérité de cette sanction, aussi absurde que la qualification des délits, étant censée faire oublier que le procès de la dictature n’a pas eu lieu. « Ils ont frustrés les tunisiens comme vous ne pouvez pas l’imaginer. Nous, les militants des droits de l’homme, on avait honte ».
Pourtant il faut faire avec : «(…)avant, je pensais que la Tunisie n’avait pas besoin de justice transitionnelle, depuis j’ai changé d’avis. J’ai découvert qu’on en avait tellement besoin pour rendre justice aux victimes, pour mettre en place un arsenal judiciaire et prévenir la reproduction de ce que nous avons vécu et …pour offrir une issue à ces gens qui menacent le processus révolutionnaire. Il va falloir faire des concessions mais assurer que la vérité soit connue, que la victime soit reconnue, que ce processus permette d’apaiser les victimes tout un créant un climat de liquidation du legs du passé et gérer les tensions qui minent la révolution tunisienne. »
Quand la lumière écrase l’ombre on apprend que l’antidote au poison est en chacun de nous et qu’il peut prendre le doux visage de Sihem Bensedrine, la femme qui murmure pour agir.
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"Il ne suffit pas de faire tomber un dictateur pour que change le monde", qui peut ne pas partager ce point de vue...
Rédigé par : Caravane | 25/02/2012 à 09:50
C'est comme ci que tu veux tenir un rayon de soleil ,mais tu as peur de te bruler la main.
Rédigé par : DJEMAI Rachid | 25/02/2012 à 21:07
Chère Ghania
tu es vraiment géniale, ta subtilité, ta force de communication, ton intelligence des faits, ta capacité à rendre ce débat avec une telle clarté me séduit; je voudrais ici te rendre hommage et te dire combien tes conclusions nous ouvrent l'horizon et nous donnent l'espoir de voir un jour nos pays gouvernés par ceux qui respectent le peuple.
Rédigé par : Sihem Bensedrine | 29/02/2012 à 22:10
Articles assez prenants et qui en disent long; intéressants en définitive!
Mais se mettre un " policier dans la tête et se surveiller lui même " ne serait pas assurément une idée abrupte. Si j'ai bien compris, vous vouliez dire que c'est l'Etat qui décide de cette stratégie. Entre-nous,je ne la trouve pas mal. Et pour dire les choses simplement, s'il y a un flic dans chacune de nos têtes, ce n'est pas seulement pour nous surveiller, d'autant plus que si nous n'avons rien à se repprocher, mais surtout et aussi pour veiller sur nous; vous ne trouvez pas ? Eh bien, il faut voir ça aussi !
Salutations.
Ghouti.
Rédigé par : Ghouti | 03/04/2012 à 12:28